On papote ?

Lire pour exister

J’ouvrais un livre et j’entendais le chant du monde.


Minuit dans la ville des songes, René Frégni, page 68

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours aimé lire. Petite, je dévorais les histoires de compères Lapin, les Malheurs de Sophie et plus tard Harry Potter a scellé définitivement mon amour pour la lecture. 

Mes parents ne lisent pas beaucoup mais mon arrière-grand-mère, cette femme adorée qui ne quitte jamais mes pensées, m’a initiée au monde merveilleux des livres. 

Tout comme elle, je ne sors jamais sans un livre, même quand je sais qu’il est peu probable que je lise dans la journée. Tout comme elle, j’ai besoin d’avoir mes livres près de moi. Leur présence me rassure et sans eux je me sens vide. Tout comme elle, je pourrais parler pendant des heures d’un livre que j’ai aimé. Seulement, elle n’est plus là et je ne peux plus, du moins plus avec elle.

« Tu n’es pas vraiment fichu tant qu’il te reste une bonne histoire, et quelqu’un à qui la raconter. »

Novecento : pianiste, Alessandro Baricco, page 21

Ce qu’elle aimait par dessus tout, c’étaient les livres d’histoire. Ce n’est donc pas un hasard si j’aime cette matière. Mon arrière-grand-mère a façonné une grande partie de ce que je suis devenue et je lui serai éternellement reconnaissante pour tout ce qu’elle m’a transmis. 

« Oui, un livre répond à une urgence intérieure. On se met à barbouiller du papier parce qu’on ne peut pas faire autrement. »

Le chemin des estives, Charles Wright, page 298

Ceux qui sont partis ne nous quittent jamais réellement et je la retrouve parfois entre les lignes d’un livre ou lorsque je regarde un documentaire historique. Page par page, je me souviens de son rire, de ses anecdotes et parfois, je sens une brise légère sur mon visage comme une caresse de ma chère mémé pour me dire qu’elle veille sur moi. Un amour aussi fort ne disparaît jamais. 

« Il y a dans la littérature des vérités qu’on ne décèle nulle part ailleurs. »

Le chemin des estives, Charles Wright, page 271

La lecture c’est donc pour moi une affaire de transmission. Transmission des auteurs qui nous lèguent leur âme à travers leurs écrits, transmission d’une arrière-grand-mère à son arrière-petite-fille et désormais transmission d’une mère à sa fille. 

Je n’ai pas attendu bien longtemps avant de partager mon amour de la lecture avec ma fille. À deux ans à peine, elle ne quitte déjà plus les livres. L’histoire du soir est sacrée et sa petite bibliothèque est déjà bien remplie. 

« Ce livre s’adressait à moi. Comme s’adresse toujours à nous tout livre essentiel. »

La plus secrète mémoire des hommes, Mohamed Mbougar Sarr, page 205

La lecture c’est aussi pour moi un repère, une bouée, un roc solide auquel je me suis raccrochée lorsque tout menaçait de s’effondrer. Dans les heures les plus sombres, j’ai toujours pu compter sur les livres, comme des amis fidèles.  

 » Les livres écartent la solitude, l’angoisse, la peur, parfois la barbarie. »

Je me souviens de tous vos rêves, René Frégni, page 48

Aînée de ma famille, il m’arrivait parfois de me sentir seule. Les livres ont alors été de merveilleux compagnons. 

Parfois, ils m’ont aussi isolée lorsque je ne voulais plus rien faire d’autre que de me perdre à travers leurs pages. 

« L’acte de la lecture en lui-même, n’était-ce pas un plaisir plus substantiel que celui de jouer ou de manger par exemple, même lorsqu’on avait grand faim ? » 

La rue Cases-Nègres, Joseph Zobel 

Mais le plus souvent, ils m’ont ouvert l’esprit et donné envie de comprendre les autres et le monde qui m’entoure. J’ai pleuré hier pour le peuple juif en lisant le journal d’Anne Franck, je pleure aujourd’hui pour le peuple palestinien à la lecture de la pièce Tous des oiseaux de Wajdi Mouawad.

« L’art est le seul langage qui se partage à la surface de la terre sans distinction de nationalité ni de race, ces deux fléaux qui interdisent la communication entre les hommes. »

Histoire de la femme cannibale, Maryse Condé, page 196

La lecture c’est un acte politique. J’ai la ferme conviction que certains ouvrages seront dans un futur plus ou moins proche interdits. Alors, je me constitue lentement mais sûrement ma bibliothèque de secours. Fanon, Césaire, Baldwin, Cheikh Anta Diop, Condé, Orwell, Atwood et tant d’autres constituent mon trésor de guerre. Je les lis, je les collectionne, je prend des notes et je les garde précieusement. Au cas où… 

« Le dictateur m’avait jeté à la porte de mon pays. Pour y retourner, je passe par la fenêtre du roman. »

L’énigme du retour, Dany Laferrière, page 153

La lecture c’est enfin un échappatoire. Me perdre dans les mots couchés sur le papier pour échapper aux maux d’un monde enragé. Je ne veux pas ignorer ce qu’il se passe à Gaza, au Congo ou ailleurs… au contraire – rappelez vous de mon trésor de guerre – mais il est aussi bon de quitter un instant la folie du monde pour savourer la beauté d’une plume engagée. 

Littérature africaine

Jacaranda, Gaël Faye

Tu sais, l’indicible ce n’est pas la violence du génocide, c’est la force des survivants à poursuivre leur existence malgré tout.

page 135

Informations générales

  • Année de parution : 2024
  • Genre : Roman
  • Editeur : Grasset
  • Nombre de pages : 288

Incipit

« Stella s’était précipitée dans le jardin. Elle l’avait vu s’effondrer au sol. Son ami, son enfance, son univers. Les hommes aux machettes étaient sales, luisant de sueur, satisfaits d’eux-mêmes.« 

Résumé

Milan, enfant métissé d’une mère rwandaise et d’un père français, veut percer les mystères de sa famille et surtout les silences de sa mère. Sa quête le conduira au Rwanda où il renouera avec une partie de sa famille, malgré les réticences de sa mère.

En redonnant la parole aux rescapés, c’est le récit du génocide qui se déroule petit à petit. Un passé lourd et douloureux qui affectent les vivants et leurs descendants. Assassins et victimes tentent de cohabiter à l’ombre des jacaranda sur des terres gorgées de sang et de honte.

Avis et analyse 

Lors de mon voyage en Afrique du Sud en 2019, j’avais été saisie par la beauté des arbres majestueux aux fleurs violettes. Je découvris alors qu’on les appelait Jacaranda. J’ai souvent pensé à la beauté paisible de ces grands arbres bordant les routes des résidences huppées, oubliant presque le sang et les larmes versés dans ce pays. 

Le Jacaranda est le symbole de la sagesse et de la renaissance, il n’est donc pas étonnant que Gaël Faye l’ai choisi comme titre pour son dernier livre. Comment renaître après un tel massacre ? Comment un pays peut-il se relever quand une partie de ses habitants s’est transformée en monstre sanguinaire ?

Ce sont les questions qui traversent les pages de Jacaranda. Avec toujours une grande sensibilité dans son écriture, Gaël Faye navigue dans les eaux troubles de la mémoire de son pays.

« Ce pays me troublait, m’effrayait, me répugnait. Partout, il y avait ces visages banals, ces gens normaux, ces hommes et ces femmes ordinaires capables d’atrocités inimaginables et qui étaient parmi nous, autour de nous, avec nous, vivant comme si rien de tout cela n’avait jamais existé.« 

pages 137-138

Déjà, dans Petit Pays, l’auteur nous avait plongé avec justesse au coeur de l’horreur à travers les yeux d’un jeune garçon qui a vu son monde s’effondrer progressivement. Jacaranda n’est pas une suite mais un récit d’un autre point de vue, celui des descendants des rescapés.

Milan est né dans le confort d’un foyer français loin des massacres et des tueries. Pourtant, le silence de sa mère est à bien des égards plus puissant que le souvenir des cris d’agonie. Ce silence a creusé un trou béant dans son enfance, le privant d’une mère aimante pour ne lui offrir que l’ombre d’une mère prisonnière de ses souvenirs.

Sa quête pour comprendre l’histoire de son pays et de ses origines peut apparaître comme une quête pour comprendre la femme qui l’a mis au monde. Briser son silence ne se fera pourtant pas sans éclat et ce qu’il va découvrir aura un impact durable sur sa vie.

Qu’ils aient connu directement le génocide comme Claude et Sartre ou indirectement parce qu’ils sont les enfants des rescapés comme Milan ou Stella, le drame de tout un pays a marqué au fer rouge ses habitants et sa diaspora.

 » – On célèbre quoi, au juste ? J’ai demandé. – Rien ! On fait des stocks de fêtes, au cas où. On rafistole nos foutues jeunesses gaspillées !« 

page 82

Comme dans son précédent ouvrage, la réflexion de Gaël Faye ne se cantonne pas au Rwanda, il pose aussi la question du métissage, des relations mixtes et de la vision de la situation par la France. Cela donne de la profondeur au récit et l’éloigne du pathos qui altère bien souvent les témoignages de guerre.

Si la reconstruction et le pardon semblent impossible au lendemain des massacres, le Rwanda comme le Jacaranda refleurira.

Analyse de l’incipit

L’incipit est une référence directe au génocide. Si Stella n’était pas née à l’époque, ce passage renvoie directement au vécu de sa mère. Cette scène prend tout son sens quand on connaît les secrets du Jacaranda… mais je vous laisse le découvrir en lisant !

Littérature caribéenne

Morne Câpresse, Gisèle Pineau

Le pays est en danger tant qu’il ne connaitra pas son histoire … Tu dois sauver les femmes pour reconstruire le pays.

page 102

Informations générales

  • Année de parution : 2008
  • Genre : Roman
  • Editeur : Mercure de France
  • Nombre de pages : 266

Epigraphe

Incipit

« Je les ai toujours connus comme ça, à se battre pour un rien. Ces deux chiens-là, Confiance et Espérance, ce sont les bêtes de la mère Pacôme. Vous occupez pas, ils montrent les crocs et grognent, mais ne sont guère méchants au fond.« 

Résumé

En Guadeloupe, il existe une mystérieuse communauté qui recueille les femmes à la dérive. Meurtrières, droguées et prostituées trouvent ainsi refuge au sein de la communauté des filles de Cham au sommet du Morne Câpresse.

La mère supérieure, Mère Pacôme veut en effet sauver la Guadeloupe. Animée d’une vocation divine, elle a fondé sa communauté lors de son retour en Guadeloupe après des années d’errance en Métropole.

Alors que sa soeur a disparu depuis plusieurs années, Line décide d’aller enquêter au sein de cette étrange communauté. Elle va vite découvrir que certains membres cachent bien des secrets … 

Avis et analyse 

De filles perdues à exemples pour la jeunesse, l’écart semble assez large à enjamber. Pourtant c’est bien la vocation de la communauté des Filles de Cham : Transformer les femmes blessées en lumière du monde. Cela dit, il n’est jamais bon de sortir d’un extrême pour en arriver à un autre et c’est ce que le roman va montrer. 

Entre le thriller psychologique et l’étude sociologique, Gisèle Pineau signe un roman qui ne laisse pas indifférent. Avec Line, on se plonge dans une véritable enquête pour savoir ce que sa soeur est devenue. Petit à petit, d’autres questions vont se poser sur l’entourage de la mère Pacôme et les véritables intentions de certaines soeurs. C’est ce qui va donner au roman cet effet de véritable page turner.

Le roman montre aussi à quel point il est facile de se laisser embrigader dans certains mouvements. En suivant Line, le lecteur peut s’identifier et se demander si lui aussi ne serait pas prêt à tout laisser pour fuir ses problèmes. Quel est le prix à payer pour trouver la paix ? Vouloir à tout prix échapper au monde d’en bas peut avoir des conséquences.

« Comment ne pas se laisser prendre au charme des lieux ? Pourquoi désirer encore le monde d’en bas quand le paradis était à portée de main ? »

page 115

La question de la folie est abordée avec une grande justesse par Gisèle Pineau. Cette dernière a exercé le métier d’infirmière en hôpital psychiatrique donc elle maîtrise bien le sujet et cela se ressent dans son écriture.

« Il faut le savoir, entrer dans la folie n’est pas si compliqué. Il suffit de se laisser glisser, se couler dans le courant, s’abandonner à la dérive. Le monde, se défaisant autour de vous, n’est plus que ruine et gravats. Mais des branches surviennent des murs éboulés. Des branches quasi miraculeuses viennent flotter à porter de vos mains. Instinct de survie, on se raccroche à quelque chose. »

page 102 

A travers l’expérience de la mère Pacôme, il y a aussi la folie d’un peuple qui cherche son histoire. En effet, Pacôme était déracinée et a fini par retrouver le chemin de son île mais aussi celui de ses ancêtres. Tout comme la Guadeloupe dont les habitants ont été arrachés à leurs terres et dont l’histoire s’est perdue progressivement à coup d’assimilation et d’humiliation.

L’histoire noire occupe une place fondamentale au sein de la communauté des filles de Cham. Il y a des cours et des hommages aux grandes figures noires qui permettent aux filles de se cultiver et de prendre conscience de la valeur de leur histoire et par conséquent de leur propre valeur.

S’il est essentiel à un peuple de connaître ses racines, on voit aussi comment cette histoire à pu abimer le peuple guadeloupéen. Ce constant mélange du passé et du présent est matérialisé par les voix des ancêtres et des anges qui se mélangent dans la tête de Pacôme.

Est-ce une folie douce qui anime les femmes de cette communauté ou est-ce que certaines ont des intérêts cachés ? Je vous laisse le découvrir en lisant ce roman. 

Analyse de l’incipit

Je teste une nouvelle rubrique ici car j’aime beaucoup relire l’incipit d’un roman une fois que je l’ai terminé. Les auteurs choisissent avec soin les premiers mots de leur livre donc j’imagine qu’ils ont un lien avec le reste de l’histoire et c’est ce que je propose d’analyser ici. Sans rentrer dans trop de détails pour ne pas spoiler l’histoire à ceux qui ne l’ont pas lu, je pense que cette mention des chiens de la mère Pacôme est une image des femmes qui font partie de son entourage proche. Entre rivalité, complot et jalousie, la chasse gardée de mère Pacôme est loin d’être dans la sainteté…

Littérature caribéenne

La prophétie des soeurs-serpents, Isis Labeau-Caberia

Comment avons nous pu penser que le peuple de la lune et de l’Océan pourrait parler avec celui de la clôture et de la marchandise ? Nous avons cru pouvoir cohabiter à leurs côtés. Mais encore faudrait-il qu’ils soient venus habiter cette terre. La vérité, c’est qu’ils sont venus l’exploiter.

page 175

Informations générales

  • Année de parution : 2022
  • Genre : Roman / Fantasy / Young Adult
  • Editeur : Slalom
  • Nombre de pages : 384

Incipit

« Les cartes défilent entre mes doigts glacés. L’opération a quelque chose de viscéralement satisfaisant. C’est peut-être ce claquement feutré, ou la cadence hypnotique avec laquelle le jeu passe entre mes mains, ou encore la façon dont il se cale parfaitement au creux de ma paume… »

Résumé

Quatre filles, deux époques, plusieurs destins entremêlés. Naïla est une jeune parisienne d’origine martiniquaise contrainte de passer les vacances d’été chez sa grand-mère en Martinique. Un secret de famille et une ancienne prophétie vont bouleverser sa vie. En effet, en 1657, trois autres jeunes femmes vont avoir un destin lié au sien. On a d’abord Funmilayo, une jeune prêtresse Yoruba qui va être capturée et vendue comme esclave. Ensuite, il y a Nònoum, une jeune kalinago dont la vie va être bouleversée par l’arrivée des colons sur son île. Enfin, on retrouve Rozenn, une jeune bretonne qui a fuit son pays pour échapper aux accusations de sorcellerie. Le point commun de ces jeunes filles : Ioüanacaéra (la Martinique) et une ancienne prophétie qui pourrait changer bien des choses.

Avis et analyse 

Il y a parfois des livres qui semblent s’adresser directement à vous. Comme le dit si bien Mohamed Mbougar Sarr dans La plus secrète mémoire des hommes, « ce livre s’adressait à moi. Comme s’adresse toujours à nous tout livre essentiel. » Je suis extrêmement reconnaissante de l’existence même de ce livre. Je suis heureuse qu’il puisse être lu par le plus grand nombre et notamment par la jeunesse antillaise.

C’est la première fois que je lis un roman qui offre une si belle représentation de l’histoire martiniquaise, et par extension caribéenne, sous tous ses aspects, aussi bien ses horreurs et ses richesses. Le choix des quatre héroïnes permet de présenter ces différents aspects. En effet, chacune représentent un pan de l’histoire martiniquaise.

Nònoum est la voix trop souvent oubliée des primo-habitants de nos îles, à savoir les Kalinago, les Arawak, les Taïnos, tous ces peuples appelés « indiens » ou « amérindiens » par les colons. Ces peuples premiers ont été quasiment éradiqués par l’arrivée de ces derniers mais ils sont encore présents parmi nous. Le peuple Garifuna est un bon exemple.

« Il parait que notre peuple disparaîtra. Qu’il ne restera plus personne pour glorifier la Femme-Grenouille et l’Homme-Chauve-Souris ni pour honorer le cycle de la pluie et du soleil. Il parait qu’on oubliera jusqu’à notre langage, nos noms, et que nous ne serons plus là pour conter les chansons de la rivière et de la terre. Il parait que la bravoure du peuple de la lune ne sera plus qu’une légende, figée dans des images de papiers, car nous ne serons plus là pour nous raconter nous-mêmes, seulement condamnés à être racontés par ceux-là mêmes qui nous ont effacés. Mais ce qu’on omis de dire ces gens , c’est que nous ne partirons pas sans avoir fait couler leur sang. »

page 304

Funmilayo représente toutes les personnes qui ont été arrachées à leurs terres et ont été réduites en esclavage. Son courage, sa volonté de conserver sa culture et son attachement à la déesse Oshun illustre le combat de ces hommes et ces femmes pour garder leur dignité, leur puissance et leur résilience.

« Nous ne serons jamais des héros. Nous ne fuirons probablement pas, n’égorgerons pas nos maîtres et ne mettrons pas le feu à cette maudite habitation. Nous n’échapperons pas à cette violence inhumaine qui finira par nous broyer tous, aussi surement que le jour succède à la nuit. Mais nous danserons. Nous rirons. Nous chanterons. Nous tomberons amoureux. Là où ce monde s’acharne à faire de nous des biens meubles, nous ne cesserons de clamer que nous sommes des êtres humains. »

page 127

Rozenn est un personnage intéressant à plusieurs niveau. En France, elle subit la violence d’une société qui la rejette et qui la considère comme une sorcière. En Martinique, elle accède à un autre statut car sa couleur de peau la place au dessus dans la société. Elle représente aussi ceux qu’on appelait les petits blancs, pas assez riches pour être propriétaires d’esclaves, parfois eux-mêmes quasiment en esclavage avec des contrats d’engagement aux conditions difficiles.

« On est sorcière pour tout et son contraire : trop laide, trop belle, trop pauvre, trop riche, trop indépendante, trop vieille, trop simplette, trop savante… la vérité, c’est qu’on est des femmes , et bien souvent, pour les petits hommes qui dominent le monde, c’est déjà un péché en soi ! »

page 70

Naïla est le fruit de cet héritage et va en prendre conscience. L’autrice a expliqué lors d’un club de lecture organisé par Deli (du compte Overbookees) qu’elle souhaitait abolir la temporalité pour montrer que ce qui s’est passé en 1600 a des conséquences actuelles.

Le fait d’avoir choisi des héroïnes adolescentes montrent l’impact de la colonisation, de l’esclavage et du racisme sur la jeunesse.

La dynamique entre les filles est marquée par la sororité et comme l’explique l’autrice elle-même « La sororité est avant tout quelque chose qui se construit dans l’action. On n’est pas sorore uniquement avec les femmes qui nous ressemblent. »

Etant caribéenne, guadeloupéenne descendante de kalinago, de français et d’africains, ce récit m’a bouleversée. Son message dépasse la sphère caribéenne car il invite à se lever contre l’injustice et à se dresser contre l’oppression. C’est donc un livre essentiel. A lire, à relire et à offrir !

Littérature caribéenne

Desirada, Maryse Condé

Il n’est pas bon de s’aventurer dans le fin fond des ravines du passé des autres.

pages 271

Informations générales

  • Année de parution : 1997
  • Genre : Roman
  • Editeur : Robert Laffont
  • Nombre de pages : 280

Incipit

« Ranélise lui avait tant de fois raconté sa naissance qu’elle croyait y avoir tenu un rôle ; non pas celui d’un bébé terrorisé et passif que Madame Fleurette, la sage-femme, extirpait difficilement d’entre les cuisses ensanglantées de sa mère ; mais celui d’un témoin lucide ; d’un acteur essentiel, voire de sa mère, l’accouchée, Reynalda elle-même qu’elle s’imaginait assise raide, lèvres pincées , bras croisés, une mine de souffrance indicible sur la figure.« 

Résumé

Abandonnée par sa mère, Marie-Noëlle vit quand même une enfance heureuse en Guadeloupe auprès de Ranelise, la femme qui l’a recueillie. Un jour, sa vie bascule lorsque sa mère décide de la faire venir auprès d’elle en France. C’est désormais à Savigny-sur-Orge, auprès d’une mère au coeur froid comme l’hiver qu’elle va habiter. Heureusement, son beau-père est là pour contrebalancer cette mère qui reste absente même si elle vit désormais avec elle. Plus tard, c’est le secret de sa naissance que Marie-Noëlle va s’obstiner à vouloir percer. Cette quête de vérité et d’identité va la confronter à un passé qui va la marquer profondément. 

Avis et analyse 

L’abandon maternel et l’abandon de la terre natale

Dans ce roman, Maryse Condé aborde les thèmes qui lui sont chers et qui jalonnent plusieurs de ses oeuvres : la quête identitaire, la condition féminine, l’exil ou encore le racisme et le colonialisme. 

Dans ce livre, l’autrice met en lumière le destin de trois femmes que tout opposent à cause d’un secret qui les ronge : la grand-mère Nina, la mère Reynalda et la fille Marie-Noëlle. 

Il y a une véritable relation de haine entre les femmes de cette lignée. Reynalda et sa mère se détestent depuis toujours et il n’y a pas non plus d’amour entre Reynalda et sa fille. 

Marie-Noëlle, tente de se construire malgré l’absence d’amour maternel. Tout son être est imprégné de cette problématique et tout ce qu’elle fait tourne autour de sa mère ou s’inscrit en contradiction avec. 

« C’était à cause de Reynalda si elle n’avait de goût pour rien, pour personne, si elle dérivait sans but dans l’existence » 

page 96

Marie-Noëlle est à la fois admirative et dégoutée par cette mère qui ne pense à rien d’autres qu’à son ascension sociale. Reynalda a tourné le dos à sa terre natale, la Guadeloupe et plus précisément la Désirade, comme elle a tourné le dos à sa famille. 

La Désirade symbolise aussi l’éloignement et l’abandon car il s’agit d’une île qui a longtemps été délaissée. Dans le livre, on voit bien qu’il s’agit d’une terre aride et elle revient d’ailleurs souvent dans les cauchemars de Marie-Noëlle. Ainsi, Marie-Noëlle, comme la terre de ses ancêtres subie l’abandon et le délaissement. 

L’exil, une fuite loin des démons de son passé

Marie-Noëlle choisit de s’éloigner de cette mère indifférente et prend la route de l’exil. N’ayant pas trouvé sa place auprès de celle qui l’a mise au monde, elle cherche un endroit auquel appartenir. 

Son expérience à Boston est l’occasion de critiquer le rêve américain. Pour le personnage de Stanley Watts, le mari de Marie-Noëlle, émigrer aux Etats-Unis c’est aller dans « le seul pays où un nègre peut réussir » (page 78). Cependant, le racisme et la misère sociale, surtout pour les noirs est la même partout. Pourtant, ces là-bas, terre d’immigration et d’exil que Marie-Noëlle a fini par trouver sa place. 

« Les Etats-Unis d’Amérique étaient faits pour ceux de son espèce, les vaincus, ceux qui ne possèdent plus rien, ni pays d’origine, ni religion, peut-être une race et qui se coulent, anonymes, dans ses vastes coins d’ombre. » 

page 163

En réalité, Marie-Noëlle tente de fuir les démons de son passé. De Paris, Nice ou encore Boston, elle appartient à la grande famille des êtres déracinés, un thème cher à Maryse Condé que l’on retrouve également dans L’histoire de la femme cannibale

« L’identité, ce n’est pas un vêtement égaré que l’on retrouve et qu’on endosse avec plus ou moins de grâce. Elle pouvait faire ce qu’elle voulait, elle ne serait plus jamais une vraie guadeloupéenne. » 

page 172

La quête identitaire 

Le secret autour de la naissance de Marie-Noëlle est la raison de sa quête d’identité et occupe une place centrale dans le livre. 

En effet, Marie-Noëlle souhaite découvrir qui est son père et les raisons pour lesquelles sa mère la rejette. 

« Bâtarde née de père inconnu. Belle identité que celle-là ! Tant qu’elle n’aurait pas d’autres indications à inscrire sur son livret de famille, elle ne pourrait rien mener à terme » 

page 220

Toutefois, cette quête sera semée d’embuches et le lecteur est, comme l’héroïne, baladé entre les différentes versions qui s’opposent.

En réalité, la quête identitaire de Marie-Noëlle est une analogie de la quête identitaire des antillais. C’est Maryse Condé, elle-même qui l’a affirmé lors d’une interview : « […] pendant trop longtemps nous avons cherché l’origine, on a pensé que sans savoir d’où l’on venait on ne pouvait pas arriver à être équilibrés […] maintenant, puisque c’est tellement difficile et qu’on n’y arrive jamais, je crois qu’il faut prendre son parti et vivre avec ces lacunes, avec ces absences ».1

Au final, le message est d’apprendre à avancer malgré tout. Le fait de ne pas connaître ses origines ne doit pas nous enchaîner et nous bloquer. 

« Est-ce qu’elle ne pouvait pas continuer de vivre comme elle le faisait ? Sans identité, comme une personne à qui on a volé ses papiers et qui erre à travers le monde ? Est-ce qu’ainsi elle n’était pas plus libre ? C’est une sale manie de vouloir savoir à tout prix d’où on sort et la goutte de sperme à laquelle elle doit la vie » 

page 243

Même si je n’aime pas les fins ouvertes, la vérité n’est pas l’élément le plus important du récit. L’essentiel est de tracer son parcours de vie. En cela, ce roman est une invitation à l’acceptation. 

« Il y a devant toi toute une place faite pour le bonheur que tu rempliras quand tu cesseras d’épier par-dessus ton épaule.« 

page 277 

Pour aller plus loin :

https://la1ere.francetvinfo.fr/festival-d-avignon-l-emotion-de-maryse-conde-devant-l-interpretation-de-sa-piece-desirada-1304172.html

https://journals.openedition.org/studifrancesi/34088?lang=en

Note :

  1. entrevue accordée à Maria Anagnostopoulou Hielscher, Parcours identitaires de la femme antillaise, «Etudesfrancophones», 1999, vol. XIV, n° 2, p. 77.) trouvé dans l’article ‘Desirada’: des voix contre le silence de Anne Marie Miraglia ↩︎
Littérature africaine

Cœur du Sahel, Djaïli Amadou Amal

Le coeur d’une mère peut-il avoir ne serait-ce qu’un instant de répit ? 

page 34

Informations générales

  • Année de parution : 2023
  • Genre : Roman
  • Editeur : J’ai Lu
  • Nombre de pages : 288

Résumé

Faydé est une jeune fille ayant quitté son village dans les montagnes pour travailler en ville et aider financièrement sa famille. En effet, son père ayant disparu lors d’une attaque de Boko Haram, sa mère est dans l’incapacité de nourrir ses enfants. Faydé décide donc à regret d’arrêter l’école et de se rendre en ville comme de nombreuses jeunes filles de son village. Elle va découvrir le quotidien des domestiques au service de riches familles. Malgré de nombreuses difficultés, Faydé va tout faire pour s’en sortir. 

Avis et analyse 

Le Sahel, cœur du roman

Tout comme dans Les impatientes, l’histoire se déroule au Sahel. Il s’agit d’une région qui s’étend de l’Atlantique à la mer Rouge et qui couvre notamment des pays tels que le Sénégal, le sud de la Mauritanie, le Mali, l’extrême nord du Burkina Faso, l’extrême sud de l’Algérie, le Niger, l’extrême nord du Nigéria, le centre du Tchad, l’extrême nord du Cameroun, le centre du Soudan et l’Érythrée. Ici, l’histoire se déroule à l’extrême nord du Cameroun et plus précisément dans la ville de Maroua. 

Cette région doit faire face à de nombreux défis, entre le réchauffement climatique qui menace les récoltes des habitants et les attaques de Boko Haram qui les terrorisent. C’est dans ce contexte que Faydé va devoir quitter les siens pour tenter sa chance en ville. 

Le point de vue des domestiques 

Cœur du Sahel s’inscrit dans la lignée du roman Les impatientes mais l’autrice change de perspective. 

Bien souvent, dans la littérature africaine, les domestiques apparaissent comme un élément de décor. Ils sont là pour servir les membres de puissantes familles qui sont les véritables héros des histoires racontées. Par exemple, dans l’étrange destin de Wangrin d’Amadou Hampaté Bâ, les nombreux domestiques sont la preuve de la richesse de Wangrin.

« Elle n’est qu’une domestique et passe presque inaperçue dans cette ville, à croire qu’elle ne peut avoir de vie sinon celle d’une servante. » 

page 132 

C’est donc un point de vue original qui permet d’apporter un éclairage nouveau sur la situation au Sahel et de mettre en évidence les inégalités entre les habitants de la région. 

Dans ses œuvres, l’autrice dénonce la situation des femmes. Dans son premier roman, elle aborde la question des mariages forcés et de la polygamie. Ici, la situation des femmes est abordée sous un angle différent. 

« Un mariage forcé est toujours forcé quand il repose sur la persuasion, le chantage affectif, les menaces ou invoque le prétexte de la religion. » 

page 121

L’extrême précarité de certains habitants pousse les jeunes filles à arrêter l’école pour travailler en tant que domestique. Certaines tombent dans les filets de la prostitution, d’autres peuvent subir des agressions dans les familles pour lesquelles elles travaillent. De nombreuses situations de violence et d’abus sont vécues par Faydé et ses amies dans le roman. 

« Dans la lutte quotidienne pour la survie, le désespoir n’a pas sa place. Les larmes sont un luxe. On doit se contenter du peu qu’il reste : respirer et survivre à tout prix. »

page 169

Djaïli Amadou Amal dénonce aussi les nombreuses inégalités au Cameroun. Alors que certaines familles baignent dans la richesse, d’autres ont à peine de quoi se nourrir. Ces inégalités sont très bien illustrées dans les interactions entre Faydé et Leïla, la riche jeune fille dont elle s’occupe. 

« Comment expliquer à une fille qui n’a jamais connu la faim ce qu’on peut ressentir quand on est obligée de dormir le ventre vide ? Rien n’est plus indiscret qu’un estomac affamé. » 

page 113

Ainsi, le fait de raconter l’histoire du point de vue des domestiques permet de dénoncer avec force ces inégalités. Malgré tout, l’autrice insuffle énormément d’espoir dans le récit. 

Un message d’espoir

Malgré toutes les épreuves traversées par Faydé et les siens, ce roman reste très lumineux. Les liens entre Faydé et sa famille sont très forts et on sent tout l’amour que sa mère a pour elle. Elle voudrait la protéger mais doit se résoudre à la laisser partir, quitte à ce que le secret qu’elle garde soit révélé au grand jour. 

Ensuite, il y a une véritable entraide entre les domestiques. Chacune des filles partagent leurs astuces pour survivre au mieux et faire vivre leur famille. Il y a une véritable sororité. 

L’histoire d’amour, qu’on pourrait qualifier de slow romance est aussi très belle et sert bien le récit. Elle rythme bien l’histoire en créant de nombreux rebondissements et donne au roman un véritable effet page turner

« Elle aime cet homme comme seul peut aimer un cœur désespéré, sans limite. » 

page 134 

Enfin, l’accès à l’éducation apparaît comme une des solutions permettant d’améliorer le sort des habitants de cette région. 

Je n’ai pas été déçue par cette lecture. J’avais aimé Les impatientes mais il m’avait beaucoup remuée. Le fait que celui-ci soit plus lumineux a rendu ma lecture bien plus agréable. Je vous le recommande si vous souhaitez en savoir plus sur les conditions de vie des habitants du Sahel et suivre le destin d’une jeune fille déterminée.  

On papote ?

La littérature à l’ère du numérique

Présentation lors d’une rencontre organisée par l’association haïtienne Li AVÈM.

Les seules créations valables sont celles de l’imaginaire.


Histoire de la femme cannibale, Maryse Condé, page 63


J’ai été invitée par l’association haïtienne LI AVÈM à intervenir lors de leur rentrée sur le thème : « La littérature à l’ère du numérique ». Blogueuse, bookstagrammeuse et récemment booktubeuse, c’est un thème qui me parle particulièrement. On entend souvent dire que la littérature se voit concurrencer par le numérique (jeux vidéo, smarthones, séries etc.) mais qu’en est-il réellement ? 

Ainsi, dans un monde de plus en plus connecté, on peut s’interroger sur la place réelle de la littérature. 

Le numérique, un danger pour la littérature ?

Depuis quelques années, de nouveaux termes sont apparus qui en disent long sur nos modes de consommation. On scroll sur les réseaux sociaux, on swipe sur les applications de rencontres, on binge watch des séries sur les plateformes de streaming. Ces nouveaux termes illustrent une société dans laquelle tout doit aller vite, tout doit être consommé en énorme quantité. Nous sommes dans l’ère de la quantité et non de la qualité. 

« L’acte de la lecture en lui-même, n’était-ce pas un plaisir plus substantiel que celui de jouer ou de manger par exemple, même lorsqu’on avait grand faim ? » 

La rue Cases-Nègres, Joseph Zobel 

Cela a modifié également la manière de créer. Par exemple, la musique est maintenant pensée pour TikTok. Les morceaux sont de plus en plus courts et cherchent avant tout à faire l’objet de challenges sur TikTok. 

Dans une telle société, la littérature semble complètement anachronique. Lire un livre suppose de se poser, loin des écrans et de se plonger dans un ailleurs. De même, l’écriture suppose de prendre du temps pour créer son oeuvre. 

« Je fais partie de ce peuple anonyme des lecteurs. Chacun de nous est assis dans sa chambre, un livre à la main, et nous voyageons dans un immense train qui n’existe pas » 

Minuit dans la ville des songes, René Fregni, page 253

La littérature suppose donc une non-consommation à l’inverse de la surconsommation proposée par le numérique. Entre l’obsolescence programmée des appareils et la multitude de publicités, le numérique incite à toujours consommer plus. Que ce soit entre deux story Instagram après un placement de produit, dans les clips musicaux ou même dans les séries, nous sommes envahis par les appels à la consommation. A l’inverse, impossible d’insérer une publicité entre les pages d’un livre ou sur un carnet d’écriture.  

« Les grandes oeuvres appauvrissent et doivent toujours appauvrir. Elles ôtent de nous le superflu. De leur lecture, on sort toujours dénué : enrichi, mais enrichi par soustraction. »

La plus secrète mémoire des hommes, Mohamed Mbougar Sarr, page 47

Dans ce contexte, les acteurs du monde littéraire ont du se réinventer pour ne pas disparaitre au profit du numérique. 

Le numérique, une opportunité pour la littérature ?

Pour ne pas totalement disparaître, la littérature s’est servie du numérique pour développer de nouveaux outils et de nouveaux modes de communication. 

Concernant les nouveaux outils, les ebooks permettent d’emporter sa bibliothèque partout avec soi. On peut avoir une centaine de livres juste dans sa poche. Je ne suis pas fan des liseuses mais il faut reconnaître que c’est très pratique lorsque l’on voyage. L’autre avantage est que les livres sont souvent moins chers au format numérique. 

Il y a aussi les livres audio qui ont l’avantage d’offrir un accès à la littérature aux personnes mal voyantes. C’est aussi un excellent moyen d’écouter un livre tout en faisant autre chose (le ménage, la conduite, la vaisselle etc.) un peu comme avec les podcasts. A ce sujet, la maison d’édition Une voix Une histoire dont on a parlé avec la médiathèque du Moule, propose des livres audios issus du fond caribéen.

Concernant la communication, les maisons d’édition et les auteurs ont vite compris la puissance des réseaux sociaux. On parle maintenant de Booktok pour le TikTok dédié aux livres, de Bookstagram pour Instagram et de Booktube pour Youtube. Ainsi, selon un article de France Info, en septembre 2022, le #BookTok avait généré 88 milliards de vues, dont 1,6 milliard en France. Cet article cite l’exemple du livre Le chant d’Achille de Madeline Miller sorti en 2015 qui est passé de 15 000 à 180 000 exemplaires vendus après une vidéo virale conseillant cet ouvrage en 2021. 

«  La littérature, comme le crime organisé, a son réseau »

L’énigme du retour, Dany Laferrière, page 30

De plus, selon un rapport du Centre National du Livre datant de 2022, 11% des 7-25 ans disent choisir un livre « après en avoir entendu parler sur les réseaux sociaux ». Ainsi, on observe l’apparition d’influenceurs littéraires. Certains ont même quitté leur emploi pour se consacrer uniquement à la création de contenu. Il existe même des agences d’influence qui se spécialisent dans ce domaine. 

Devant ce succès, certains se félicitent car la littérature est encouragée grâce au numérique. D’autres sont plus sceptiques car cela pose des questions. On a dit plus haut que la littérature entre en contradiction avec la société de consommation mais le chant des sirènes du capitalisme n’est jamais très loin. 

« Le capitalisme passe son temps à nous revendre sous la forme de produits ce qu’il a commencé à détruire. »

Sorcière, la puissance invaincue des femme, Mona Chollet, page 32 

Peut-on faire confiance à l’avis d’un influenceur littéraire s’il est payé ou s’il reçoit des livres gratuitement ? Pour ma part, je ne suis pas rémunérée mais il m’arrive effectivement de recevoir des livres gratuits. Même si je souhaite rester le plus honnête possible, il est vrai que je vais avoir tendance à modérer mon langage pour ne pas blesser l’auteur qui m’a envoyé son livre gratuitement. Je ne vais pas mentir mais mon avis ne sera pas aussi acerbe que si je l’avais acheté directement (et oui car en plus d’être mauvais, ce livre nous aura aussi fait perdre de l’argent). 

De plus, ce sont souvent les mêmes livres qui sont mis en avant, et très souvent des livres Young Adult, ce qui fait du livre un objet à la mode qu’il faut absolument lire pour rester dans la tendance. Il est rare de voir des livres issus de la littérature antillaise en trend sur TikTok par exemple d’où la nécessité de continuer à promouvoir cette littérature.  

«  J’ai toujours pensé que c’était le livre qui franchissait les siècles pour parvenir jusqu’à nous. Jusqu’à ce que je comprenne en voyant cet homme que c’est le lecteur qui fait le déplacement. »

L’énigme du retour, Dany Laferrière, page 31

Donc oui le numérique représente une véritable opportunité pour les acteurs du monde littéraire mais il faut faire attention pour ne pas que la littérature perde son essence. 

L’intelligence artificielle : menace ou renouveau de la littérature ?

Ces dernières années, l’intelligence artificielle (IA) est de plus en plus présente dans tous les domaines, et l’univers littéraire n’y a pas échappé. 

Ainsi, on peut trouver en vente sur la boutique Kindle d’Amazon des livres écrits par ChatGPT. Pour écrire un livre avec l’IA, rien de plus simple : Il suffit de donner des instructions au logiciel et ce dernier peut générer un texte. 

Cela entraîne une concurrence avec de véritables auteurs qui ont parfois du mal à se faire publier. De même, certains auteurs risquent de perdre leur emploi s’ils peuvent être remplacés par un logiciel. Avec l’intelligence artificielle, on peut aussi noter des livres sur des sites pour booster leurs ventes. Ainsi, des centaines de bots pourront mettre de bons avis et de bonnes notes à des livres écrits par chatGPT et ce livre sera mis en avant au détriment de celui écrit par un être humain. 

Pour ces raisons, certains en font un business lucratif. On trouve maintenant des vidéos d’influenceurs qui expliquent comment s’enrichir en utilisant l’intelligence artificielle pour écrire un livre. 

Ainsi, écrire n’est plus un art mais une source de revenus. Les sirènes du capitalisme chantent toujours plus fort. 

Cependant, je suis persuadée que les amoureux de la littérature ne se laisseront pas berner. Aucune IA ne peut remplacer le cri de l’auteur en exil.

«  Le dictateur m’avait jeté à la porte de mon pays. Pour y retourner, je passe par la fenêtre du roman. »

L’énigme du retour, Dany Laferrière, page 153

Aucune IA ne peut faire ressentir la puissance procurée par la lecture d’un bon livre. 

«  J’ai un livre sur ma table de chevet. Parce que je n’ai pas de pistolet. »

Un monstre est là, derrière la porte, Gaëlle Bélem, page 139

« Bien sûr, un livre peut te changer ! Et même changer ta vie. Comme un coup de foudre. Et on ne peut pas savoir quand la rencontre aura lieu. Il faut se méfier des livres, ce sont des génies endormis. »

Petit Pays, Gaël Faye, page 169 

Aucune IA ne peut traduire les tourments qui se jouent dans la tête d’un écrivain. 

«  D’un écrivain et de son oeuvre, on peut au moins savoir ceci : l’un et l’autre marchent ensemble dans le labyrinthe le plus parfait qu’on puisse imaginer, une longue route circulaire, où leur destination se confond avec leur origine : la solitude. »

La plus secrète mémoire des hommes, Mohamed Mbougar Sarr, page 15

« Au commencement est la mélancolie, la mélancolie d’être homme ; l’âme qui saura la regarder jusqu’à son fond et la faire résonner en chacun , cette âme seule sera l’âme d’un artiste – d’un écrivain. » 

La plus secrète mémoire des hommes, Mohamed Mbougar Sarr, page 115

Aucune IA ne peut s’adresser à l’âme des lecteurs. Pour ma part, je vous écrivais ici, ce que représente la lecture pour moi. 

« La plupart des lecteurs se prennent pour des personnages de roman. Ils considèrent leur vie comme une histoire pleine de bruits et de fureurs dont l’écrivain ne peut être que l’humble scribe »

L’énigme du retour, Dany Laferrière, page 24

Ainsi, j’ai envie d’encourager les lecteurs à promouvoir les livres qu’ils aiment, qu’ils soient à la mode ou pas. Continuez de lire avec passion. Aux auteurs, j’ai envie de dire : aucun robot ne pourra remplacer la sensibilité de votre plume. Faites vous confiance et continuez de nous faire rêver. 

« Les romanciers ont peur d’inventer l’invraisemblable, c’est-à-dire le réel. »

Histoire de la femme cannibale, Maryse Condé, page 27

Sources :

https://www.francetvinfo.fr/culture/livres/reportage-tiktok-et-la-litterature-un-beau-roman-une-belle-histoire_5649488.html

https://stellar.io/fr/ressources/marketing-influence-blog/marketing-influence-secteur-edition/

https://centrenationaldulivre.fr/actualites/resultats-de-l-etude-les-jeunes-francais-et-la-lecture

https://www.capital.fr/entreprises-marches/sur-amazon-lexplosion-des-livres-ecrits-par-chatgpt-146095

Interview

Echange littéraire à la médiathèque du Moule

Quand je pense à la littérature caribéenne, je pense à créolité, antillanité, négritude, les sujets propres à l’identité.

Laurence Amodeo

J’ai toujours été fascinée par les médiathèques. On y croise des étudiants qui révisent leurs examens, des personnes âgées en quête de distraction, des parents souhaitant donner à leurs enfants le goût de la lecture. On y trouve tous types de personnes avec pour point commun celui de s’instruire et de se cultiver.

Situées au coeur des villes, les médiathèques sont aussi un lieu d’échanges et de rencontres. C’est pour ces raisons que j’ai voulu en savoir plus sur les activités de la médiathèque du Moule. Vous pouvez consulter leur page Instagram pour constater que l’équipe est très active et qu’elle organise un grand nombre d’évènements littéraires et culturels.

J’ai posé quelques questions à Laurence Amodeo, responsable à la médiathèque du Moule.

Bonjour, pouvez-vous nous présenter les activités de la médiathèque ?

L. A. : Bonjour, la médiathèque est un équipement public de 1500m2 au coeur de la ville qui est en plein renouveau tant sur le fonctionnement (nous sommes en chemin vers un tiers lieu) que sur la modernisation du bâtiment (un espace coworking est prévu). On a débuté avec l’installation d’une maison France Service au rez-de chaussée qui permet à la population de faire ses démarches plus facilement (c’est un public qui vient à notre rencontre et qu’on peut désormais toucher). Nous avons mis en place la micro-folie, en partenariat avec La Villette qui a été installée pour ramener l’art dans les territoires d’Outre Mer et rendre l’art plus accessible. La micro-folie propose un musée numérique, un espace en réalité virtuelle, un learning lab.

Au niveau de la médiathèque, nous sommes un équipement de lecture publique et nous avons pour mission de développer la lecture, de la rendre accessible à la population et de l’accompagner dans l’apprentissage des savoirs, des pratiques, notamment les compétences informatiques. L’idée est d’avoir différents médium pour accompagner les citoyens et leur faire découvrir l’univers du livre.

Quels sont vos actions pour inciter les jeunes à lire ?

L. A. : Nous tenons à mettre en place une offre culturelle en lien avec ce que les jeunes aiment. L’idée est de rendre la littérature accessible et agréable. On a pu mettre en place des ateliers gaming, notamment avec l’association moulienne Les Nakama créole, pour proposer des ateliers jeux vidéos avec des temps de lecture. On a pu offrir des chèques lire aux jeunes qui souhaitaient partager une lecture. Nous proposons aussi des choses en lien avec le mangas, comme des ateliers dessins pour que ce public de dessinateurs découvrent aussi la médiathèque. Nous mettons aussi en place des ateliers créatifs.

L’idée est que le jeune soit habitué dès son plus jeune âge à lire, que le livre soit au coeur de la famille et qu’on puisse, au fil des âges, proposer des thématiques qui les concernent. Le fond adolescent de la médiathèque aborde les questions de genre, de sexualité, le fantastique etc. Nous avons aussi des documentaires qui abordent des questions d’égalité homme/femme, de harcèlement etc.

Pouvez-vous nous présenter trois livres à lire absolument ?

L. A. : Le choix a été difficile entre les nouveautés et les indispensables. J’ai essayé de vous présenter trois livres phares. On a l’Expédition de Stéphane Servant et d’Audrey Spiry, c’est un livre jeunesse avec de très belles illustrations qui a aussi de très beaux textes. L’univers fait penser à un univers créole. Ce livre a été présenté dans le cadre du prix Chronos.

Pour les plus grands, nous avons le livre Cette fille c’était mon frère de Julie Anne Peters qui porte sur la question du genre. C’est une question primordiale qui est parfois taboue et qui est donc importante. On nous demande d’être inclusifs afin que chacun puisse trouver ce qui l’intéresse et le sujet qui peut l’aider dans sa construction.

Pour terminer, nous avons un livre adulte de Simone Schwarz-Bart, Pluie et vent sur Télumée Miracle. C’est une plongée dans la vie guadeloupéenne, dans l’univers des Antilles et des descriptifs qui permettent de revenir à l’ancienne époque.

Quel(le) est l’auteur ou l’autrice incontournable selon votre équipe ?

L. A. : C’est une question vraiment difficile mais j’ai pensé à deux autrices qui font partie des plus demandées. Il y a Maryse Condé qui est incontournable, notamment avec Le coeur à rire et à pleurer.

Je vais surtout mettre l’accent sur Gisèle Pineau dont la section jeunesse porte le nom. Ady, Soleil noir, une de ses dernières oeuvres, est un coup de coeur. C’est une plongée dans le départ de la terre natale et l’expérience à Paris d’une femme noire ainsi que son histoire d’amour avec Man Ray. Nous espérons recevoir Gisèle Pineau à la médiathèque dans le cadre de la Micro-folie puisqu’une conférence autour de l’oeuvre de Man Ray serait très intéressante.

Quel(le) est le nouvel auteur ou la nouvelle autrice à découvrir ?

L.A. : C’est vrai que le choix s’est fait sur beaucoup d’autrices féminines. Ici, nous avons une jeune autrice, Maëllie Duro-Cardonnet, que nous avons pu recevoir lors d’un samedi littéraire, qui est une rencontre littéraire à deux voix avec deux auteurs. Elle a présenté son recueil de poésies, Le temps d’une plume. Cette jeune autrice a treize ans et est lauréate du Prix Littéraire FETKANN ! MARYSE CONDÉ. En ce moment, elle enregistre sur RCI, une émission littéraire qui sera diffusée sur les ondes. Elle a une très belle actualité et est très talentueuse.

Quels sont vos conseils pour lire davantage ?

L. A. : Pour lire plus, il faut mettre le livre au coeur de la maison et des habitudes. Il faut que la lecture débute dès le premier âge, c’est-à-dire qu’enceinte, on peut déjà débuter la lecture à un bébé dans le ventre, l’idée c’est que quand l’enfant nait, il ait des livres. Nous avons un espace bébé lecteur. L’idée c’est d’avoir des livres un peu partout dans la maison quand on peut. Si on ne peut pas les acquérir, la médiathèque est là.

L’idée est aussi de pouvoir découvrir la diversité tant dans la thématique abordée mais aussi dans les formats de livres : des petits, des grands, des livres pop up mais aussi des livres numériques ou des livres audios. Nous avons d’ailleurs un partenariat avec Une voix, une histoire, qui édite des livres du fond local qui ne sont pas toujours disponibles sur Audible. Tout ces formats permettent d’écouter un livre pendant qu’on conduit ou qu’on fait le ménage ou juste avant de dormir.

Avec la médiathèque numérique mise en place par le département, l’ensemble des médiathèques de la Guadeloupe, chaque abonné a accès à un portail de ressources en lignes, de livres numériques, de magasines, de livres audios et de musiques. Tout cela contribue à faciliter la lecture.

L’idée est aussi d’être décomplexé par rapport au fait de commencer un livres et de ne pas l’achever. On a la liberté de lire ce que l’on veut, des BD, des romans et d’aller à la rencontre de temps de partage sur la lecture sur les réseaux sociaux ou dans les clubs littéraires.

Quel est l’apport de la littérature caribéenne ?

L. A. : Quand je pense à la littérature caribéenne, je pense à créolité, antillanité, négritude, les sujets propres à l’identité. Mais c’est aussi une littérature qui met du rythme avec l’oralité qui se retrouve à l’écrit. On a une littérature qui nous permet de se retrouver, de retrouver nos us et coutumes, nos Mès é labitid, qui parfois n’étaient pas écrits mais toujours transmis à l’oral. Nous avons cette écriture qui permet la transmission, la découverte mais aussi une écriture qui est consciente et engagée et qui parle de sujets de fond comme le chlordécone ou l’esclavage. Ce sont des sujets très importants propres à notre vie quotidienne. C’est une littérature vraiment riche, rythmée, engagée et consciente.

Je pense à Victoire, les saveurs et les mots de Maryse Condé où on plonge dans les marchés et le monde culinaire. Quand on pense à littérature caribéenne, on pense aussi à L’esclavage racontée à ma fille de Christiane Taubira, qui est un sujet important sur la transmission. On pense aussi à Lapo Farine de Tony Delsham.

C’est toute cette littérature qui permet de grandir et de se connaître aussi, de partager et d’évoluer. Nous avons des textes comme Le Jour où les Antilles feront peuple de Matthieu Gama, qui nous permettent de s’engager et d’apporter une réflexion sur notre devenir.

Pour terminer, pouvez-vous nous présenter une citation d’un auteur/d’une autrice ou d’un livre ?

L. A. : Je reviendrais au recueil de Maëllie Duro-Cardonnet, Le temps d’une plume, avec un extrait du dernier poème qui s’intitule Par l’écriture :

« Pour m’exprimer, les mots je fais couler, les phrases, je fais vibrer, les textes, je fais danser, pour qu’on m’écoute toujours.« 

Lectures diverses

Alabama 1963, Ludovic Manchette & Christian Niemiec

Pouvons-nous affirmer au monde, et surtout à nos compatriotes, que nous sommes le pays de la liberté, sauf pour les Noirs ? Que nous n’avons pas de sous-citoyens, sauf les Noirs ? Que nous n’avons pas de système de classe sociale ou de caste, pas de ghetto, pas de race supérieure, sauf quand il s’agit des Noirs ? […] La notion de race n’a sa place ni dans la vie ni dans la loi américaine.

Extrait du discours de Kennedy, page 100

Informations générales

  • Année de parution : 2021
  • Genre : Roman policier / Thriller
  • Editeur : Pocket
  • Nombre de pages : 349

Résumé

A l’époque de la ségrégation raciale américaine, des petites filles noires se font enlever et sont retrouvées violées et assassinées. La police ne fait rien et la famille d’une des victimes décide de se tourner vers Bud, un détective blanc, raciste et alcoolique. Ce dernier accepte, faute de mieux, de s’occuper de l’enquête et va être aidé par Adela, sa femme de ménage noire. On va donc suivre l’enquête avec ce duo improbable et plonger dans l’ambiance glaçante des Etats-Unis des années 60. 

Avis et analyse 

Une plongée dans les Etats-Unis ségrégationnistes 

Le roman est très sombre et aborde les conditions de vie des afro-américains lors de la ségrégation raciale. Parqués dans certains quartiers de la ville, ils n’ont pas accès aux services publics de la même manière que les personnes blanches. Les auteurs montrent l’absurdité de ce système, à travers la manière de prendre le bus (rendu célèbre par Rosa Parks).

« Elle monta dans le bus pour régler le trajet au chauffeur, avant de redescendre pour remonter par la porte du fond, réservée aux Noirs. Comme Sid, elle aurait aimé s’asseoir, surtout par cette chaleur, mais malheureusement toutes les places étaient prises. Enfin, pas toutes. Ce n’était pas les sièges libres qui manquaient à l’avant, mais ceux-là étaient réservés aux Blancs, et les Noirs ne pouvaient s’y asseoir que lorsqu’il n’y avait aucun Blanc. ».

Page 16 

On assiste aussi à de nombreuses humiliations subies quotidiennement par Adela lorsqu’elle exerce son métier de femme de ménage. En cela, ce livre m’a beaucoup fait penser au film The Help (La couleur des sentiments).

Une des expériences les plus douloureuses, et ce qui constitue le coeur du roman, est l’absence de réaction de la police face à la disparition des petites filles noires. C’est ainsi que l’on comprend que tout repose donc sur notre duo d’enquêteurs, Bud et Adela.

« Vous pensez que ça existe, le crime parfait ?

Non.

 Non ?

Non. Je crois pas au crime parfait. Par contre, je crois aux enquêtes imparfaites. »

Page 139 

Un duo que tout oppose 

Alors que Bud est alcoolique et totalement désabusé, Adela est l’illustration de la femme noire qui se bat pour offrir le meilleur à ses enfants et pour survivre dans cette société brutale et injuste. 

Malgré tout, j’ai eu du mal à m’attacher aux deux personnages principaux. Tout d’abord parce que j’ai eu envie de secouer Bud pendant une grande partie du roman. L’enquête prend énormément de temps à avancer et cela en grande partie à cause de son incapacité à rester sobre. 

Quant à Adela, j’ai trouvé que son personnage manquait de profondeur. C’est la femme afro-américaine qu’on a l’habitude de voir dans les films et romans qui abordent cette période. J’ai donc trouvé son personnage assez prévisible.

Malgré tout, le duo fonctionne quand même et on sent que chacun apporte quelque chose à l’autre et vient chambouler son univers.

« Vous préférez qu’on dise de vous que vous êtes une femme noire ou que vous êtes une femme de couleur ?

Je préfère qu’on dise que je suis une femme bien. »

Page 36

Photo prise à l’exposition Black Indians au Musée du Quai Branly

Une lecture comportant quelques clichés 

Bien souvent, les oeuvres qui abordent cette période présentent une trame assez similaires. J’ai parfois le sentiment que les auteurs qui écrivent sur cette période veulent absolument montrer que tous les blancs n’étaient pas comme ça. Effectivement, c’est vrai, des personnes blanches se sont battues au côté des personnes noires, c’est important de le rappeler. Toutefois, dans la réalité, ce ne fut pas l’expérience vécue par la plupart des afro-américains. 

Cependant, ce n’est pas tant le personnage de Bud qui joue ce rôle de « gentil ». On le retrouve avec des personnages comme Miss Gloria, une attachante septuagénaire, ou encore Shirley Ackerman, une canadienne qui embauche Adela pour son ménage. Shirley m’a d’ailleurs beaucoup rappelée le personnage de la jeune journaliste Skeeter dans le film The Help.

Image et affiche du film The Help (La couleur des sentiments)

Ainsi, j’ai eu l’impression que les auteurs ont absolument voulu montrer qu’il existait des « gentils blancs ». A l’inverse, ils ont voulu mettre en exergue le fait qu’il existait des « méchants noirs ». Encore une fois, bien sur que des hommes noirs violents existaient à l’époque et existent d’ailleurs toujours. La violence n’a pas de couleur. Un des exemples est la scène de lynchage de personnes noires envers un autre homme noir.  

Utiliser une scène de lynchage qui a une portée symbolique forte et qui est une violence historiquement commise par des personnes blanches sur des personnes noires, était pour moi un mauvais choix.

En effet, il y a déjà beaucoup d’exemples dans le livres montrant que la violence n’a pas de couleur et que l’horreur humaine existe aussi bien chez les noirs que chez les blancs. Ce choix des auteurs permet d’ailleurs d’allonger la liste des suspects, ce qui est une bonne chose pour le suspens.

Pour conclure, c’est un bon thriller car il nous tient en haleine jusqu’à la fin. Bien que beaucoup d’oeuvres existent déjà sur le sujet, c’est un livre qui permet de comprendre la difficile histoire afro-américaine et l’importance de la lutte pour les droits civiques.

« Le vent est en train de tourner, et ils le savent. Les lois changent. La société change. D’ailleurs, je ne sais pas si vous avez remarqué, mais il y avait deux Noirs pour porter le cercueil de notre président. Peut-être qu’un jour des Blanches iront faire le ménage chez des Noirs ! »

Page 243 

Littérature africaine

Le ventre de l’Atlantique, Fatou Diome

Chaque miette de vie doit servir à conquérir la dignité ! 

page 119 et autres

Informations générales

  • Année de parution : 2003
  • Genre : Roman
  • Editeur : Le livre de Poche
  • Nombre de pages : 255

Résumé

Salie, écrivaine sénégalaise, est tiraillée entre sa vie à Strasbourg et la nostalgie de son pays. Son frère, Madické, rêve de devenir une star du football en Europe. Son objectif est de quitter le Sénégal pour venir tenter sa chance en France tout comme sa soeur. Cette dernière, consciente des difficultés, tente de le dissuader. A l’histoire de ces deux protagonistes, s’ajoutent celles de nombreux autres sénégalais qui tous rêvent d’un avenir meilleur. 

Avis et analyse 

L’european dream

Qu’est-ce qui pousse les gens à quitter leur terre natale, leur famille, leurs amis ? Pourquoi abandonner tout cela et partir loin des siens et de ses repères si ce n’est la quête d’une vie meilleure. Il y a une phrase qui dit que « partir c’est mourir un peu ». Tout départ s’accompagne d’une perte mais il est aussi synonyme de renouveau et d’espoirs. C’est justement cet espoir qui explique le désir de partir des personnages de ce roman. 

« Partir, c’est avoir tous les courage pour aller accoucher de soi-même, naître de soi étant la plus légitime des naissances. » 

pages 226-227 

Le véritable personnage principal du roman est en réalité l’exil ou la quête de l’exil. Salie a quitté le Sénégal pour Strasbourg et apparaît donc comme un modèle de réussite pour les siens. Beaucoup fantasment sur sa vie bien que sa réalité soit totalement différente. Impossible pour eux de comprendre ses plaintes, elle qui a réussi à accomplir ce que tous recherchent. 

« Partout, on marche, mais jamais vers le même horizon. En Afrique, je suivais le sillage du destin, fait de hasard et d’un espoir infini. En Europe, je marche dans le long tunnel de la performance qui conduit à des objectifs bien définis » 

pages 13-14

Ce rêve de départ est symbolisée dans le roman par les joueurs de football africains qui évoluent dans les équipes européennes. Le frère de Salie, rêve lui aussi de percer dans ce milieu. Le foot apparaît comme la porte de sortie pour échapper à un quotidien de misère et atteindre le Saint-Graal, à savoir l’Europe. 

Salie essaie de faire comprendre à son frère et à d’autres que la vie n’est pas si simple en Europe. L’histoire d’autres protagonistes témoigne aussi du danger de ces illusions. 

« La liberté totale, l’autonomie absolue qui nous réclamons, lorsqu’elle a fini de flatter notre égo, de nous prouver notre capacité à nous assumer, révèle enfin une souffrance aussi pesante que toutes les dépendances évitées : la solitude. » 

page 190 

La réalité est que l’exil nous arrache une partie de nous même et donne le sentiment de ne plus appartenir nulle part. 

« Je vais chez moi comme on va à l’étranger, car je suis devenue l’autre pour ceux que je continue à appeler les miens. » 

page 166

Etrangère dans son pays d’accueil, comme sur sa terre natale, Salie doit aussi supporter la pression familiale. 

L’obligation de la réussite

Ceux qui partent en Europe et qui reviennent se doivent d’en mettre plein la vue et d’exposer leur réussite sinon c’est la déchéance aux yeux de leurs proches. Partir c’est forcément réussir. Il n’y a pas de place pour l’échec et la pression qui pèse sur les exilés est énorme. Plusieurs personnages du roman incarnent cela. 

Salie ne peut échapper aux exigences familiales. Elle doit, par exemple, soutenir les projets de son frère supporter le poids financier de toute la famille car, pour ses proches, sa réussite est une évidence. 

« Le sang oublie souvent son devoir, mais jamais son droit. » 

page 44

Beaucoup de personnes exilées connaissent bien cela. Il faut arroser les proches à coups de Western Union ou de cadeaux pour maintenir l’illusion. Cette pratique est qualifiée par certain de black tax1, un terme originaire d’Afrique du Sud, repris par de nombreux africains exilés. 

Ce livre est donc une parfaite illustration de l’illusion du rêve européen. Il invite à trouver des solutions d’épanouissement et de développement sur sa terre natale. Partir n’est pas forcément une solution. Le déracinement, la solitude, les échecs et le racisme se dressent sur le chemin de l’exil. 

«  Il y a des musiques, des chants, des plats, qui vous rappellent soudain votre condition d’exilé, soit parce qu’ils sont trop proches de vos origines, soit parce qu’ils en sont trop éloignés. Dans ces moments-là, désireuse de rester zen, je deviens favorable à la mondialisation, parce qu’elle distille des choses sans identité, sans âme, des choses trop édulcorées pour susciter une quelconque émotion en nous. » 

page 36

Au fond, ce livre invite surtout à ne pas oublier qui l’on est et d’où l’on vient et à ne pas se laisser aveugler par des rêves illusoires. 

« On peut remplacer nos pagnes par des pantalons, trafiquer nos dialectes, voler nos masques, défriser nos cheveux ou décolorer notre peau, mais aucun savoir-faire technique ou chimique ne saura jamais extirper de notre âme la veine rythmique qui bondit dès la première résonance du djembé. » 

page 195

Pour conclure, je dirais que c’est un livre qui peut aussi faire écho à la situation vécue par de nombreux ultramarins (antillais, guyanais, réunionais etc.) qui quittent leur terre pour étudier ou travailler en France métropolitaine. Certes, la situation est différente car ces territoires restent des territoires français (à priori) mais le sentiment de solitude et de déracinement décrit dans le livre m’ont beaucoup parlé. Rester ou Partir ? Vivre ailleurs ou revenir ? Beaucoup de ces questions se bousculent dans la tête des enfants de l’exil. 

  1. https://www.liberation.fr/planete/2019/12/05/afrique-du-sud-black-tax-le-poids-de-la-solidarite-familiale_1767548/