Littérature africaine

Cœur du Sahel, Djaïli Amadou Amal

Le coeur d’une mère peut-il avoir ne serait-ce qu’un instant de répit ? 

page 34

Informations générales

  • Année de parution : 2023
  • Genre : Roman
  • Editeur : J’ai Lu
  • Nombre de pages : 288

Résumé

Faydé est une jeune fille ayant quitté son village dans les montagnes pour travailler en ville et aider financièrement sa famille. En effet, son père ayant disparu lors d’une attaque de Boko Haram, sa mère est dans l’incapacité de nourrir ses enfants. Faydé décide donc à regret d’arrêter l’école et de se rendre en ville comme de nombreuses jeunes filles de son village. Elle va découvrir le quotidien des domestiques au service de riches familles. Malgré de nombreuses difficultés, Faydé va tout faire pour s’en sortir. 

Avis et analyse 

Le Sahel, cœur du roman

Tout comme dans Les impatientes, l’histoire se déroule au Sahel. Il s’agit d’une région qui s’étend de l’Atlantique à la mer Rouge et qui couvre notamment des pays tels que le Sénégal, le sud de la Mauritanie, le Mali, l’extrême nord du Burkina Faso, l’extrême sud de l’Algérie, le Niger, l’extrême nord du Nigéria, le centre du Tchad, l’extrême nord du Cameroun, le centre du Soudan et l’Érythrée. Ici, l’histoire se déroule à l’extrême nord du Cameroun et plus précisément dans la ville de Maroua. 

Cette région doit faire face à de nombreux défis, entre le réchauffement climatique qui menace les récoltes des habitants et les attaques de Boko Haram qui les terrorisent. C’est dans ce contexte que Faydé va devoir quitter les siens pour tenter sa chance en ville. 

Le point de vue des domestiques 

Cœur du Sahel s’inscrit dans la lignée du roman Les impatientes mais l’autrice change de perspective. 

Bien souvent, dans la littérature africaine, les domestiques apparaissent comme un élément de décor. Ils sont là pour servir les membres de puissantes familles qui sont les véritables héros des histoires racontées. Par exemple, dans l’étrange destin de Wangrin d’Amadou Hampaté Bâ, les nombreux domestiques sont la preuve de la richesse de Wangrin.

« Elle n’est qu’une domestique et passe presque inaperçue dans cette ville, à croire qu’elle ne peut avoir de vie sinon celle d’une servante. » 

page 132 

C’est donc un point de vue original qui permet d’apporter un éclairage nouveau sur la situation au Sahel et de mettre en évidence les inégalités entre les habitants de la région. 

Dans ses œuvres, l’autrice dénonce la situation des femmes. Dans son premier roman, elle aborde la question des mariages forcés et de la polygamie. Ici, la situation des femmes est abordée sous un angle différent. 

« Un mariage forcé est toujours forcé quand il repose sur la persuasion, le chantage affectif, les menaces ou invoque le prétexte de la religion. » 

page 121

L’extrême précarité de certains habitants pousse les jeunes filles à arrêter l’école pour travailler en tant que domestique. Certaines tombent dans les filets de la prostitution, d’autres peuvent subir des agressions dans les familles pour lesquelles elles travaillent. De nombreuses situations de violence et d’abus sont vécues par Faydé et ses amies dans le roman. 

« Dans la lutte quotidienne pour la survie, le désespoir n’a pas sa place. Les larmes sont un luxe. On doit se contenter du peu qu’il reste : respirer et survivre à tout prix. »

page 169

Djaïli Amadou Amal dénonce aussi les nombreuses inégalités au Cameroun. Alors que certaines familles baignent dans la richesse, d’autres ont à peine de quoi se nourrir. Ces inégalités sont très bien illustrées dans les interactions entre Faydé et Leïla, la riche jeune fille dont elle s’occupe. 

« Comment expliquer à une fille qui n’a jamais connu la faim ce qu’on peut ressentir quand on est obligée de dormir le ventre vide ? Rien n’est plus indiscret qu’un estomac affamé. » 

page 113

Ainsi, le fait de raconter l’histoire du point de vue des domestiques permet de dénoncer avec force ces inégalités. Malgré tout, l’autrice insuffle énormément d’espoir dans le récit. 

Un message d’espoir

Malgré toutes les épreuves traversées par Faydé et les siens, ce roman reste très lumineux. Les liens entre Faydé et sa famille sont très forts et on sent tout l’amour que sa mère a pour elle. Elle voudrait la protéger mais doit se résoudre à la laisser partir, quitte à ce que le secret qu’elle garde soit révélé au grand jour. 

Ensuite, il y a une véritable entraide entre les domestiques. Chacune des filles partagent leurs astuces pour survivre au mieux et faire vivre leur famille. Il y a une véritable sororité. 

L’histoire d’amour, qu’on pourrait qualifier de slow romance est aussi très belle et sert bien le récit. Elle rythme bien l’histoire en créant de nombreux rebondissements et donne au roman un véritable effet page turner

« Elle aime cet homme comme seul peut aimer un cœur désespéré, sans limite. » 

page 134 

Enfin, l’accès à l’éducation apparaît comme une des solutions permettant d’améliorer le sort des habitants de cette région. 

Je n’ai pas été déçue par cette lecture. J’avais aimé Les impatientes mais il m’avait beaucoup remuée. Le fait que celui-ci soit plus lumineux a rendu ma lecture bien plus agréable. Je vous le recommande si vous souhaitez en savoir plus sur les conditions de vie des habitants du Sahel et suivre le destin d’une jeune fille déterminée.  

Littérature africaine

Le ventre de l’Atlantique, Fatou Diome

Chaque miette de vie doit servir à conquérir la dignité ! 

page 119 et autres

Informations générales

  • Année de parution : 2003
  • Genre : Roman
  • Editeur : Le livre de Poche
  • Nombre de pages : 255

Résumé

Salie, écrivaine sénégalaise, est tiraillée entre sa vie à Strasbourg et la nostalgie de son pays. Son frère, Madické, rêve de devenir une star du football en Europe. Son objectif est de quitter le Sénégal pour venir tenter sa chance en France tout comme sa soeur. Cette dernière, consciente des difficultés, tente de le dissuader. A l’histoire de ces deux protagonistes, s’ajoutent celles de nombreux autres sénégalais qui tous rêvent d’un avenir meilleur. 

Avis et analyse 

L’european dream

Qu’est-ce qui pousse les gens à quitter leur terre natale, leur famille, leurs amis ? Pourquoi abandonner tout cela et partir loin des siens et de ses repères si ce n’est la quête d’une vie meilleure. Il y a une phrase qui dit que « partir c’est mourir un peu ». Tout départ s’accompagne d’une perte mais il est aussi synonyme de renouveau et d’espoirs. C’est justement cet espoir qui explique le désir de partir des personnages de ce roman. 

« Partir, c’est avoir tous les courage pour aller accoucher de soi-même, naître de soi étant la plus légitime des naissances. » 

pages 226-227 

Le véritable personnage principal du roman est en réalité l’exil ou la quête de l’exil. Salie a quitté le Sénégal pour Strasbourg et apparaît donc comme un modèle de réussite pour les siens. Beaucoup fantasment sur sa vie bien que sa réalité soit totalement différente. Impossible pour eux de comprendre ses plaintes, elle qui a réussi à accomplir ce que tous recherchent. 

« Partout, on marche, mais jamais vers le même horizon. En Afrique, je suivais le sillage du destin, fait de hasard et d’un espoir infini. En Europe, je marche dans le long tunnel de la performance qui conduit à des objectifs bien définis » 

pages 13-14

Ce rêve de départ est symbolisée dans le roman par les joueurs de football africains qui évoluent dans les équipes européennes. Le frère de Salie, rêve lui aussi de percer dans ce milieu. Le foot apparaît comme la porte de sortie pour échapper à un quotidien de misère et atteindre le Saint-Graal, à savoir l’Europe. 

Salie essaie de faire comprendre à son frère et à d’autres que la vie n’est pas si simple en Europe. L’histoire d’autres protagonistes témoigne aussi du danger de ces illusions. 

« La liberté totale, l’autonomie absolue qui nous réclamons, lorsqu’elle a fini de flatter notre égo, de nous prouver notre capacité à nous assumer, révèle enfin une souffrance aussi pesante que toutes les dépendances évitées : la solitude. » 

page 190 

La réalité est que l’exil nous arrache une partie de nous même et donne le sentiment de ne plus appartenir nulle part. 

« Je vais chez moi comme on va à l’étranger, car je suis devenue l’autre pour ceux que je continue à appeler les miens. » 

page 166

Etrangère dans son pays d’accueil, comme sur sa terre natale, Salie doit aussi supporter la pression familiale. 

L’obligation de la réussite

Ceux qui partent en Europe et qui reviennent se doivent d’en mettre plein la vue et d’exposer leur réussite sinon c’est la déchéance aux yeux de leurs proches. Partir c’est forcément réussir. Il n’y a pas de place pour l’échec et la pression qui pèse sur les exilés est énorme. Plusieurs personnages du roman incarnent cela. 

Salie ne peut échapper aux exigences familiales. Elle doit, par exemple, soutenir les projets de son frère supporter le poids financier de toute la famille car, pour ses proches, sa réussite est une évidence. 

« Le sang oublie souvent son devoir, mais jamais son droit. » 

page 44

Beaucoup de personnes exilées connaissent bien cela. Il faut arroser les proches à coups de Western Union ou de cadeaux pour maintenir l’illusion. Cette pratique est qualifiée par certain de black tax1, un terme originaire d’Afrique du Sud, repris par de nombreux africains exilés. 

Ce livre est donc une parfaite illustration de l’illusion du rêve européen. Il invite à trouver des solutions d’épanouissement et de développement sur sa terre natale. Partir n’est pas forcément une solution. Le déracinement, la solitude, les échecs et le racisme se dressent sur le chemin de l’exil. 

«  Il y a des musiques, des chants, des plats, qui vous rappellent soudain votre condition d’exilé, soit parce qu’ils sont trop proches de vos origines, soit parce qu’ils en sont trop éloignés. Dans ces moments-là, désireuse de rester zen, je deviens favorable à la mondialisation, parce qu’elle distille des choses sans identité, sans âme, des choses trop édulcorées pour susciter une quelconque émotion en nous. » 

page 36

Au fond, ce livre invite surtout à ne pas oublier qui l’on est et d’où l’on vient et à ne pas se laisser aveugler par des rêves illusoires. 

« On peut remplacer nos pagnes par des pantalons, trafiquer nos dialectes, voler nos masques, défriser nos cheveux ou décolorer notre peau, mais aucun savoir-faire technique ou chimique ne saura jamais extirper de notre âme la veine rythmique qui bondit dès la première résonance du djembé. » 

page 195

Pour conclure, je dirais que c’est un livre qui peut aussi faire écho à la situation vécue par de nombreux ultramarins (antillais, guyanais, réunionais etc.) qui quittent leur terre pour étudier ou travailler en France métropolitaine. Certes, la situation est différente car ces territoires restent des territoires français (à priori) mais le sentiment de solitude et de déracinement décrit dans le livre m’ont beaucoup parlé. Rester ou Partir ? Vivre ailleurs ou revenir ? Beaucoup de ces questions se bousculent dans la tête des enfants de l’exil. 

  1. https://www.liberation.fr/planete/2019/12/05/afrique-du-sud-black-tax-le-poids-de-la-solidarite-familiale_1767548/