Littérature caribéenne

Gouverneur de la rosée, Jacques Roumain

Toutes ces années passées, j’étais comme une souche arrachée, dans le courant de la grand’rivière ; j’ai dérivé dans les pays étrangers ; j’ai vu la misère face à face ; je me suis débattu avec l’existence jusqu’à retrouver le chemin de ma terre et c’est pour toujours.

Page 33

Informations générales

  • Année de parution : 1944
  • Genre : Roman haïtien
  • Nombre de pages : 216

Résumé 

De retour à Haïti après avoir travaillé pendant 15 ans dans les champs de cannes à sucre à Cuba, Manuel retrouve son monde rongé par la misère. La sécheresse a plongé les habitants dans le désespoir et les querelles les a totalement divisés. Irréconciliables, chaque camp avance d’un pas résigné vers une mort lente.

Manuel voit cependant les choses autrement. Il sait que la découverte de l’eau sera la solution à tous les problèmes qui s’abattent sur son village. Entêté et déterminé, il fera tout pour atteindre ses objectifs : réconcilier les habitants et les sortir de la misère. Porté par l’amour qu’il partage avec Annaïse, rien ne semble pouvoir l’arrêter mais la jalousie de certains pourrait bien avoir de terribles conséquences. 

Avis et analyse

Il y a des livres qui nous marquent à jamais et celui-ci en fait indéniablement partie ! Ce livre est un véritable chef d’oeuvre. Ce n’est pas seulement un chef d’œuvre de la littérature haïtienne, c’est un chef d’oeuvre tout court. La Caraïbe a du talent, je ne cesse de le répéter et ce livre en est l’illustration. Pour vous donner envie de découvrir cette petite merveille, je partage donc avec vous les trois choses que j’ai le plus aimées dans ce roman. (J’évite volontairement certains détails pour éviter de spolier ceux qui ne l’ont pas encore lu). 

Un style d’écriture unique  

Vous le savez si vous avez lu mon article sur l’essai Why I’m no longer talking to white people about race, j’accorde une certaine importance aux titres des ouvrages. J’avoue donc avoir été séduite dès le début par le titre « Gouverneur de la rosée », que je trouve très poétique, à l’image d’ailleurs du contenu de cet ouvrage. J’ai en effet découvert l’écriture merveilleuse de l’auteur. Elle coule en nous pour directement nous toucher en plein coeur. Chaque phrase est un nouveau délice. Lentement, on plonge dans ce style d’écriture unique et on se laisse porter par la mélodie des mots de l’auteur. 

« Un arbre, c’est fait pour vivre en paix dans la couleur du jour et l’amitié du soleil, du vent, de la pluie. Ses racines s’enfoncent dans la fermentation grasse de la terre, aspirant les sucs élémentaires, les jus fortifiants. Il semble toujours perdu dans un grand rêve tranquille. L’obscure montée de la sève le fait gémir dans les chaudes après-midi. C’est un rêve vivant qui connait la course des nuages et pressent les orages, parce qu’il est plein de nids d’oiseaux. » 

page 14

Dans certains livres, les descriptions peuvent ennuyer car trop longues ou trop imprécises. Ici c’est tout l’inverse. La description a une place centrale car les paysages haïtiens, les champs, la nature, l’eau et le ciel deviennent des personnages à part entière. 

« Le soleil raclait le dos écorché du morne avec des ongles étincelants ; la terre haletait par sa baraque altérée, et le pays enfourné dans la sécheresse se mettait à chauffer. » 

page 51

Cette humanisation des paysages permet de comprendre l’amour que porte Manuel à son pays.

« Si l’on est d’un pays, si l’on y est né, comme qui dirait : natif, natal, eh bien, on l’a dans les yeux, la peau, les mains, avec la chevelure de ses arbres, la chair de sa terre, les os de ses pierres, le sang de ses rivières, son ciel, sa saveur, ses hommes et ses femmes : c’est une présence, dans le coeur, ineffaçable, comme une fille qu’on aime : on connaît la source de son regard, le fruit de sa bouche, les collines de ses seins, ses mains qui se défendent et se rendent, ses genoux sans mystères, sa force et sa faiblesse, sa voix et son silence. » 

page 23

En plus de cette personnification de la nature haïtienne, un élément a une place centrale dans le récit. Il s’agit de l’eau. En effet, l’auteur utilise un vocabulaire et des images relatifs à cet élément tout au long du récit. Ainsi par exemple, dans l’extrait suivant, la référence à l’eau est utilisée pour décrire les sentiments naissants d’Annaïse pour Manuel. 

« Et je ne suis plus la même, qu’est-ce qui m’arrive, c’est une douceur qui fait presque mal, c’est une chaleur qui brûle comme la glace, je cède, je m’en vais ; ô Maître de l’eau, il n’y a pas de mauvaise magie en toi, mais tu connais toutes les sources, même celle qui dormait dans le secret de la honte, tu l’as réveillée et elle m’emporte, je ne peux résister, adieu, me voici. Tu prendras ma main et je te suivrai, tu prendras mon corps dans tes bras et je te dirai : prends-moi, et je ferai ton plaisir et ta volonté, c’est la destinée. »

page 92

Une histoire d’amour magnifique

L’histoire d’amour entre Manuel et Annaïse est à la fois universelle et unique, comme toutes les histoires d’amour me direz-vous. Tout d’abord, parce que leur amour apparaît comme une évidence, malgré son impossibilité apparente. Manuel est déterminé, il sait ce qu’il veut et Annaïse comprend aussi très vite qu’elle veut être sa femme. Peu importe les obstacles, peu importe la misère, peu importe la guerre qui sépare leur famille, ils s’aiment et n’ont pas peur de faire de grands projets ensemble. C’est dans la misère que naît leur amour et c’est la quête de l’eau qui célèbrera leur union. La volonté de réconcilier leur camp respectif sera le socle de leur couple. 

Ensuite, et c’est un point qui n’est pas négligeable, les deux héros sont noirs. C’est important de le souligner dans un monde où les peaux noires sont rarement mises en valeur. Mes lecteurs issus de la Caraïbe connaissent bien les problématiques liées au colorisme. Lire cette histoire si belle est une véritable ode à l’amour et met en lumière la beauté des hommes et femmes noires.  

Outre cette histoire d’amour digne des Capulet et des Montaigu, l’amour est présent partout dans le récit. Ainsi, la relation qui unit les parents de Manuel est aussi très touchante. Malgré toutes les épreuves traversées, Bienaimé et Délira restent unis par l’amour et le respect qu’ils se portent l’un à l’autre. Il y a aussi de belles histoires d’amitié et une grande entraide entre les habitants.

Même si l’amour a une place centrale dans son oeuvre, Jacques Roumain dépeint également le pire de l’espèce humaine, à savoir la jalousie à travers le personnage de Gervilien, et l’avidité et la corruption à travers Hilarion et sa femme. Je n’en dis pas plus et je vous laisse découvrir à quoi cela mènera.

Des liens puissants avec l’Afrique

Vous le savez, les caribéens sont en partie descendants de divers peuples africains et portent en eux, sans même parfois s’en rendre l’héritage de leurs ancêtres. Cet héritage est célébré par l’auteur qui a jalonné son récit de références à la terre mère. Les habitants rendent ainsi hommage aux « vieux de Guinée » à travers leurs prières et les cérémonies vaudous. 

A l’occasion de ces dernières, le houngan, prêtre vaudou, n’hésite pas à faire appel à diverses divinités afro-haïtiennes comme Papa Loko, Maître Agoué ou encore Papa Legba pour venir en aide aux habitants.

« Moi Legba, je suis le maître de ce carrefour. Je ferai prendre la bonne route à mes enfants créoles. Ils sortiront du chemin de la misère. »

page 61

Cela montre que ces enfants créoles, bien qu’arrachés à leur terre dans un passé lointain, n’ont pas oublié d’où ils venaient. 

« La vie, c’est la vie : tu as beau prendre des chemins de traverse, faire un long détour, la vie c’est un retour continuel. Les morts, dit-on, s’en reviennent en Guinée et même la mort n’est qu’un autre nom pour la vie. » 

page 32

Bien souvent, partout où ils sont, les afro-descendants tentent de survivre mais connaissent la misère et la discrimination. Face à la sècheresse de leurs terres haïtiennes, certains sont tentés de partir. Cependant, Manuel les avertit : certes il y a peut être du travail ailleurs comme à Cuba mais ils ne seront pas libres. Ils seront traités comme des chiens. Au moins, sur leur terre, même si la vie est dure, ils sont véritablement chez eux. 

« Je suis ça : cette terre-là, et je l’ai dans le sang. Regarde ma couleur : on dirait que la terre a déteint sur moi et sur toi aussi. Ce pays est le partage des hommes noirs et toutes les fois qu’on a essayé de nous l’enlever, nous avons sarclé l’injustice à coup de machette. » 

page 70

Cela met en lumière la place particulière d’Haïti dans le monde. Souvent dépeinte comme une terre de misère, il ne faut pas oublier que ce fut la première république noire libre du monde et qu’elle vu naître sur ses terres de nombreux grand(e)s hommes et femmes. C’est pourquoi, à travers le personnage de Manuel, l’auteur en profite pour faire un appel à l’union.  

« Nous ne savons pas encore que nous sommes une force, une seule force : tous les habitants, tous les nègres des plaines et des mornes réunis. Un jour, quand nous aurons compris cette vérité, nous nous lèverons d’un point à l’autre du pays et nous ferons l’assemblée générale des gouverneurs de la rosée, le grand coumbite des travailleurs de la terre pour défricher la misère et planter la vie nouvelle. »

page 71

Je recommande vivement ce livre qui, en plus d’être l’une des plus belles histoires d’amour que j’ai lue, permet de célébrer la force d’Haïti et la capacité de résilience de ses habitants, qui toujours, renaissent de leurs cendres. 

L’auteur

Portrait de Jacques Roumain

Jacques Roumain (1907-1944) est un écrivain et homme politique haïtien. Il étudia à Port-au-Prince, en Belgique, en Suisse, en Allemagne ainsi qu’au Royaume-Uni et en Espagne. 

Plus tard, il fonda La Revue Indigène avec Philippe Thoby-Marcelin, Carl Brouard, Antonio Vieux et Emile Roumer et y publia des poèmes et des nouvelles. 

En plus de ses activités littéraires, il entretenait des liens particuliers avec la politique. En effet, son grand-père, Tancrède Auguste était un ancien président d’Haïti (1912-1913). Opposé à l’occupation américaine d’Haïti, Jacques Roumain fut le fondateur du mouvement ouvrier et communiste haïtien. 

De nos jours, son oeuvre influence encore les cultures haïtienne et africaines. 

Littérature caribéenne

Là où les chiens aboient par la queue, Estelle-Sarah Bulle

La nuit n’est pas menteuse comme le jour. C’est la nuit que tu peux lire en toi-même comme dans un livre, et voir les autres comme ils sont vraiment.

Page 29

Informations générales

  • Année de parution : 2018
  • Genre : Roman guadeloupéen
  • Nombre de pages : 283

Résumé 

Une jeune femme en quête de ses racines interroge sa tante Antoine pour en apprendre plus sur l’histoire de sa famille. Cette dernière va lui raconter l’histoire de la famille Ezechiel et celle de la Guadeloupe depuis la fin des années 40. 

Antoine est une femme forte et indépendante qui a toujours pris soin de mener sa vie comme elle l’entendait. Elle impressionne par son allure et par son caractère. Ni sa soeur, Lucinde, ni son frère ne réussiront à la saisir véritablement. Elle a l’art de raconter son île avec un mélange de magie et de mystère. 

Sa nièce, tiraillée par son identité métisse, découvrira, grâce à elle, l’histoire de son île et des membres de sa famille, de leur enfance dans les campagnes de Morne-Galant au grand départ vers la Métropole. 

Avis et analyse

Ce premier roman d’Estelle-Sarah Bulle est une très belle découverte. Sous sa plume, j’ai redécouvert mon île à travers l’histoire de la famille Ezéchiel. 

Cette histoire commence avec la rencontre d’Hilaire et d’Eulalie que tout oppose. D’un côté, Hilaire est un homme noir mystérieux, craint pour son courage et son côté bagarreur. De l’autre, Eulalie est une femme blanche appartenant à une famille vivant en ermite arrivée de Bretagne il y a plusieurs siècles.    

Malgré l’opposition de la famille d’Eulalie, Hilaire la ramena à Morne-Galant et de leur union sont nés trois enfants : Antoine, Lucinde et Petit-Frère, le père de la femme en quête de ses origines. 

Morne-Galant est un lieu imaginé par l’auteure. Il est décrit comme un endroit isolé au fin fond de la campagne guadeloupéenne. « Cé la chyen ka japé pa ké » (« Là où les chiens aboient par la queue ») est l’expression créole utilisée pour désigner des trous perdus, des endroits tellement éloignés de la civilisation que même les chiens auraient des attributs étranges. 

Les souvenirs croisés des trois enfants d’Hilaire et d’Eulalie rythment le récit. Le plus jeune, surnommé Petit-Frère, fut longtemps tiraillé par le souvenir de sa mère. Cette quête le mènera à rencontrer sa famille blanche et à se confronter à un milieu hostile. Cependant, sa soif de connaissances, de livres et de rencontres le poussera à quitter son île.

Lucinde, quant à elle, semble prise au piège entre ses deux origines. Si, bien souvent, elle reniera son côté noir pour toujours plus se rapprocher de son côté blanc, elle est en réalité totalement perdue comme bien des descendants d’esclaves, arrachés à leur terre d’origine et assimilés à un peuple français dont la Terre semble encore plus lointaine. 

« Lucinde, elle a deux femmes en bagarre dans sa tête : une Négresse craintive qui pleure misère, et une aristocrate blanche qui méprise les Nègres. » 

page 277

La plus intrigante est Antoine, une femme libre et sauvage, un brin mystique, belle et atypique à la fois. C’est elle qui relie le passé au présent et la Guadeloupe à Paris. 

Le fait que l’histoire soit racontée à travers différents points de vue est une véritable richesse et permet de présenter les problématiques sous différents angles. Les souvenirs s’entremêlent et dressent le portrait d’une société unique en son genre. 

La quête des origines  

La recherche de ses origines et de ses racines occupe une place centrale dans le roman. Si le métissage est de plus en plus valorisé dans nos sociétés, il est aussi source de questionnements et de tiraillements identitaires. 

« Métis, c’est un entre-deux qui porte quelque chose de menaçant pour l’identité. » 

page 19

Le métissage est au coeur des sociétés antillaises mais il est parfois difficile de se construire dans un monde que l’on n’a pas choisi. 

« Tu dis que chez les Antillais, il n’y a pas de solidarité. Mais si tu mets dix personnes dans une salle d’attente, tu crois qu’ils vont finir par former une grande et belle famille ? La Guadeloupe, c’est comme une salle d’attente où on a fourré des Nègres qui n’avaient rien à faire ensemble. Ces Nègres ne savent pas trop où se mettre, ils attendent l’arrivée du Blanc ou ils cherchent la sortie. » 

page 12

Beaucoup d’antillais descendants d’esclaves n’ont pas la chance de connaître leurs origines. Ils ont du s’adapter au sein d’un monde qui leur fut pendant bien longtemps hostile et se réinventer en se perdant parfois dans le mythe de leurs prétendus ancêtres gaulois. De même, ceux qui ont quitté leur île pour tenter leur chance en Métropole, obnubilés par le désir de s’intégrer, abordent rarement les souvenirs de leur vie passée.

« Conserver est un réflexe de gens bien nés, soucieux de transmettre, de génération en génération, la trace lumineuse de leur lignée. Je n’avais pas cela. Nul document à l’abri dans la pierre épaisse d’une maison familiale. Nulle trace d’ancêtres, trop occupés à survivre. Mais je possédais un registre d’expériences, de gestes, de mots qui me nourrissaient de manière souterraine » 

page 176

Cette quête des origines est l’occasion de présenter la société guadeloupéenne et son lien avec la France.

Les liens avec la Métropole 

Longtemps ignoré par la France, le passé esclavagiste pèse cependant de tout son poids sur la société antillaise. Cela n’a cependant pas empêché les antillais de contribuer héroïquement à l’histoire de France. 

Ainsi, pendant la Seconde Guerre Mondiale, la Guadeloupe subissait elle-aussi le Régime de Vichy sous le joug du Gouverneur Sorin. 

« Pendant trois ans, les Guadeloupéens s’étaient battus seuls contre les Français racistes de Vichy qui, avec l’appui des békés, tenaient les îles françaises sous leur botte et violaient les libertés comme ils n’osaient pas le faire en France dans la zone libre. On se souvenait encore de Napoléon qui avait rétabli l’esclavage. Alors, des femmes et des hommes avaient pris les armes, fait passer les vivres, assuré le lien avec les îles anglaises. » 

page 106

La rébellion des antillais est mise en lumière sous le regard mystique d’Antoine. Toutefois, ces actes héroïques ont été bien vite oubliés par la France. 

« Mais ce que je lui reprochais à de Gaulle, c’est qu’après tout ça, quand il est arrivé sur les Champs-Elysées avec ses chars et ses drapeaux, il n’a pas eu un mot pour notre dissidence. Et quand il a fait son Conseil national de la Résistance, est-ce que tu as vu un seul Nègre consulté la-dedans ? Rien du tout, c’est comme si la traversée en barque par une nuit venteuse, depuis la Guadeloupe jusqu’à la Dominique, sous les feux de la marine vichyste, ça ne valait pas le sabotage d’un train entre Valence et Grenoble. » 

page 106

Malgré ce manque de reconnaissance, des antillais sont à nouveau morts au service de la France lors du conflit algérien. 

« De jeunes Antillais avaient péri sous un autre soleil, à des milliers de kilomètres de l’île, pour une France coloniale où les indigènes étaient traités comme des esclaves. » 

page 220

Après avoir payé un si lourd tribut, certains se sont pris à rêver de l’exil en France, terre de liberté et de tous les possibles. Ils furent séduit par le programme du Bumidom (Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer), qui a organisé la migration en métropole de plus de 70 000 personnes entre sa création en 1963 et 1981. Si on promettait aux Antillais des bons postes et un meilleur cadre de vie, ce fut la désillusion pour beaucoup. 

« Les Antillais persistaient à vouloir s’intégrer au paysage national et même à célébrer avec ferveur les valeurs de la partie, mais nous sentions bien que quelque chose n’était pas en accord avec les promesses de la République » 

page 95

Cette indifférence, ces fausses promesses et le traitement des révoltes ouvrières en mai 1967 sont mis en lumière sous la plume de l’auteure et permettent de comprendre les rapports compliqués avec la Métropole ainsi que les spécificités de la société guadeloupéenne. 

Un portrait de la Guadeloupe à l’état brut

Loin des clichés habituels, l’auteure dresse un portrait à l’état brut de la Guadeloupe : une terre sauvage où il faut batailler pour survivre. Comme elle le rappelle, la Guadeloupe a toujours été une terre de piraterie et cela se ressent dans le mode de vie des habitants. 

« Ton premier million, tu le voles. Je n’ai jamais eu de millions, mais tu vois l’idée ; il n’y a qu’à regarder comment les Blancs se débrouillent chez nous. La Guadeloupe, ça a toujours été une terre de piraterie. Je dis que ceux qui y arrivent sur notre dos sont plus malins que les autres. Oh oui, bien sûr, tu vas me dire qu’ils ont toujours eu la force de leur côté, qu’ils tordent toutes les règles à leur manière. D’accord, mais nous, on doit être malins, parce que si tu ne sais pas être compè lapin, tu ne seras que pauvre bonhomme. » 

pages 136-137

Cette terre a façonné les Antillais et leur a donné une force et une capacité de résilience et d’adaptation dont beaucoup ne sont même pas conscients. 

« Nous, les Antillais, nous avons toujours su nous adapter, pas vrai ? De la case d’esclaves aux HLM, nous savons ce que signifie survivre. Mais de communauté soudée, tu n’en trouveras pas. » 

page 277

Au final, la Guadeloupe est un peu comme Antoine, belle et forte, rebelle et indomptable, unique et sauvage. Je terminerais ici avec ces mots de l’auteure qui parlent au coeur d’une fille des îles en exil à 8000 km de sa terre : 

« Pour moi qui suit née dans la grisaille, l’île constitue un monde de sensations secrètes, inaccessible la plupart du temps. Les moments que je passe là-bas sont des parenthèses sensuelles, où tout prend le relief particulier de la fugacité. Je touche, je goûte, je sens. La plante de mes pieds cuit. Le jour se dérobe sous mes doigts. Je suis assommée par les étoiles. » 

page 175

L’auteur


Estelle-Sarah Bulle est née en 1974 à Créteil d’un père guadeloupéen et d’une mère ayant grandi dans le Nord de la France. Elle a travaillé dans des cabinets de conseil et au sein d’institutions culturelles. Son premier roman fut salué par la critique et lui apporta de nombreux prix tel que le Prix Stanislas du premier roman, le Prix Carbet de la Caraïbes et du Tout-Monde ainsi que le Prix Eugène-Dabit du roman populiste.