Le pays est en danger tant qu’il ne connaitra pas son histoire … Tu dois sauver les femmes pour reconstruire le pays.
page 102
Informations générales
Année de parution : 2008
Genre : Roman
Editeur : Mercure de France
Nombre de pages : 266
Epigraphe
Incipit
« Je les ai toujours connus comme ça, à se battre pour un rien. Ces deux chiens-là, Confiance et Espérance, ce sont les bêtes de la mère Pacôme. Vous occupez pas, ils montrent les crocs et grognent, mais ne sont guère méchants au fond.«
Résumé
En Guadeloupe, il existe une mystérieuse communauté qui recueille les femmes à la dérive. Meurtrières, droguées et prostituées trouvent ainsi refuge au sein de la communauté des filles de Cham au sommet du Morne Câpresse.
La mère supérieure, Mère Pacôme veut en effet sauver la Guadeloupe. Animée d’une vocation divine, elle a fondé sa communauté lors de son retour en Guadeloupe après des années d’errance en Métropole.
Alors que sa soeur a disparu depuis plusieurs années, Line décide d’aller enquêter au sein de cette étrange communauté. Elle va vite découvrir que certains membres cachent bien des secrets …
Avis et analyse
De filles perdues à exemples pour la jeunesse, l’écart semble assez large à enjamber. Pourtant c’est bien la vocation de la communauté des Filles de Cham : Transformer les femmes blessées en lumière du monde. Cela dit, il n’est jamais bon de sortir d’un extrême pour en arriver à un autre et c’est ce que le roman va montrer.
Entre le thriller psychologique et l’étude sociologique, Gisèle Pineau signe un roman qui ne laisse pas indifférent. Avec Line, on se plonge dans une véritable enquête pour savoir ce que sa soeur est devenue. Petit à petit, d’autres questions vont se poser sur l’entourage de la mère Pacôme et les véritables intentions de certaines soeurs. C’est ce qui va donner au roman cet effet de véritable page turner.
Le roman montre aussi à quel point il est facile de se laisser embrigader dans certains mouvements. En suivant Line, le lecteur peut s’identifier et se demander si lui aussi ne serait pas prêt à tout laisser pour fuir ses problèmes. Quel est le prix à payer pour trouver la paix ? Vouloir à tout prix échapper au monde d’en bas peut avoir des conséquences.
« Comment ne pas se laisser prendre au charme des lieux ? Pourquoi désirer encore le monde d’en bas quand le paradis était à portée de main ? »
page 115
La question de la folie est abordée avec une grande justesse par Gisèle Pineau. Cette dernière a exercé le métier d’infirmière en hôpital psychiatrique donc elle maîtrise bien le sujet et cela se ressent dans son écriture.
« Il faut le savoir, entrer dans la folie n’est pas si compliqué. Il suffit de se laisser glisser, se couler dans le courant, s’abandonner à la dérive. Le monde, se défaisant autour de vous, n’est plus que ruine et gravats. Mais des branches surviennent des murs éboulés. Des branches quasi miraculeuses viennent flotter à porter de vos mains. Instinct de survie, on se raccroche à quelque chose. »
page 102
A travers l’expérience de la mère Pacôme, il y a aussi la folie d’un peuple qui cherche son histoire. En effet, Pacôme était déracinée et a fini par retrouver le chemin de son île mais aussi celui de ses ancêtres. Tout comme la Guadeloupe dont les habitants ont été arrachés à leurs terres et dont l’histoire s’est perdue progressivement à coup d’assimilation et d’humiliation.
L’histoire noire occupe une place fondamentale au sein de la communauté des filles de Cham. Il y a des cours et des hommages aux grandes figures noires qui permettent aux filles de se cultiver et de prendre conscience de la valeur de leur histoire et par conséquent de leur propre valeur.
S’il est essentiel à un peuple de connaître ses racines, on voit aussi comment cette histoire à pu abimer le peuple guadeloupéen. Ce constant mélange du passé et du présent est matérialisé par les voix des ancêtres et des anges qui se mélangent dans la tête de Pacôme.
Est-ce une folie douce qui anime les femmes de cette communauté ou est-ce que certaines ont des intérêts cachés ? Je vous laisse le découvrir en lisant ce roman.
Analyse de l’incipit
Je teste une nouvelle rubrique ici car j’aime beaucoup relire l’incipit d’un roman une fois que je l’ai terminé. Les auteurs choisissent avec soin les premiers mots de leur livre donc j’imagine qu’ils ont un lien avec le reste de l’histoire et c’est ce que je propose d’analyser ici. Sans rentrer dans trop de détails pour ne pas spoiler l’histoire à ceux qui ne l’ont pas lu, je pense que cette mention des chiens de la mère Pacôme est une image des femmes qui font partie de son entourage proche. Entre rivalité, complot et jalousie, la chasse gardée de mère Pacôme est loin d’être dans la sainteté…
Comment avons nous pu penser que le peuple de la lune et de l’Océan pourrait parler avec celui de la clôture et de la marchandise ? Nous avons cru pouvoir cohabiter à leurs côtés. Mais encore faudrait-il qu’ils soient venus habiter cette terre. La vérité, c’est qu’ils sont venus l’exploiter.
page 175
Informations générales
Année de parution : 2022
Genre : Roman / Fantasy / Young Adult
Editeur : Slalom
Nombre de pages : 384
Incipit
« Les cartes défilent entre mes doigts glacés. L’opération a quelque chose de viscéralement satisfaisant. C’est peut-être ce claquement feutré, ou la cadence hypnotique avec laquelle le jeu passe entre mes mains, ou encore la façon dont il se cale parfaitement au creux de ma paume… »
Résumé
Quatre filles, deux époques, plusieurs destins entremêlés. Naïla est une jeune parisienne d’origine martiniquaise contrainte de passer les vacances d’été chez sa grand-mère en Martinique. Un secret de famille et une ancienne prophétie vont bouleverser sa vie. En effet, en 1657, trois autres jeunes femmes vont avoir un destin lié au sien. On a d’abord Funmilayo, une jeune prêtresse Yoruba qui va être capturée et vendue comme esclave. Ensuite, il y a Nònoum, une jeune kalinago dont la vie va être bouleversée par l’arrivée des colons sur son île. Enfin, on retrouve Rozenn, une jeune bretonne qui a fuit son pays pour échapper aux accusations de sorcellerie. Le point commun de ces jeunes filles : Ioüanacaéra (la Martinique) et une ancienne prophétie qui pourrait changer bien des choses.
Avis et analyse
Il y a parfois des livres qui semblent s’adresser directement à vous. Comme le dit si bien Mohamed Mbougar Sarr dans La plus secrète mémoire des hommes, « ce livre s’adressait à moi. Comme s’adresse toujours à nous tout livre essentiel. » Je suis extrêmement reconnaissante de l’existence même de ce livre. Je suis heureuse qu’il puisse être lu par le plus grand nombre et notamment par la jeunesse antillaise.
C’est la première fois que je lis un roman qui offre une si belle représentation de l’histoire martiniquaise, et par extension caribéenne, sous tous ses aspects, aussi bien ses horreurs et ses richesses. Le choix des quatre héroïnes permet de présenter ces différents aspects. En effet, chacune représentent un pan de l’histoire martiniquaise.
Nònoum est la voix trop souvent oubliée des primo-habitants de nos îles, à savoir les Kalinago, les Arawak, les Taïnos, tous ces peuples appelés « indiens » ou « amérindiens » par les colons. Ces peuples premiers ont été quasiment éradiqués par l’arrivée de ces derniers mais ils sont encore présents parmi nous. Le peuple Garifuna est un bon exemple.
« Il parait que notre peuple disparaîtra. Qu’il ne restera plus personne pour glorifier la Femme-Grenouille et l’Homme-Chauve-Souris ni pour honorer le cycle de la pluie et du soleil. Il parait qu’on oubliera jusqu’à notre langage, nos noms, et que nous ne serons plus là pour conter les chansons de la rivière et de la terre. Il parait que la bravoure du peuple de la lune ne sera plus qu’une légende, figée dans des images de papiers, car nous ne serons plus là pour nous raconter nous-mêmes, seulement condamnés à être racontés par ceux-là mêmes qui nous ont effacés. Mais ce qu’on omis de dire ces gens , c’est que nous ne partirons pas sans avoir fait couler leur sang. »
page 304
Funmilayo représente toutes les personnes qui ont été arrachées à leurs terres et ont été réduites en esclavage. Son courage, sa volonté de conserver sa culture et son attachement à la déesse Oshun illustre le combat de ces hommes et ces femmes pour garder leur dignité, leur puissance et leur résilience.
« Nous ne serons jamais des héros. Nous ne fuirons probablement pas, n’égorgerons pas nos maîtres et ne mettrons pas le feu à cette maudite habitation. Nous n’échapperons pas à cette violence inhumaine qui finira par nous broyer tous, aussi surement que le jour succède à la nuit. Mais nous danserons. Nous rirons. Nous chanterons. Nous tomberons amoureux. Là où ce monde s’acharne à faire de nous des biens meubles, nous ne cesserons de clamer que nous sommes des êtres humains. »
page 127
Rozenn est un personnage intéressant à plusieurs niveau. En France, elle subit la violence d’une société qui la rejette et qui la considère comme une sorcière. En Martinique, elle accède à un autre statut car sa couleur de peau la place au dessus dans la société. Elle représente aussi ceux qu’on appelait les petits blancs, pas assez riches pour être propriétaires d’esclaves, parfois eux-mêmes quasiment en esclavage avec des contrats d’engagement aux conditions difficiles.
« On est sorcière pour tout et son contraire : trop laide, trop belle, trop pauvre, trop riche, trop indépendante, trop vieille, trop simplette, trop savante… la vérité, c’est qu’on est des femmes , et bien souvent, pour les petits hommes qui dominent le monde, c’est déjà un péché en soi ! »
page 70
Naïla est le fruit de cet héritage et va en prendre conscience. L’autrice a expliqué lors d’un club de lecture organisé par Deli (du compte Overbookees) qu’elle souhaitait abolir la temporalité pour montrer que ce qui s’est passé en 1600 a des conséquences actuelles.
Le fait d’avoir choisi des héroïnes adolescentes montrent l’impact de la colonisation, de l’esclavage et du racisme sur la jeunesse.
La dynamique entre les filles est marquée par la sororité et comme l’explique l’autrice elle-même « La sororité est avant tout quelque chose qui se construit dans l’action. On n’est pas sorore uniquement avec les femmes qui nous ressemblent. »
Etant caribéenne, guadeloupéenne descendante de kalinago, de français et d’africains, ce récit m’a bouleversée. Son message dépasse la sphère caribéenne car il invite à se lever contre l’injustice et à se dresser contre l’oppression. C’est donc un livre essentiel. A lire, à relire et à offrir !
Il n’est pas bon de s’aventurer dans le fin fond des ravines du passé des autres.
pages 271
Informations générales
Année de parution : 1997
Genre : Roman
Editeur : Robert Laffont
Nombre de pages : 280
Incipit
« Ranélise lui avait tant de fois raconté sa naissance qu’elle croyait y avoir tenu un rôle ; non pas celui d’un bébé terrorisé et passif que Madame Fleurette, la sage-femme, extirpait difficilement d’entre les cuisses ensanglantées de sa mère ; mais celui d’un témoin lucide ; d’un acteur essentiel, voire de sa mère, l’accouchée, Reynalda elle-même qu’elle s’imaginait assise raide, lèvres pincées , bras croisés, une mine de souffrance indicible sur la figure.«
Résumé
Abandonnée par sa mère, Marie-Noëlle vit quand même une enfance heureuse en Guadeloupe auprès de Ranelise, la femme qui l’a recueillie. Un jour, sa vie bascule lorsque sa mère décide de la faire venir auprès d’elle en France. C’est désormais à Savigny-sur-Orge, auprès d’une mère au coeur froid comme l’hiver qu’elle va habiter. Heureusement, son beau-père est là pour contrebalancer cette mère qui reste absente même si elle vit désormais avec elle. Plus tard, c’est le secret de sa naissance que Marie-Noëlle va s’obstiner à vouloir percer. Cette quête de vérité et d’identité va la confronter à un passé qui va la marquer profondément.
Avis et analyse
L’abandon maternel et l’abandon de la terre natale
Dans ce roman, Maryse Condé aborde les thèmes qui lui sont chers et qui jalonnent plusieurs de ses oeuvres : la quête identitaire, la condition féminine, l’exil ou encore le racisme et le colonialisme.
Dans ce livre, l’autrice met en lumière le destin de trois femmes que tout opposent à cause d’un secret qui les ronge : la grand-mère Nina, la mère Reynalda et la fille Marie-Noëlle.
Il y a une véritable relation de haine entre les femmes de cette lignée. Reynalda et sa mère se détestent depuis toujours et il n’y a pas non plus d’amour entre Reynalda et sa fille.
Marie-Noëlle, tente de se construire malgré l’absence d’amour maternel. Tout son être est imprégné de cette problématique et tout ce qu’elle fait tourne autour de sa mère ou s’inscrit en contradiction avec.
« C’était à cause de Reynalda si elle n’avait de goût pour rien, pour personne, si elle dérivait sans but dans l’existence »
page 96
Marie-Noëlle est à la fois admirative et dégoutée par cette mère qui ne pense à rien d’autres qu’à son ascension sociale. Reynalda a tourné le dos à sa terre natale, la Guadeloupe et plus précisément la Désirade, comme elle a tourné le dos à sa famille.
La Désirade symbolise aussi l’éloignement et l’abandon car il s’agit d’une île qui a longtemps été délaissée. Dans le livre, on voit bien qu’il s’agit d’une terre aride et elle revient d’ailleurs souvent dans les cauchemars de Marie-Noëlle. Ainsi, Marie-Noëlle, comme la terre de ses ancêtres subie l’abandon et le délaissement.
L’exil, une fuite loin des démons de son passé
Marie-Noëlle choisit de s’éloigner de cette mère indifférente et prend la route de l’exil. N’ayant pas trouvé sa place auprès de celle qui l’a mise au monde, elle cherche un endroit auquel appartenir.
Son expérience à Boston est l’occasion de critiquer le rêve américain. Pour le personnage de Stanley Watts, le mari de Marie-Noëlle, émigrer aux Etats-Unis c’est aller dans « le seul pays où un nègre peut réussir » (page 78). Cependant, le racisme et la misère sociale, surtout pour les noirs est la même partout. Pourtant, ces là-bas, terre d’immigration et d’exil que Marie-Noëlle a fini par trouver sa place.
« Les Etats-Unis d’Amérique étaient faits pour ceux de son espèce, les vaincus, ceux qui ne possèdent plus rien, ni pays d’origine, ni religion, peut-être une race et qui se coulent, anonymes, dans ses vastes coins d’ombre. »
page 163
En réalité, Marie-Noëlle tente de fuir les démons de son passé. De Paris, Nice ou encore Boston, elle appartient à la grande famille des êtres déracinés, un thème cher à Maryse Condé que l’on retrouve également dans L’histoire de la femme cannibale.
« L’identité, ce n’est pas un vêtement égaré que l’on retrouve et qu’on endosse avec plus ou moins de grâce. Elle pouvait faire ce qu’elle voulait, elle ne serait plus jamais une vraie guadeloupéenne. »
page 172
La quête identitaire
Le secret autour de la naissance de Marie-Noëlle est la raison de sa quête d’identité et occupe une place centrale dans le livre.
En effet, Marie-Noëlle souhaite découvrir qui est son père et les raisons pour lesquelles sa mère la rejette.
« Bâtarde née de père inconnu. Belle identité que celle-là ! Tant qu’elle n’aurait pas d’autres indications à inscrire sur son livret de famille, elle ne pourrait rien mener à terme »
page 220
Toutefois, cette quête sera semée d’embuches et le lecteur est, comme l’héroïne, baladé entre les différentes versions qui s’opposent.
En réalité, la quête identitaire de Marie-Noëlle est une analogie de la quête identitaire des antillais. C’est Maryse Condé, elle-même qui l’a affirmé lors d’une interview : « […] pendant trop longtemps nous avons cherché l’origine, on a pensé que sans savoir d’où l’on venait on ne pouvait pas arriver à être équilibrés […] maintenant, puisque c’est tellement difficile et qu’on n’y arrive jamais, je crois qu’il faut prendre son parti et vivre avec ces lacunes, avec ces absences ».1
Au final, le message est d’apprendre à avancer malgré tout. Le fait de ne pas connaître ses origines ne doit pas nous enchaîner et nous bloquer.
« Est-ce qu’elle ne pouvait pas continuer de vivre comme elle le faisait ? Sans identité, comme une personne à qui on a volé ses papiers et qui erre à travers le monde ? Est-ce qu’ainsi elle n’était pas plus libre ? C’est une sale manie de vouloir savoir à tout prix d’où on sort et la goutte de sperme à laquelle elle doit la vie »
page 243
Même si je n’aime pas les fins ouvertes, la vérité n’est pas l’élément le plus important du récit. L’essentiel est de tracer son parcours de vie. En cela, ce roman est une invitation à l’acceptation.
« Il y a devant toi toute une place faite pour le bonheur que tu rempliras quand tu cesseras d’épier par-dessus ton épaule.«
entrevue accordée à Maria Anagnostopoulou Hielscher, Parcoursidentitairesdelafemmeantillaise, «Etudesfrancophones», 1999, vol. XIV, n° 2, p. 77.) trouvé dans l’article ‘Desirada’: des voix contre le silence de Anne Marie Miraglia ↩︎
Quand je pense à la littérature caribéenne, je pense à créolité, antillanité, négritude, les sujets propres à l’identité.
Laurence Amodeo
J’ai toujours été fascinée par les médiathèques. On y croise des étudiants qui révisent leurs examens, des personnes âgées en quête de distraction, des parents souhaitant donner à leurs enfants le goût de la lecture. On y trouve tous types de personnes avec pour point commun celui de s’instruire et de se cultiver.
Situées au coeur des villes, les médiathèques sont aussi un lieu d’échanges et de rencontres. C’est pour ces raisons que j’ai voulu en savoir plus sur les activités de la médiathèque du Moule. Vous pouvez consulter leur pageInstagram pour constater que l’équipe est très active et qu’elle organise un grand nombre d’évènements littéraires et culturels.
J’ai posé quelques questions à Laurence Amodeo, responsable à la médiathèque du Moule.
Bonjour, pouvez-vous nous présenter les activités de la médiathèque ?
L. A. : Bonjour, la médiathèque est un équipement public de 1500m2 au coeur de la ville qui est en plein renouveau tant sur le fonctionnement (nous sommes en chemin vers un tiers lieu) que sur la modernisation du bâtiment (un espace coworking est prévu). On a débuté avec l’installation d’une maison France Service au rez-de chaussée qui permet à la population de faire ses démarches plus facilement (c’est un public qui vient à notre rencontre et qu’on peut désormais toucher). Nous avons mis en place la micro-folie, en partenariat avec La Villette qui a été installée pour ramener l’art dans les territoires d’Outre Mer et rendre l’art plus accessible. La micro-folie propose un musée numérique, un espace en réalité virtuelle, un learning lab.
Au niveau de la médiathèque, nous sommes un équipement de lecture publique et nous avons pour mission de développer la lecture, de la rendre accessible à la population et de l’accompagner dans l’apprentissage des savoirs, des pratiques, notamment les compétences informatiques. L’idée est d’avoir différents médium pour accompagner les citoyens et leur faire découvrir l’univers du livre.
Quels sont vos actions pour inciter les jeunes à lire ?
L. A. : Nous tenons à mettre en place une offre culturelle en lien avec ce que les jeunes aiment. L’idée est de rendre la littérature accessible et agréable. On a pu mettre en place des ateliers gaming, notamment avec l’association moulienne Les Nakama créole, pour proposer des ateliers jeux vidéos avec des temps de lecture. On a pu offrir des chèques lire aux jeunes qui souhaitaient partager une lecture. Nous proposons aussi des choses en lien avec le mangas, comme des ateliers dessins pour que ce public de dessinateurs découvrent aussi la médiathèque. Nous mettons aussi en place des ateliers créatifs.
L’idée est que le jeune soit habitué dès son plus jeune âge à lire, que le livre soit au coeur de la famille et qu’on puisse, au fil des âges, proposer des thématiques qui les concernent. Le fond adolescent de la médiathèque aborde les questions de genre, de sexualité, le fantastique etc. Nous avons aussi des documentaires qui abordent des questions d’égalité homme/femme, de harcèlement etc.
Pouvez-vous nous présenter trois livres à lire absolument ?
L. A. : Le choix a été difficile entre les nouveautés et les indispensables. J’ai essayé de vous présenter trois livres phares. On a l’Expédition de Stéphane Servant et d’Audrey Spiry, c’est un livre jeunesse avec de très belles illustrations qui a aussi de très beaux textes. L’univers fait penser à un univers créole. Ce livre a été présenté dans le cadre du prix Chronos.
Pour les plus grands, nous avons le livre Cette fille c’était mon frère de Julie Anne Peters qui porte sur la question du genre. C’est une question primordiale qui est parfois taboue et qui est donc importante. On nous demande d’être inclusifs afin que chacun puisse trouver ce qui l’intéresse et le sujet qui peut l’aider dans sa construction.
Pour terminer, nous avons un livre adulte de Simone Schwarz-Bart, Pluie et vent sur Télumée Miracle. C’est une plongée dans la vie guadeloupéenne, dans l’univers des Antilles et des descriptifs qui permettent de revenir à l’ancienne époque.
Quel(le) est l’auteur ou l’autrice incontournable selon votre équipe ?
L. A. : C’est une question vraiment difficile mais j’ai pensé à deux autrices qui font partie des plus demandées. Il y a Maryse Condé qui est incontournable, notamment avec Le coeur à rire et à pleurer.
Je vais surtout mettre l’accent sur Gisèle Pineau dont la section jeunesse porte le nom. Ady, Soleil noir, une de ses dernières oeuvres, est un coup de coeur. C’est une plongée dans le départ de la terre natale et l’expérience à Paris d’une femme noire ainsi que son histoire d’amour avec Man Ray. Nous espérons recevoir Gisèle Pineau à la médiathèque dans le cadre de la Micro-folie puisqu’une conférence autour de l’oeuvre de Man Ray serait très intéressante.
Quel(le) est le nouvel auteur ou la nouvelle autrice à découvrir ?
L.A. : C’est vrai que le choix s’est fait sur beaucoup d’autrices féminines. Ici, nous avons une jeune autrice, Maëllie Duro-Cardonnet, que nous avons pu recevoir lors d’un samedi littéraire, qui est une rencontre littéraire à deux voix avec deux auteurs. Elle a présenté son recueil de poésies, Le temps d’une plume. Cette jeune autrice a treize ans et est lauréate du Prix Littéraire FETKANN ! MARYSE CONDÉ. En ce moment, elle enregistre sur RCI, une émission littéraire qui sera diffusée sur les ondes. Elle a une très belle actualité et est très talentueuse.
Quels sont vos conseils pour lire davantage ?
L. A. : Pour lire plus, il faut mettre le livre au coeur de la maison et des habitudes. Il faut que la lecture débute dès le premier âge, c’est-à-dire qu’enceinte, on peut déjà débuter la lecture à un bébé dans le ventre, l’idée c’est que quand l’enfant nait, il ait des livres. Nous avons un espace bébé lecteur. L’idée c’est d’avoir des livres un peu partout dans la maison quand on peut. Si on ne peut pas les acquérir, la médiathèque est là.
L’idée est aussi de pouvoir découvrir la diversité tant dans la thématique abordée mais aussi dans les formats de livres : des petits, des grands, des livres pop up mais aussi des livres numériques ou des livres audios. Nous avons d’ailleurs un partenariat avec Une voix, unehistoire, qui édite des livres du fond local qui ne sont pas toujours disponibles sur Audible. Tout ces formats permettent d’écouter un livre pendant qu’on conduit ou qu’on fait le ménage ou juste avant de dormir.
Avec la médiathèque numérique mise en place par le département, l’ensemble des médiathèques de la Guadeloupe, chaque abonné a accès à un portail de ressources en lignes, de livres numériques, de magasines, de livres audios et de musiques. Tout cela contribue à faciliter la lecture.
L’idée est aussi d’être décomplexé par rapport au fait de commencer un livres et de ne pas l’achever. On a la liberté de lire ce que l’on veut, des BD, des romans et d’aller à la rencontre de temps de partage sur la lecture sur les réseaux sociaux ou dans les clubs littéraires.
Quel est l’apport de la littérature caribéenne ?
L. A. : Quand je pense à la littérature caribéenne, je pense à créolité, antillanité, négritude, les sujets propres à l’identité. Mais c’est aussi une littérature qui met du rythme avec l’oralité qui se retrouve à l’écrit. On a une littérature qui nous permet de se retrouver, de retrouver nos us et coutumes, nos Mès é labitid, qui parfois n’étaient pas écrits mais toujours transmis à l’oral. Nous avons cette écriture qui permet la transmission, la découverte mais aussi une écriture qui est consciente et engagée et qui parle de sujets de fond comme le chlordécone ou l’esclavage. Ce sont des sujets très importants propres à notre vie quotidienne. C’est une littérature vraiment riche, rythmée, engagée et consciente.
Je pense à Victoire, les saveurs et les mots de Maryse Condé où on plonge dans les marchés et le monde culinaire. Quand on pense à littérature caribéenne, on pense aussi à L’esclavage racontée à ma fille de Christiane Taubira, qui est un sujet important sur la transmission. On pense aussi à Lapo Farine de Tony Delsham.
C’est toute cette littérature qui permet de grandir et de se connaître aussi, de partager et d’évoluer. Nous avons des textes comme Le Jour où les Antilles feront peuple de Matthieu Gama, qui nous permettent de s’engager et d’apporter une réflexion sur notre devenir.
Pour terminer, pouvez-vous nous présenter une citation d’un auteur/d’une autrice ou d’un livre ?
L. A. : Je reviendrais au recueil de Maëllie Duro-Cardonnet, Le temps d’une plume, avec un extrait du dernier poème qui s’intitule Par l’écriture :
« Pour m’exprimer, les mots je fais couler, les phrases, je fais vibrer, les textes, je fais danser, pour qu’on m’écoute toujours.«
Que deviendra le monde si nos femmes ont peur ? Ils s’effondrera le monde ! Sa voûte tombera et les étoiles qui le constellent, se mêleront à la poussière des routes !
pages 95-96
Informations générales
Année de parution : 1986
Genre : Roman
Nombre de pages : 278
Résumé
Tituba est la fille d’une esclave violée par un marin anglais. A la mort de sa mère, elle va être recueillie par Man Yaya, une guérisseuse qui va lui enseigner son art. Se retrouvant seule à la mort de la vieille dame, Tituba va perfectionner les pouvoirs enseignés par Man Yaya et vivre dans une certaine liberté alors même que les siens sont encore esclaves.
Sa rencontre avec d’autres esclaves et notamment avec John Indien dont elle tombe amoureuse vont lui donner envie de sortir de sa solitude. Prête à tous les sacrifices pour l’homme qu’elle aime, elle décide de renoncer à sa liberté pour le suivre et se mettre au service de sa maitresse.
Après des péripéties chez cette dernière, Tituba va être contrainte de quitter la Barbade, toujours pour suivre John Indien, pour atterrir au village de Salem. Au service de Samuel Parris, elle va devoir survivre au sein d’une communauté puritaine obsédée par le mal en pleine chasse aux sorcières.
Trigger Warning : ce livre contient des scènes de violences sexuelles.
Avis et analyse
Ce livre est pour le moment incontestablement celui que je préfère dans l’œuvre de Maryse Condé. On retrouve la plume subtile et percutante de l’auteure mais également des personnages complexes qui ne laissent pas indifférents.
Il y aurait en effet énormément de choses à dire sur les différents personnages et peut-être que cela fera l’objet d’une autre chronique mais pour le moment j’ai souhaité vous présenter les deux axes qui m’ont le plus marqués dans cette lecture.
Le magico-religieux, arme de résistance
Bien que le récit se déroule pendant la période esclavagiste, Tituba se distingue par sa relative liberté.
En effet, même si elle est née esclave, elle a connu une période de liberté lorsqu’elle vivait seule dans la forêt. Contrairement à ses contemporains qui n’ont pas eu le choix, toute la subtilité réside dans le fait que c’est elle-même qui choisit de renoncer à sa liberté. Ainsi, par amour, elle fera ce choix à deux reprises. Toutefois, est-on vraiment libre quand on est amoureux ? C’est toute l’ambiguïté du roman.
« Il éclata de rire à nouveau. Mon Dieu, comme cet homme savait rire ! Et à chaque note qui fusait de sa gorge, c’était un verrou qui sautait de mon coeur. »
page 32
Cette décision distingue déjà Tituba des autres esclaves. Mais ce qui fait d’elle un être exceptionnel, ce sont surtout les pouvoirs qu’elle possède.
« Qu’est-ce qu’une sorcière ? Je m’apercevais que dans sa bouche, le mot était entaché d’opprobre. Comment cela ? Comment ? La faculté de communiquer avec les invisibles, de garder un lien constant avec les disparus, de soigner, de guérir n’est-elle pas une grâce supérieure de nature à inspirer respect, admiration et gratitude ? En conséquence, la sorcière, si on veut nommer ainsi celle qui possède cette grâce, ne devrait-elle pas être choyée et révérée au lieu d’être crainte ? »
pages 33-34
Ainsi les pratiques de Tituba s’inscrivent en opposition au puritanisme incarné par Samuel Parris, le pasteur qui deviendra son maitre à Salem. Alors que Tituba est à l’écoute de la nature et des esprits, Samuel Parris incarne une religion puritaine dans laquelle l’obsession du mal est reine.
« C’est peut-être parce qu’ils ont fait tant de mal à tous leurs semblables, à ceux-là parce qu’ils ont la peau noire, à ceux-là parce qu’ils l’ont rouge, qu’ils ont si fort le sentiment d’être damnés ? »
page 78
Tituba n’aura de cesse de chercher à guérir et à faire le bien autour d’elle alors que les habitants de Salem sont aveuglés par leur haine engendrée par la peu du malin. Tout le monde devient suspect et la terreur s’installe au fur et à mesure. Avec un certain cynisme, Maryse Condé dénonce les dérives de la religion à cette époque. La résistance passe donc par le refus de la religion imposée et par le fait de maintenir les pratiques enseignées par les ancêtres.
« Ont-ils tant besoin de haïr qu’ils se haïssent les uns les autres ? »
page 246
Tituba est à la fois crainte et détestée par ses différents maîtres car elle incarne l’insoumission. Par tous les moyens, ils chercheront à la faire plier mais elle incarne quelque chose qui ne peut être mis en esclavage. La force de Tituba est aussi sa faiblesse car cela l’entrainera dans des situations complexes. Au contraire, John Indien incarne un autre mode de survie. Il n’est pas dans la révolte mais dans une sorte de manipulation de ses maîtres, il joue au parfait esclave et réussi à s’en sortir comme cela. A plusieurs reprises, il invite Tituba à faire de même, mais jamais celle-ci ne pliera.
Au fil de l’histoire, la révolte va prendre de plus en plus de place dans le coeur de Tituba.
« Aguerrir le coeur des hommes. L’alimenter de rêves de liberté. De victoire. Pas une révolte que je n’ai fait naître. Pas une insurrection. Pas une désobéissance. »
page 268
Tituba est une créature d’amour et elle n’aura de cesse d’aider aux qui croise son chemin, parfois cela lui portera préjudice et elle ne sera pas toujours récompensée. Pourtant, lorsqu’il s’agit de la liberté des siens, Tituba n’hésitera jamais à mettre ses pouvoirs à contribution.
« Un jour, nous serons libres et nous volerons de toutes nos ailes vers notre pays d’origine »
Maryse Condé a l’art de mettre en scène des personnages féminins complexes au sein desquels se mêlent force et faiblesse, ombre et lumière. Bien que différente, Tituba m’a rappelée Rosélie, l’héroïne de L’histoire de la femme cannibale par la complexité et la profondeur de son caractère.
Plusieurs éléments du roman soulèvent des questions féministes comme la question de l’avortement ou encore de la libération sexuelle de la femme.
« Pour une esclave, la maternité n’est pas un bonheur. Elle revient à expulser dans un monde de servitude et d’abjection, un petit innocent dont il lui sera impossible de changer la destinée. »
page 83
Malgré toute les difficultés qu’elle traverse, Tituba est assez libérée et n’hésite pas à suivre ses désirs, comme le montre de nombreuses scènes avec John Indien. Cette libération sexuelle entre en contraste avec la situation vécue par Elizabeth Parris, la femme de Samuel Parris qui vit dans la peur et la soumission de son époux.
« – Si tu savais ! Il me prend sans ôter ni mes vêtements ni les siens, pressé d’en finir avec cet acte odieux.
[…]
– Odieux ? Pout moi, c’est le plus bel acte du monde ! ».
page 70
La puissance féminine du récit apparait également à travers les esprits de la mère de Tituba et de Man Yaya qui lui rendent visite pour lui donner des conseils et l’aiguiller dans ses choix, notamment en ce qui concernent ses relations amoureuses.
« Pourquoi les femmes ne peuvent-elles se passer des hommes ? »
page 34
Tout au long du récit, il y une véritable critique de la société patriarcale. A cet égard, l’attitude de Tituba contraste avec celle de John Indien, ce dernier réussissant à s’en sortir en toute circonstance.
« Les hommes n’aiment pas. Ils possèdent. Ils asservissent. »
page 29
« Blancs ou Noirs, la vie sert trop bien les hommes ! »
page 159
Un des plus beaux passages témoignant du féminisme de l’oeuvre de Maryse Condé est la rencontre entre Tituba et Hester, une femme également soupçonnée de sorcellerie. Leurs échanges sont magnifiques et reflètent une véritable sororité entre les deux femmes. Ce personnage marquera d’ailleurs profondément Tituba.
« Je sais qu’elle poursuit son rêve : créer un monde de femmes qui sera plus juste et plus humain. »
page 271
Si le thème des sorcières et du féminisme vous intéresse, je vous recommande vivement l’essai Sorcières de Mona Chollet.
L’auteur
Photo tirée du site Internet de RCI, Maryse Condé, lauréate du Nobel alternatif de Littérature
J’ai eu la chance de découvrir les ouvrages de Maryse Condé dès l’école primaire. J’ai toujours été surprise du manque de visibilité de son oeuvre en France alors même que sa renommée est mondiale. Née en 1937 à Pointe-à-Pitre, ses romans sont célébrés dans le monde entier. Angela Davis a même écrit la préface d’un de ses livres, Moi, Tituba sorcière… Noire de Salem.
Elle est la fondatrice du Centre des études françaises et francophones de l’Université Columbia aux Etats-Unis et reçu le prix spécial de la Francophonie 2013 « pour sa contribution au rayonnement de la Francophonie à travers l’ensemble de ses œuvre ». Parmi les nombreux prix qu’elle a reçu, il y a le prix de la Nouvelle Académie de littérature (The New Academy Prize in Literature), qualifié de « prix Nobel alternatif » par la presse en 2018 .
Comme toujours, quand je me lance à l’abordage de moi-même, les livres-aimés, les auteurs-aimés, me font des signes. Ils sont là. Ils m’habitent en désordre. Ils me comblent d’un fouillis. Tant de lectures depuis l’enfance m’ont laissé mieux que des souvenirs : des sentiments.
Ecrire en pays dominé, Patrick Chamoiseau, page 24
Savez-vous pourquoi vous lisez ? Savez-vous ce que la lecture vous apporte réellement ? Depuis sa création, le livre est un formidable outil de partage de connaissances. Parfois instrument de propagande, parfois instrument de libération, les livres sont bien plus puissants qu’on ne le pense.
« J’ai un livre sur ma table de chevet. Parce que je n’ai pas de pistolet. »
Un monstre est là, derrière la porte, Gaëlle Bélem, page 139
Pour ma part, j’ai toujours aimé lire, et pourtant, ce n’est que récemment que la lecture m’a fait son plus bel apport : la prise de conscience de mon identité. En effet, ce n’est que depuis quelques années que j’ai une réelle connexion avec mes origines et que j’ai pris conscience de la richesse de l’histoire de mon île et de la force de mes ancêtres.
La question de l’identité occupe une place importante en Guadeloupe. Ses rivages ont vu autrefois se déverser une génération de déracinés arrachés à leurs terres africaines, des hommes avides de richesses et des travailleurs malheureux, tout cela au détriment des Arawaks et des Kalinagos, ses premiers habitants.
La lecture de certains ouvrages m’a éveillé à la complexité de l’identité antillaise. Je vais vous présenter ceux qui ont été pour moi les éléments déclencheurs de cet éveil.
Comprendre la réalité de la colonisation avec Aimé Césaire
C’est un peu par hasard que j’ai décidé de lire le Discours sur le colonialisme et depuis il est devenu une oeuvre de référence dans mon panthéon livresque. C’est LE livre qui m’a fait véritablement m’interroger sur la question coloniale. Césaire y dénonce avec force les horreurs de la domination de l’homme par l’homme et balaie d’un revers de plume les arguments visant à trouver des justifications à la colonisation.
« Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte. Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. »
Page 7
L’un des points qui m’a marqué c’est la manière dont il aborde le fait que la colonisation tend à déshumaniser non seulement le colonisé mais aussi le colonisateur.
« La colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral […] Au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et « interrogés », de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès, lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent. »
Page 12
Notons ici l’utilisation par Aimé Césaire du mot « ensauvagement » (si souvent repris aujourd’hui pour propager des thèses racistes).
« La colonisation, je le répète, déshumaniste l’homme même le plus civilisé »
Page 21
Connaître l’histoire de ses ancêtres avec Christiane Taubira
Au sein de ma famille, la question de l’esclavage n’est jamais abordée. J’ai pu observer un certain tabou dans les familles antillaises surtout chez nos ainés. Cette période sombre est étudiée à l’école de manière assez succincte, du moins lorsque j’y étais. Pour faire simple, j’y ai appris que des africains ont vendu leur frères en échange de pacotilles. Evidemment l’histoire est beaucoup plus complexe que ne le laisse entendre les livres scolaires.
« J’aime les Nègres marrons, mais aussi tous les insurgés, rebelles, mutins, résistants et abolitionnistes de toutes les époques et de toutes les causes. »
L’esclavage raconté à ma fille est un bon moyen pour connaitre l’histoire de l’esclavage et son impact. Il se présente sous la forme de question/réponse et a donc l’avantage d’être très pédagogique. L’analyse de Christiane Taubira est très juste et aborde aussi les problèmes contemporains. C’est un excellent livre quand on commence à s’intéresser à la question de l’esclavage et à son histoire.
« La France, qui fut esclavagiste avant d’être abolitionniste, patrie des droits de l’homme ternie par les ombres et les « misères des Lumières ».
Etre fière de ses origines et des siens avec Lilian Thuram
Mes étoiles noires est un petit bijou à avoir dans sa bibliothèque. Il met en lumière des hommes et des femmes noires au parcours exceptionnel. Des inventeurs, des résistants, des artistes… si souvent oubliés de l’histoire quand ils n’ont pas été carrément effacés.
« Tous les enfants connaissent les fables de La Fontaine. Il serait bon que les professeurs expliquent le lien entre Esope et La Fontaine, le Noir et le Blanc. Dire aux élèves que l’intelligence n’a pas de couleur, c’est éduquer contre le racisme avec sensibilité, intelligence et humour. »
La question de la représentation occupe une place de plus en plus importante dans le débat public et ce livre est un excellent moyen de se rappeler que, de tous temps, des hommes et des femmes noirs ont contribué à l’histoire universelle.
Dans notre lutte de reconnaissance, malgré l’Histoire tragique (qu’il ne faut pas oublier) et la ségrégation raciale, il y a eu l’Amour entre nous (tamouls, nègres, chinois etc) face à la misère des champs de canne.
PAWOL POU MAKREL, PAGE 118
Yékrik ! Yékrak ! Si vous reconnaissez ces expressions alors vous êtes surement un enfant des îles et vous avez déjà eu l’occasion de plonger dans le monde mystérieux des légendes antillaises.
Pour ma part, la venue du conteur à l’école primaire était toujours un évènement ! Les histoires de compè lapin prenaient vie au rythme du ka et la voix envoutante du conteur nous transportait dans un autre univers. Aujourd’hui encore, les histoires de dorlis et de soukougnan me font frissonner et j’évite toujours soigneusement les quimbois au milieu des quatre chemins !
Si vous n’avez rien compris au paragraphe précédent, essayez de vous remémorer les légendes de votre lieu de naissance. Peut-être que le croque-mitaine a traumatisé une partie de votre enfance ou alors était-ce un loup-garou ou encore la sorcière de la rue Mouffetard ? Ces croyances font partie intégrante du folklore d’un pays. Il en existe partout dans le monde, que ce soit le monstre du Loch Ness en Ecosse ou encore les leprechauns en Irlande.
Le folklore antillais est extrêmement riche car il mélange diverses croyances et est le fruit d’un véritable métissage culturel. Le poids de l’histoire n’est jamais loin et les croyances ont été un formidable outils de résilience des peuples. Plus encore que de simples contes, ces croyances font partie intégrante de la société antillaise. C’est l’âme de nos ancêtres qui continue à vivre à travers elles.
Bien que le magico-religieux tend à reculer devant l’évangélisation et la rationalisation des sociétés antillaises, des personnes comme Valérie Rodney se battent pour continuer à faire vivre notre héritage.
A travers son recueil, elle nous propose des contes inspirés des légendes de nos îles. L’écriture de l’auteure est savoureuse ! Le mélange du créole et du français est parfaitement maitrisé. On retrouve un véritable phrasé créole mêlant des descriptions très imagées à un ton très enjoué.
Afin d’en savoir plus sur cette auteure talentueuse, je vous propose de découvrir l’interview qu’elle m’a gentiment accordée.
Bonjour, peux-tu te présenter en quelques mots ?
Je suis Valérie une martiniquaise qui adore la littérature antillaise et africaine. A travers mon site et page instagram je partage mes recherches sur notre riche culture antillaise.
Qu’est-ce qui t’a donné envie d’écrire ?
Ce sont les œuvres de Raphaël Confiant et de Patrick Chamoiseau qui m’ont donnée envie d’écrire. Particulièrement La Jarre d’or de Confiant et Solibo Magnifique de Chamoiseau. J’ai enfin trouvé une manière d’écrire qui me correspondait et qui me permettait d’exprimer librement ma vision de notre société antillaise.
Où trouves-tu l’inspiration pour tes contes ? Sont-ils inspirés d’histoires réelles ?
Je trouve mon inspiration au fil de mes lectures dont les récits se déroulent dans les îles. Puis je mélange avec des milans de ma jeunesse. Et pour finir je rajoute ma touche personnelle de vagabonnagerie. En effet j’aime le bordel qui animent si bien nos commérages.
Je peux prendre la trame d’une histoire personnelle d’un membre de mon entourage pour mélanger avec une idée de sorcellerie. On peut dire que je réinterprète sa vie selon ma vision du magico-religieux.
Selon toi, comment pousser la jeunesse antillaise à s’intéresser davantage à son héritage magico-religieux ?
Il faut tout d’abord se réapproprier son Histoire, pas celle dans les livres scolaires. Mettre de côté nos préjugés sur le vaudou, quimbois, médecine traditionnelle en lisant des livres écrits par des anthropologues et historiens. Puis petit à petit déconstruire sa vision négative sur cet aspect de notre culture. Bien évidemment en n’étant pas crédule à tout !
Pour ma part, je trouve que les contes sont un bon compromis pour amorcer la déconstruction.
Quels sont tes autres projets littéraires ?
Depuis que j’ai écrit Pawol pou makrel, je ne m’arrête plus. Mon objectif est d’être aussi créative que Raphaël Confiant. Du coup, j’ai écrit plein de contes pour faire la suite de Pawol pou makrel.
Je me suis lancée également dans l’écriture de plusieurs romans. Mais j’espère qu’un jour je pourrais écrire un petit livre en créole.
Où peut-on trouver ton livre ?
On peut le trouver à la librairie Presence Kreol à Fort de France ou à la libraire Calypso à Paris. Vous pouvez également le commander sur mon site lafleurcurieuse.fr (livraison France et Dom-ton) et sur le site thebookedition.com (livraison internationale).
Maintenant que vous en savez plus sur l’auteure, je vous invite à plonger sans plus tarder dans l’univers des mythes et légendes antillais !
Je suis noir, je réalise une fusion totale avec le monde, une compréhension sympathique de la terre, une perte de mon moi au coeur du cosmos, et le Blanc, quelque intelligent qu’il soit, ne saurait comprendre Armstrong et les chants du Congo. Si je suis noir, ce n’est pas à la suite d’une malédiction, mais c’est parce que, ayant tendu ma peau, j’ai pu capter toutes les effluves cosmiques. Je suis véritablement une goutte de soleil sous la terre.
page 43
Informations générales
Année de parution : 1952
Genre : Essai
Nombre de pages : 227
Résumé
A l’heure où l’on accuse souvent les intellectuels anti-racistes d’importer des théories en provenance des Etats-Unis, il est important de se rappeler que des personnalités françaises comme Frantz Fanon ont été de véritables précurseurs et ont influencé le monde entier à travers leurs thèses antiracistes et anticolonialistes. A ce propos, je vous encourage à écouter le podcast Le Paris Noir avec Mame-Fatou Niang qui explique avoir découvert Frantz Fanon lors de ses études aux Etats-Unis. En effet, bien que peu étudié en France, cet auteur est une véritable référence outre-atlantique.
Peau noire, Masques Blancs s’inscrit ainsi dans la lutte contre le colonialisme et ses effets pervers. Le principal apport de cet essai est qu’il mêle la psychanalyse à l’analyse politique. Il décortique les rapports Noir-Blanc en tenant compte des effets de la colonisation et de l’esclavage. Selon lui, la colonisation est à l’origine d’une névrose collective dont il faut se débarrasser.
Ce livre fut très critiqué notamment par certains antillais car c’est avant tout ces derniers qui sont visés. Pourtant, force est de constater que les thèses qui y sont développées, vieilles de plus de cinquante ans, sont toujours d’actualité.
A travers son analyse scientifique, linguistique, psychanalytique et politique, accompagnée d’envolées poétiques magnifiques, Frantz Fanon nous met face à la réalité de la colonisation et de ses conséquences.
Avis et analyse
Je vous propose une analyse en trois temps qui, je l’espère, vous permettra de comprendre l’essence de cet essai. N’étant pas psychanalyste, je n’ai pas la prétention de vous proposer une critique des thèses de Fanon. Mon but est simplement de vous donner envie de lire cette oeuvre et de vous en présenter les principaux axes.
1.Analyse du problème : La domination d’un peuple sur un autre
Pour Fanon, il faut déjà commencer par admettre que nous évoluons dans une société raciste.
« Une société est raciste ou ne l’est pas. Tant qu’on n’aura pas saisi cette évidence, on laissera de côté un grand nombre de problèmes. Dire, par exemple, que le nord de la France est plus raciste que le sud, que le racisme est l’oeuvre de subalternes, donc n’engage nullement l’élite, que la France est le pays le moins raciste du monde, est le fait d’hommes incapables de réfléchir correctement. »
page 83
Aujourd’hui encore, certains refusent l’évidence. Beaucoup vous affirmerons que la France n’est en aucun cas un pays raciste et que d’ailleurs eux-mêmes ont des amis noirs avant de vous clouer le bec avec la fameuse formule magique « moi, je ne vois pas la couleur des gens ».
L’auteur démontre que ce n’est pas uniquement la France mais que l’Europe a également une structure raciste, en raison principalement de son activité coloniale. Affirmer qu’une société a une structure raciste ne signifie pas que chacun de ces citoyens est un ignoble personnage plein de haine. Cela signifie simplement que cette société porte en elle les stigmates d’une partie de son histoire. On ne peut à la fois célébrer la grandeur de l’Europe et oublier que cette grandeur s’est construite sur l’exploitation d’autres peuples.
Fanon se moque d’ailleurs de ceux qui s’obstinent à penser que la France serait le pays le moins raciste du monde :
« Beaux nègres, réjouissez-vous d’être français, même si c’est un peu dur, car en Amérique vos congénères sont plus malheureux que vous … »
page 90
Il est aussi assez révélateur de noter que la question des statues se posait déjà au sein de la réflexion de l’auteur.
« Le Noir s’est contenté de remercier le Blanc, et la preuve brutale de ce fait se trouve dans le nombre imposant de statues disséminées en France et aux colonies, représentant la France blanche caressant la chevelure crépue de ce brave nègre dont on vient de briser les chaînes ».
page 213
Ceci étant posé, Fanon part d’un postulat très simple, à savoir que le racisme est une question de domination.
« C’est un fait : des Blancs s’estiment supérieurs aux Noirs. C’est encore un fait : des Noirs veulent démontrer aux Blancs coûte que coûte la richesse de leur pensée, l’égale puissance de leur esprit. »
page 10
C’est cette domination qui conduit certains blancs à adopter des attitudes paternalistes ou méprisantes envers les noirs et qui fait que certains noirs sont prêts à tout pour être validés et acceptés par les blancs. (Je précise et Fanon le dit clairement dans sa préface, il ne s’agit pas de faire des généralités en parlant de tous les noirs et de tous les blancs, il observe simplement des comportements répandus qui ont des effets néfastes pour tout le monde).
2. Les conséquences : Le sentiment de supériorité et l’aliénation
La rencontre avec la civilisation blanche qui s’est faite dans les conditions que nous connaissons (esclavage, colonisation) a impacté durablement la vie des peuples noirs.
« La civilisation blanche, la culture européenne ont imposé au Noir une déviation existentielle »
page 14
Cette déviation se caractérise par ce que Fanon appelle un « complexus psycho-existentiel ». Plusieurs conséquences découlent de cela, notamment des comportements déviants comme le fétichisme ou la volonté de modifier qui l’on est.
« Celui qui adore les nègres est aussi « malade » que celui qui les exècre. Inversement, le Noir qui veut blanchir sa race est aussi malheureux que celui qui prêche la haine du Blanc »
page 9
Cela s’illustre également à travers le langage. A l’époque de Fanon, certaines personnes s’adressaient aux noirs en petit-nègre (par exemple : « moi dire à toi de faire ça ») et d’autres étaient choqués de voir un noir s’exprimer correctement en français. Les éloges faites aux Noirs qui s’exprimaient normalement on poussé certains antillais à laisser tomber leur langue d’origine. S’il n’y a rien de mal dans le fait d’apprendre une langue, il est en revanche regrettable de renier ses origines. L’espagnol qui apprend le français n’a pas pour autant idée d’oublier sa langue maternelle.
On retrouve encore des conséquences au sein des relations entre les hommes et les femmes. Je n’aborderai pas ici toute l’analyse proposée par l’auteur ayant trait à la question sexuelle. Je vous renvoie à son ouvrage pour comprendre la problématique de l’érotisation de l’homme noir ou encore le sentiment d’infériorité sexuelle qui amènerait à la détestation de ce dernier.
Fanon illustre de manière brillante le désir de blancheur de certains noirs et l’impact que cela a sur leur relation. Il se montre ainsi très critique envers l’ouvrage de Mayotte Capécia, Je suis Martiniquaise (éditions Corrêa, 1948), qui fait l’apologie de l’homme blanc.
« Mayotte aime un Blanc dont elle accepte tout. C’est le seigneur. Elle ne réclame rien, n’exige rien, sinon un peu de blancheur dans sa vie. »
page 40
De la plume moqueuse de l’auteur ressort une véritable problématique qui sévit encore aujourd’hui au sein des sociétés antillaise : le colorisme.
Le colorisme se définit comme une séries de discrimination fondée sur les variations d’intensité de la couleur de la peau des personnes. J’ai eu l’occasion de vous en parler dans mon article sur La rue Cases-Nègres de Joseph Zobel.
Aux Antilles, il est présent au sein du vocabulaire employé quotidiennement. Plusieurs expressions valorisent la clarté de la peau. Par exemple, un enfant à la peau claire sera appelé un « peau chapé », ce qui signifie que sa peau est sauvée car plus claire. Il existe aussi tout une classification allant de la chabine à la négresse pour définir les femmes en fonction de l’intensité de leur couleur. Fanon déplore cela et nous invite à lutter contre.
Ce désir de blancheur est analysé par l’auteur comme une névrose entrainant une « lactification hallucinatoire ». Dans son métier de psychanalyste, Frantz Fanon a aidé de nombreux patients à prendre le dessus en conscientisant leur inconscient.
En effet, il faut que les concernés prennent conscience qu’ils s’identifient aux personnes blanches. Cette identification est due en partie au fait que les Antillais se sont vus répétés pendant plusieurs années que leurs ancêtres étaient gaulois. Fanon démontre que l’Antillais ne se pense pas noir, il se pense blanc et prend conscience de sa noirceur quand il est confronté à diverses discriminations.
3. La solution : libérer l’homme de couleur de lui-même
L’oeuvre de Frantz Fanon peut être analysée comme un refus, un refus de sa condition et de la place que la société veut lui assigner.
« Pourtant de tout mon être, je refuse cette amputation. Je me sens une âme aussi vaste que le monde, véritablement une âme profonde comme la plus profonde des rivières, ma poitrine a une puissance d’expansion infinie. Je suis don et l’on me conseille l’humilité de l’infirme… »
page 137
L’auteur refuse que quiconque se laisse enfermer par sa couleur.
« Le Blanc est enfermé dans sa blancheur. Le Noir dans sa noirceur. »
page 10
« Il n’y a pas de mission nègre ; il n’y a pas de fardeau blanc. »
page 222
Sans tomber dans l’aveuglement stupide de « ceux qui ne voient pas les couleurs », Frantz Fanon nous invite à dépasser cette question afin que chacun puisse se réaliser.
« Que jamais l’instrument ne domine l’homme. Que cesse à jamais l’asservissement de l’homme par l’homme. C’est-à-dire de moi par un autre. Qu’il me soit permis de découvrir et de vouloir l’homme, où qu’il se trouve. Le nègre n’est pas. Pas plus que le Blanc. »
page 225
Il plaide pour que les noirs et en particulier les antillais prennent conscience de leur névrose pour s’en libérer.
« Ce que nous voulons, c’est aider le Noir à se libérer de l’arsenal complexe qui a germé au sein de la situation coloniale. »
page 28
Il appelle à une véritable « catharsis collective » qu’il définit comme « une sorte de porte de sortie par où les énergies accumulées sous forme d’agressivité puissent être libérées ». Page 143.
Ce livre nous permet donc de comprendre d’un point de vue psychanalytique les effets que la colonisation a eu sur les noirs et invite à soigner les traumatismes qui en découlent. Ainsi, l’auteur offre à ses lecteurs de ne pas rester bloquer dans le passé et d’avancer tout en ayant conscience de l’impact de la colonisation sur leur vie.
« Je ne suis pas esclave de l’esclavage qui déshumanisa mes pères. »
Frantz Fanon est né en 1925 à Fort-de-France. Psychiatre et essayiste, il est notamment connu pour son analyse des conséquences psychologiques de la colonisation. Très impliqué dans le conflit qui opposa la France à l’Algérie, il dirigea notamment l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville. Il décède en 1961 d’une leucémie à l’âge de 36 ans.
Pour finir voici quelques anecdotes que je vous avais partagé sur Instagram !
Oui, le Guadeloupéen est d’origine africaine. C’est une évidence qu’il ne peut renier et ne renie pas. Vouloir lui interdire de perpétuer la culture musicale de ses grands-parents est impossible.
page 142
Informations générales
Année de parution : 2002
Genre : Mémoires
Nombre de pages : 230
Avis et analyse
Aujourd’hui, je vous présente un livre très intéressant pour apprendre à connaître la musique et la culture guadeloupéennes. J’ai souvent constaté que les gens parlaient des îles comme si elles étaient interchangeables et qu’elles n’avaient pas chacune leur propre culture.
Combien de fois on m’a déjà demandé si je retournais souvent en vacances en Martinique ou en Guyane alors même que je n’y ai jamais mis les pieds parce que je viens de Guadeloupe ! Loin de moi l’idée de renier les liens qui nous unissent, simplement chaque île, tout comme chaque pays ou chaque région a sa propre histoire et sa propre culture.
Si certains en doutaient, je les invite à lire cet ouvrage, véritable plaidoyer pour la reconnaissance de la Guadeloupe comme précurseuse de nombreux style musicaux dont la célèbre biguine.
Je vous invite donc à vous laisser bercer au rythme du toumblak ou du kaladja, à vous déhancher sur une biguine et à fredonner le zandoli pas tini pattes, en plongeant dans cet ouvrage.
Le toumblak et le kaladja font partie des sept rythmes du gwoka avec le graj, le padjanbèl, le woulé, le menndè et le léwòz. Il faut savoir que chaque rythme a sa propre signification. Ainsi, le toumblak est un rythme festif évoquant souvent l’amour alors que le kaladja est un rythme plus lent qui évoque la souffrance et la tristesse.
Le zandoli pas tini pattes est un rythme appelé boulaguél ou bouladjel qui consiste en une succession d’onomatopées et de battement de mains. Cette pratique est considérée par la France comme patrimoine culturel immatériel. Quant au gwoka, il a été inscrit en 2014 comme patrimoine culturel immatériel de l’humanité !
La biguine est un style musical propre aux Antilles. Sur Wikipédia, vous lirez que la biguine est originaire de la Martinique mais cela n’est pas l’avis de Marcel S. Mavounzy qui démontre dans son ouvrage que la biguine est originaire de Guadeloupe.
« Pourquoi veut-on priver la Guadeloupe du rythme de sa biguine qui est unique, indéchiffrable à première vue par les grands prix des conservatoires de musique dans le monde ? Rythme qui n’intéressait personne, dont d’autres pays de la Caraïbe tentent de nous priver de la paternité alors qu’il est le bien de la Guadeloupe et de ses musiciens »
page 22
Derrière l’histoire de la musique guadeloupéenne, se tisse celle de l’île et on mesure l’apport des esclaves et de leurs descendants à sa culture. Encore une fois, je suis impressionnée par la capacité de résilience de mon peuple, ces hommes et femmes arrachés à leurs terres, humiliés, torturés et qui pourtant n’ont jamais cessé de créer, notamment à travers la musique.
Interdits de bals et de fêtes, ils ont créé leur propre musique et leur propre mode d’expression. Ils ont ainsi transformé la quadrille de leurs maitres, danse d’origine slave, en y introduisant un nouveau rythme plus tropical.
« Les nègres sur le sol de la Guadeloupe, et particulièrement les serviteurs dans les différentes réceptions organisées par les colons blancs, n’avaient pas la possibilité d’organiser des fêtes. Mais presque en silence, ils faisaient revivre les rythmes de leurs terres natales. »
page 21
De nombreux obstacles se sont dressés devant eux. Ainsi, on tenta de leur faire abandonner le gwoka mais rien n’empêcha les guadeloupéens de faire vivre cette musique, véritable âme de la Guadeloupe. En effet, les maîtres l’interdisaient car ils avaient peur que le son du tam tam soit un signe de ralliement pour une éventuelle révolte d’esclaves. Ensuite, ce fut le clergé qui interdit cette musique. Mais des hommes et des femmes se sont battus pour leur culture, comme l’auteur du livre qui fut le premier à procéder aux enregistrements de musique guadeloupéenne sur disque phonographique.
« Une grande partie des esclaves d’Afrique a été dirigée vers la Nouvelle-Orléans, la Caraïbe, etc. et malgré les voyages difficiles qu’ils ont eu à supporter, ils ont gardé en leur sang, en leur âme, en leur fierté, le résidu de leur culture : le tam-tam, bien spirituel et culturel. »
page 23
L’auteur nous raconte également la jeunesse antillaise des années 1930 et 1940. C’était une jeunesse créative et pleine d’espoir. De nombreux groupes de jeunes sont devenus célèbres et ont contribué à l’héritage culturel de l’île. D’ailleurs, en bonus, l’ouvrage regorge de nombreuses images d’archives !
Aujourd’hui encore notre culture est menacée par certaines personnes qui arrivent sur nos îles dans le seul but de vivre la dolce vita sur la plage en sirotant un ti punch sans même s’intéresser à notre héritage culturel et à notre histoire. Les récentes polémiques à propos de la voiture à pain dont le passage dérange certains nouveaux venus ou encore les festivités jugés trop bruyantes le démontrent bien.
A l’image de l’auteur de ce livre, nous devons absolument défendre notre héritage culturel. Cela commence par connaitre son histoire et ceux qui y ont joué un rôle important.
Enfin, ce livre m’a permis de découvrir le passé de la ville de Pointe-à-Pitre. D’environ 2 km2, cette petite ville m’a toujours intriguée. Quand j’étais au collège, à Massabielle, j’aimais aller manger une glace chez Fabienne Youyoutte à Coco Banane, récemment élue meilleur artisan de France, et flâner sur la place de la Victoire.
J’aimais aussi observer les doudous du marché aux épices et me perdre à la librairie Saint John Perse. Les joueurs de ka n’étaient jamais loin et il n’était pas rare de voir des personnes danser devant eux. J’adorais aussi aller au cinéma Rex et me plonger dans un univers lointain.
Malgré tout cela, Pointe-à-Pitre me semblait quand même une ville dangereuse et pauvre et j’avais beaucoup de mal à imaginer son passé glorieux. Toutefois, grâce à ce livre j’ai réellement compris l’âme de cette ville, lieu de fêtes, de musiques et de création.
J’y suis allée bien souvent mais je ne voyais pas, je ne voyais rien. Pourtant, j’aurais pu voir dans la poussière tourbillonnante des coins de rue, un reste de passé festif. J’aurais pu voir à travers les vitres des maisons abandonnées, l’ombre des danseurs virevoltant sur la piste de danse. J’aurais pu imaginer devant ces cases aux peinture usées, la splendeur des casinos de l’époque. J’aurais pu entendre les notes d’une biguine envoutante dans le souffle du vent.
Pour voir les choses différemment, il ne suffit pas toujours d’ouvrir les yeux mais surtout d’adopter un autre regard sur les choses. Pour cela, je vous invite à découvrir cet ouvrage, disponible chez Présence Africaine.
L’auteur
Source : Site internet de Présence Africaine
Avant la lecture de ce livre, je ne connaissais pas du tout M. Marcel S. Mavounzy. Désormais, je suis réellement reconnaissante pour le travail qu’il a accompli pour sauvegarder et préserver la culture guadeloupéenne. Né en 1919 et frère du musicien Robert Mavounzy, il fut le premier à réaliser un enregistrement de disque phonographique aux Antilles françaises sur disque Emeraude.
En tant que producteur, il a aidé de nombreux artistes guadeloupéens à se lancer et à contribuer à diffuser la musique guadeloupéenne. Il fut récompensé par la médaille d’or des musiciens en 1997 et reçu l’Oscar Maître Ka en 1992. Ce grand homme s’est éteint en 2005 mais la Guadeloupe n’oubliera jamais son oeuvre.
Nos rêves sont l’étincelle de vitalité qui allume le feu de nos ambitions.
Matthieu GAMA
Aujourd’hui je vais vous parler d’un petit essai contenant de grands projets. Ne vous fiez pas à sa petite taille, parfois il suffit de quelques pages pour faire évoluer notre vision des choses. A travers son ouvrage, Matthieu Gama nous livre sa vision et l’ambition qu’il nourrit pour son peuple.
Avec simplicité et finesse, il nous explique l’histoire des Antilles et les traumatismes qui en découlent. Les thèses exposées par Fanon, Césaire ou encore Cheikh Anta Diop y sont analysées et intelligemment utilisées pour expliquer les problématiques qui sévissent aux Antilles et qui empêchent ses ressortissants d’être un véritable peuple.
En effet, c’est bien la question de savoir ce qui constitue un peuple qui est au coeur de l’ouvrage. Cette question est d’autant plus importante en ce qui concerne les Antillais, peuple déraciné au passé complexe.
L’auteur nous explique également les raisons pour lesquels les Antillais ont tant de mal à faire preuve de solidarité à travers les traumatismes de l’esclavage. De la séparation des familles dans différentes plantations à la peur des colons d’une union des esclaves qui leur serait fatale, les causes de division sont nombreuses.
Au fond toutes ces interrogations peuvent se résumer aux questions : qui sommes nous ? Avons-nous un projet commun ? Où allons-nous ?
Une fois l’histoire et le contexte sociologique et psychologique analysés et la problématique posée, l’auteur exhorte les siens à dépasser leurs blessures pour aller vers la résilience collective.
J’ai été très sensible aux idées développées comme celle de la création d’écoles caribéennes dont l’enseignement correspondrait mieux à l’histoire et à la géographie de la région ou encore la plus grande implication des Antilles françaises dans les organisations régionales caribéennes.
Comme le dit si bien Matthieu Gama dans son essai :
« Il nous faut sortir de la logique victimaire pour avancer en plein lumière vers ce que nous souhaitons devenir collectivement ».
page 164 (ebook)
J’ai énormément de choses à dire sur ce livre mais je ne veux pas vous spoiler donc je vais laisser la parole ou plutôt la plume à l’auteur qui a gentiment accepté de répondre à quelques questions !
Peux-tu te présenter en quelques lignes et nous parler de l’Usine à rêves ?
Matthieu GAMA : Je suis un Rêveur ! D’aussi longtemps que je m’en souvienne, j’ai toujours voulu entreprendre des projets qui n’étaient pas en adéquation avec mon âge : en CM1, en Guadeloupe, j’ai entraîné tous mes camarades de classe dans une représentation théâtrale d’Haiti Chérie de Maryse Condé. Et guess what ? We did it ! On l’a joué deux années de suite au spectacle de fin d’année de l’école ! Pour répondre complètement à ta question, je suis Huissier de Justice en Martinique, marié et père de trois enfants.
L’usine à Rêves, c’est un rêve concrétisé : c’est une opportunité que j’ai su exploiter. Je t’explique : face au climat anxiogène de la société, j’ai voulu créer un espace de co-création et de reappropriation de notre capacité universelle à se projeter dans un avenir meilleur. J’ai invité des gens sur ce pitch là et cela a eu un succès inattendu. J’ai réussi à réunir des gens qui ne se connaissaient pas autour de cette seule idée de rêver ensemble.
Qu’est-ce qui t’as poussé à écrire cet essai ?
Matthieu GAMA : C’est l’usine à Rêves qui m’a naturellement emmené à écrire, et à écrire cet essai, je l’explique dans le livre et je ne voudrais pas tout dévoiler !
Quel est le livre dont tu recommandes la lecture ?
Matthieu GAMA : Je cite tellement d’auteurs dans mon essai qu’il a failli ressembler à une thèse ! Mais la réflexion sur l’antillanité, la négritude et la créolité est tellement fournie que c’était difficile de ne pas situer ma pensée par rapport à nos illustres auteur.e.s antillais.e.s. Et en même temps, la pensée antillaise est tellement dynamique que l’on ne peut pas l’assigner à résidence dans ces trois seuls concepts littéraires et philosophiques. Donc je recommanderais la lecture de l’ouvrage « discours sur le neo-colonialisme » de Fola Gadet, un auteur guadeloupéen vivant en Martinique, pour lequel j’ai un énorme respect, mais aussi l’ouvrage de l’artiste Murielle Bedot, « Petites histoires d’éducation : décolonisons la transmission ». Je trouve remarquable le courage dont elle fait preuve dans ses écrits. Il y a un surgissement identitaire résilient dans cette nouvelle vague littéraire qui me séduit au plus haut point.
Quel est l’auteur qui t’as le plus marqué ?
Matthieu GAMA : L’auteur qui m’a le plus marqué ? Difficile de ne pas en citer deux : la première, Maryse Condé, je l’ai rencontrée en 1988, dans ma classe de CM1, et il s’est passé un truc ce jour là, j’avais déjà le goût de la lecture et elle m’a donné le goût de l’écriture. Je ne serais pas ce que je suis aujourd’hui sans cette rencontre fabuleuse
Mais au même titre, je dois citer Ernest Pepin, mon père littéraire qui est le plus grand romancier antillais de tous les temps. Si vous prenez le temps de lire La darse rouge par exemple, vous verrez de quel talent je parle. J’aimerais beaucoup pouvoir étudier son art pour un jour tenter le défi d’écrire un roman… mais je n’ai pas encore ce talent…
Quels sont tes futurs projets littéraires ?
Matthieu GAMA : Mes futurs projets ? Oh my God, I’ve got so many ! J’aimerais écrire sur le thème de la femme antillaise à qui on colle une étiquette de poto mitan de la famille sans lui donner l’espace de vivre sa condition de femme, j’aimerais écrire sur le fait que les hommes se sentent rassurés lorsqu’ils vivent auprès d’une femme ronde et voluptueuse, j’aimerais publier un nouvel essai sur les sociétés amérindiennes premières des Antilles. Pour faire tout ca, je t’annonce en exclu mondiale que j’ai créé ma propre maison d’édition : les éditions Kalinas. C’est un nouveau défi personnel, professionnel et entrepreneurial mais j’en ai besoin pour rester en alerte intellectuellement !
Où peut-on trouver ton essai ?
Matthieu GAMA : Mon essai est publié à compte d’auteur : j’ai tout financé moi-même parce que j’avais besoin de faire cette démarche d’accomplissement personnel et d’affirmation de soi. Ça a été compliqué par moments mais désormais j’ai une maîtrise du processus de création littéraire de la plume jusqu’au lecteur/lectrice. J’ai fait des choix forts en terme de stratégie : j’ai d’abord choisi de mettre mon livre à disposition du lectorat que mon essai intéresse au principal, les populations antillaises et guyanaises qui ont subi la colonisation française. Il est donc dans toutes les bonnes librairies de Guadeloupe et de Martinique mais aussi à Matoury. Il est également à Paris à la Librairie Calypso et bien sûr, je suis un enfant d’internet donc il peut être commandé sur Apple Books en ebook, et sur Amazon au format papier et en ebook.
J’aimerais finir cette interview en exprimant ma gratitude à toutes les personnes qui m’ont consacré de leur temps en me lisant, et en particulier à toi Kelly, qui fait un job formidable pour donner goût à d’autres de lire. Pour écrire, il faut d’abord aimer lire et pour ce que tu partages tous les jours sur tes réseaux, tu as toute ma reconnaissance. #gratitude #lejouroulesantillesferontpeuple
Merci à l’auteur pour ses réponses ! J’espère que cette petite interview vous aura donné envie de découvrir son oeuvre. Continuons à soutenir la création et le talent de nos artistes antillais !