Comment avons nous pu penser que le peuple de la lune et de l’Océan pourrait parler avec celui de la clôture et de la marchandise ? Nous avons cru pouvoir cohabiter à leurs côtés. Mais encore faudrait-il qu’ils soient venus habiter cette terre. La vérité, c’est qu’ils sont venus l’exploiter.
page 175
Informations générales
Année de parution : 2022
Genre : Roman / Fantasy / Young Adult
Editeur : Slalom
Nombre de pages : 384
Incipit
« Les cartes défilent entre mes doigts glacés. L’opération a quelque chose de viscéralement satisfaisant. C’est peut-être ce claquement feutré, ou la cadence hypnotique avec laquelle le jeu passe entre mes mains, ou encore la façon dont il se cale parfaitement au creux de ma paume… »
Résumé
Quatre filles, deux époques, plusieurs destins entremêlés. Naïla est une jeune parisienne d’origine martiniquaise contrainte de passer les vacances d’été chez sa grand-mère en Martinique. Un secret de famille et une ancienne prophétie vont bouleverser sa vie. En effet, en 1657, trois autres jeunes femmes vont avoir un destin lié au sien. On a d’abord Funmilayo, une jeune prêtresse Yoruba qui va être capturée et vendue comme esclave. Ensuite, il y a Nònoum, une jeune kalinago dont la vie va être bouleversée par l’arrivée des colons sur son île. Enfin, on retrouve Rozenn, une jeune bretonne qui a fuit son pays pour échapper aux accusations de sorcellerie. Le point commun de ces jeunes filles : Ioüanacaéra (la Martinique) et une ancienne prophétie qui pourrait changer bien des choses.
Avis et analyse
Il y a parfois des livres qui semblent s’adresser directement à vous. Comme le dit si bien Mohamed Mbougar Sarr dans La plus secrète mémoire des hommes, « ce livre s’adressait à moi. Comme s’adresse toujours à nous tout livre essentiel. » Je suis extrêmement reconnaissante de l’existence même de ce livre. Je suis heureuse qu’il puisse être lu par le plus grand nombre et notamment par la jeunesse antillaise.
C’est la première fois que je lis un roman qui offre une si belle représentation de l’histoire martiniquaise, et par extension caribéenne, sous tous ses aspects, aussi bien ses horreurs et ses richesses. Le choix des quatre héroïnes permet de présenter ces différents aspects. En effet, chacune représentent un pan de l’histoire martiniquaise.
Nònoum est la voix trop souvent oubliée des primo-habitants de nos îles, à savoir les Kalinago, les Arawak, les Taïnos, tous ces peuples appelés « indiens » ou « amérindiens » par les colons. Ces peuples premiers ont été quasiment éradiqués par l’arrivée de ces derniers mais ils sont encore présents parmi nous. Le peuple Garifuna est un bon exemple.
« Il parait que notre peuple disparaîtra. Qu’il ne restera plus personne pour glorifier la Femme-Grenouille et l’Homme-Chauve-Souris ni pour honorer le cycle de la pluie et du soleil. Il parait qu’on oubliera jusqu’à notre langage, nos noms, et que nous ne serons plus là pour conter les chansons de la rivière et de la terre. Il parait que la bravoure du peuple de la lune ne sera plus qu’une légende, figée dans des images de papiers, car nous ne serons plus là pour nous raconter nous-mêmes, seulement condamnés à être racontés par ceux-là mêmes qui nous ont effacés. Mais ce qu’on omis de dire ces gens , c’est que nous ne partirons pas sans avoir fait couler leur sang. »
page 304
Funmilayo représente toutes les personnes qui ont été arrachées à leurs terres et ont été réduites en esclavage. Son courage, sa volonté de conserver sa culture et son attachement à la déesse Oshun illustre le combat de ces hommes et ces femmes pour garder leur dignité, leur puissance et leur résilience.
« Nous ne serons jamais des héros. Nous ne fuirons probablement pas, n’égorgerons pas nos maîtres et ne mettrons pas le feu à cette maudite habitation. Nous n’échapperons pas à cette violence inhumaine qui finira par nous broyer tous, aussi surement que le jour succède à la nuit. Mais nous danserons. Nous rirons. Nous chanterons. Nous tomberons amoureux. Là où ce monde s’acharne à faire de nous des biens meubles, nous ne cesserons de clamer que nous sommes des êtres humains. »
page 127
Rozenn est un personnage intéressant à plusieurs niveau. En France, elle subit la violence d’une société qui la rejette et qui la considère comme une sorcière. En Martinique, elle accède à un autre statut car sa couleur de peau la place au dessus dans la société. Elle représente aussi ceux qu’on appelait les petits blancs, pas assez riches pour être propriétaires d’esclaves, parfois eux-mêmes quasiment en esclavage avec des contrats d’engagement aux conditions difficiles.
« On est sorcière pour tout et son contraire : trop laide, trop belle, trop pauvre, trop riche, trop indépendante, trop vieille, trop simplette, trop savante… la vérité, c’est qu’on est des femmes , et bien souvent, pour les petits hommes qui dominent le monde, c’est déjà un péché en soi ! »
page 70
Naïla est le fruit de cet héritage et va en prendre conscience. L’autrice a expliqué lors d’un club de lecture organisé par Deli (du compte Overbookees) qu’elle souhaitait abolir la temporalité pour montrer que ce qui s’est passé en 1600 a des conséquences actuelles.
Le fait d’avoir choisi des héroïnes adolescentes montrent l’impact de la colonisation, de l’esclavage et du racisme sur la jeunesse.
La dynamique entre les filles est marquée par la sororité et comme l’explique l’autrice elle-même « La sororité est avant tout quelque chose qui se construit dans l’action. On n’est pas sorore uniquement avec les femmes qui nous ressemblent. »
Etant caribéenne, guadeloupéenne descendante de kalinago, de français et d’africains, ce récit m’a bouleversée. Son message dépasse la sphère caribéenne car il invite à se lever contre l’injustice et à se dresser contre l’oppression. C’est donc un livre essentiel. A lire, à relire et à offrir !
Il n’est pas bon de s’aventurer dans le fin fond des ravines du passé des autres.
pages 271
Informations générales
Année de parution : 1997
Genre : Roman
Editeur : Robert Laffont
Nombre de pages : 280
Incipit
« Ranélise lui avait tant de fois raconté sa naissance qu’elle croyait y avoir tenu un rôle ; non pas celui d’un bébé terrorisé et passif que Madame Fleurette, la sage-femme, extirpait difficilement d’entre les cuisses ensanglantées de sa mère ; mais celui d’un témoin lucide ; d’un acteur essentiel, voire de sa mère, l’accouchée, Reynalda elle-même qu’elle s’imaginait assise raide, lèvres pincées , bras croisés, une mine de souffrance indicible sur la figure.«
Résumé
Abandonnée par sa mère, Marie-Noëlle vit quand même une enfance heureuse en Guadeloupe auprès de Ranelise, la femme qui l’a recueillie. Un jour, sa vie bascule lorsque sa mère décide de la faire venir auprès d’elle en France. C’est désormais à Savigny-sur-Orge, auprès d’une mère au coeur froid comme l’hiver qu’elle va habiter. Heureusement, son beau-père est là pour contrebalancer cette mère qui reste absente même si elle vit désormais avec elle. Plus tard, c’est le secret de sa naissance que Marie-Noëlle va s’obstiner à vouloir percer. Cette quête de vérité et d’identité va la confronter à un passé qui va la marquer profondément.
Avis et analyse
L’abandon maternel et l’abandon de la terre natale
Dans ce roman, Maryse Condé aborde les thèmes qui lui sont chers et qui jalonnent plusieurs de ses oeuvres : la quête identitaire, la condition féminine, l’exil ou encore le racisme et le colonialisme.
Dans ce livre, l’autrice met en lumière le destin de trois femmes que tout opposent à cause d’un secret qui les ronge : la grand-mère Nina, la mère Reynalda et la fille Marie-Noëlle.
Il y a une véritable relation de haine entre les femmes de cette lignée. Reynalda et sa mère se détestent depuis toujours et il n’y a pas non plus d’amour entre Reynalda et sa fille.
Marie-Noëlle, tente de se construire malgré l’absence d’amour maternel. Tout son être est imprégné de cette problématique et tout ce qu’elle fait tourne autour de sa mère ou s’inscrit en contradiction avec.
« C’était à cause de Reynalda si elle n’avait de goût pour rien, pour personne, si elle dérivait sans but dans l’existence »
page 96
Marie-Noëlle est à la fois admirative et dégoutée par cette mère qui ne pense à rien d’autres qu’à son ascension sociale. Reynalda a tourné le dos à sa terre natale, la Guadeloupe et plus précisément la Désirade, comme elle a tourné le dos à sa famille.
La Désirade symbolise aussi l’éloignement et l’abandon car il s’agit d’une île qui a longtemps été délaissée. Dans le livre, on voit bien qu’il s’agit d’une terre aride et elle revient d’ailleurs souvent dans les cauchemars de Marie-Noëlle. Ainsi, Marie-Noëlle, comme la terre de ses ancêtres subie l’abandon et le délaissement.
L’exil, une fuite loin des démons de son passé
Marie-Noëlle choisit de s’éloigner de cette mère indifférente et prend la route de l’exil. N’ayant pas trouvé sa place auprès de celle qui l’a mise au monde, elle cherche un endroit auquel appartenir.
Son expérience à Boston est l’occasion de critiquer le rêve américain. Pour le personnage de Stanley Watts, le mari de Marie-Noëlle, émigrer aux Etats-Unis c’est aller dans « le seul pays où un nègre peut réussir » (page 78). Cependant, le racisme et la misère sociale, surtout pour les noirs est la même partout. Pourtant, ces là-bas, terre d’immigration et d’exil que Marie-Noëlle a fini par trouver sa place.
« Les Etats-Unis d’Amérique étaient faits pour ceux de son espèce, les vaincus, ceux qui ne possèdent plus rien, ni pays d’origine, ni religion, peut-être une race et qui se coulent, anonymes, dans ses vastes coins d’ombre. »
page 163
En réalité, Marie-Noëlle tente de fuir les démons de son passé. De Paris, Nice ou encore Boston, elle appartient à la grande famille des êtres déracinés, un thème cher à Maryse Condé que l’on retrouve également dans L’histoire de la femme cannibale.
« L’identité, ce n’est pas un vêtement égaré que l’on retrouve et qu’on endosse avec plus ou moins de grâce. Elle pouvait faire ce qu’elle voulait, elle ne serait plus jamais une vraie guadeloupéenne. »
page 172
La quête identitaire
Le secret autour de la naissance de Marie-Noëlle est la raison de sa quête d’identité et occupe une place centrale dans le livre.
En effet, Marie-Noëlle souhaite découvrir qui est son père et les raisons pour lesquelles sa mère la rejette.
« Bâtarde née de père inconnu. Belle identité que celle-là ! Tant qu’elle n’aurait pas d’autres indications à inscrire sur son livret de famille, elle ne pourrait rien mener à terme »
page 220
Toutefois, cette quête sera semée d’embuches et le lecteur est, comme l’héroïne, baladé entre les différentes versions qui s’opposent.
En réalité, la quête identitaire de Marie-Noëlle est une analogie de la quête identitaire des antillais. C’est Maryse Condé, elle-même qui l’a affirmé lors d’une interview : « […] pendant trop longtemps nous avons cherché l’origine, on a pensé que sans savoir d’où l’on venait on ne pouvait pas arriver à être équilibrés […] maintenant, puisque c’est tellement difficile et qu’on n’y arrive jamais, je crois qu’il faut prendre son parti et vivre avec ces lacunes, avec ces absences ».1
Au final, le message est d’apprendre à avancer malgré tout. Le fait de ne pas connaître ses origines ne doit pas nous enchaîner et nous bloquer.
« Est-ce qu’elle ne pouvait pas continuer de vivre comme elle le faisait ? Sans identité, comme une personne à qui on a volé ses papiers et qui erre à travers le monde ? Est-ce qu’ainsi elle n’était pas plus libre ? C’est une sale manie de vouloir savoir à tout prix d’où on sort et la goutte de sperme à laquelle elle doit la vie »
page 243
Même si je n’aime pas les fins ouvertes, la vérité n’est pas l’élément le plus important du récit. L’essentiel est de tracer son parcours de vie. En cela, ce roman est une invitation à l’acceptation.
« Il y a devant toi toute une place faite pour le bonheur que tu rempliras quand tu cesseras d’épier par-dessus ton épaule.«
entrevue accordée à Maria Anagnostopoulou Hielscher, Parcoursidentitairesdelafemmeantillaise, «Etudesfrancophones», 1999, vol. XIV, n° 2, p. 77.) trouvé dans l’article ‘Desirada’: des voix contre le silence de Anne Marie Miraglia ↩︎
La condition de la femme est par conséquent le noeud de toute la question humaine, ici, là-bas, partout. Elle a donc un caractère universel.
Page 27 – L’émancipation des femmes et la lutte de libération de l’Afrique, Thomas Sankara
Résumé
Les impatientes
Au Cameroun, il existe des cultures où les femmes n’ont droit à rien et ont pour seul destin leur mariage. On leur répète sans cesse d’être patientes et de tout supporter en silence. Le récit présente le destin croisé de trois femmes qui n’en peuvent plus d’être patientes. Mariées de force, violées, humiliées, elles sont contraintes de tout accepter… mais jusqu’à quand ? Ramla, Safira et Hindou sont le reflet de la condition féminine au Sahel. A travers leurs histoires, l’actrice dénonce l’ensemble des violences faites aux femmes, ce qui donne au récit une portée universelle.
L’émancipation des femmes et la lutte de libération de l’Afrique
Lors d’un rassemblement de plusieurs milliers de femmes à Ouagadougou, le 8 mars 1987, Thomas Sankara livra un discours puissant dans lequel il appela à la fin de l’oppression des femmes. Il expose les origines de cette oppression et explique à quel point cela pose problème non seulement au Burkina Faso mais aussi dans le monde entier. Il développe une compréhension marxiste de la société humaine et met la libération de la femme au service de la Révolution.
Analyse
Le féminisme est souvent considéré comme une valeur occidentale et est parfois présenté en opposition à certaines traditions africaines. Pourtant, que ce soit en Occident ou en Afrique, force est de constater que le patriarcat est le schéma dominant (bien qu’il existe des sociétés matriarcales sur le continent africain). Ainsi, il serait faux de croire que la lutte féministe est une lutte occidentale. Cette lutte existe aussi en Afrique et ces deux livres en sont le parfait exemple.
La critique des sociétés patriarcales
La vidéo montrant un pasteur africain affirmer avec fougue que « La place de la femme c’est la cuisine » a fait le tour du monde. Si cette vidéo a pu nous faire rire (jaune), elle ne doit pas nous faire oublier que c’est une réalité pour certaines femmes sur le continent (et dans de nombreuses régions du monde).
La patriarcat peut se définir grossièrement comme une société dominée par les hommes et fondée sur l’autorité prépondérante du père. Pour autant, il n’est pas pertinent de comparer le patriarcat qui s’exerce en Occident à celui qui s’exerce en Afrique ou encore en Asie ou en Amérique. Chaque culture a ses propres spécificités et la comparaison peut vite atteindre ses limites.
On peut cependant soulever le fait que les premières victimes de ces systèmes sont les femmes. Elles sont bien souvent placées à un rang inférieur et mènent une vie jalonnée d’épreuves.
Dans le livre Les impatientes, Djaïli Amadou Amal dénonce le poids du mariage ainsi que la polygamie et les mariages forcés. Dans la société qu’elle décrit, les filles sont élevées dès le plus jeune âge dans le seul objectif d’être mariées.
« Nous ne sommes ni les premières ni les dernières filles que mon père et mes oncles marieront. Au contraire, ils sont plutôt contents d’avoir accompli sans faille leur devoir. »
page 21 – Les impatientes
Dans certaines cultures, le mariage apparaît comme un véritable instrument de domination. Après la domination du père, les femmes subissent la domination de leur époux.
« Les conseils d’usage qu’un père donne à sa fille au moment du mariage, et par ricochet, à toutes les femmes présentes, on les connaissait déjà par coeur. Ils ne se résumaient qu’à une seule et unique recommandation : soyez soumises ! »
page 77 – Les impatientes
Les femmes sont muselées, elles n’ont pas le droit à la parole et doivent être totalement soumises. La vie maritale est le destin funeste promis aux jeunes filles, une prison dont elles ne peuvent s’échapper.
« En catimini, les femmes de la famille me parlaient du mariage comme d’un devoir auquel on ne pouvait échapper. Et si, par malheur, il m’arrivait encore d’évoquer l’amour, elles me traitaient de folle, me disaient que j’étais égoïste et puérile, que je manquais de coeur et n’avais pas la sens de la dignité. »
page 54 – Les impatientes
Cette condition est également dénoncée par Thomas Sankara. Bien que la situation soit différente au Burkina Faso, les femmes sont pour lui tombées dans le piège du patriarcat.
« La tendresse protectrice de la femme à l’égard de la famille et du clan devient le piège qui la livre à la domination du mâle. »
page 29 – L’émancipation des femmes et la lutte de libération de l’Afrique
Ces deux écrits ont pour point commun de dénoncer le poids des coutumes et des traditions qui empêche l’émancipation des femmes.
« La coutume interdit aux filles d’éconduire un prétendant. Même si l’on n’est pas intéressée, on doit quand même éviter de froisser un homme. »
page 37 – Les impatientes
Bien que les traditions camerounaises et burkinabé soient différentes, les femmes subissent des formes d’oppression que les auteurs dénoncent avec force.
« Un homme, si opprimé soit-il, trouve un être à opprimer : sa femme. »
page 34 – L’émancipation des femmes et la lutte de libération de l’Afrique
Je répète que ces ouvrages ne sont pas une description de ce que vive toutes les femmes africaines au sein des 54 pays du continent. Djaïli Amadou Amal décrit la situation des femmes dans certaines communautés peules et de la condition féminine au Sahel et Thomas Sankara adresse son discours aux femmes burkinabé. C’est certes une réalité mais il ne faut pas généraliser à l’ensemble du continent africain. Ce qui est intéressant dans ces ouvrages est de montrer que les idées féministes existent aussi en Afrique.
L’émancipation des femmesnécessaire à la libération du Continent
Djaïli Amadou Amal, décrit parfaitement les conséquences de ces différentes oppressions sur les femmes.
« Il est difficile, le chemin de vie des femmes ma fille. Ils sont brefs, les moments d’insouciance. Nous n’avons pas de jeunesse. Nous ne connaissons que très peu de joies. Nous ne trouvons le bonheur que là où nous le cultivons. A toi de trouver une solution pour rendre ta vie supportable. Mieux encore, pour rendre ta vie acceptable […] J’ai piétiné mes rêves pour mieux embrasser mes devoirs. »
page 121 – Les impatientes
Le fait de tout devoir supporter en silence a un impact sur la santé mentale des femmes africaines et fini par les détruire totalement.
« On confirme que je suis folle. On commence à m’attacher. Il parait que je cherche à fuir. Ce n’est pas vrai. Je cherche juste à respirer. Pourquoi m’empêche-t-on de respirer ? De voir la lumière du soleil ? Pourquoi le prive-t-on d’air ? Je ne suis pas folle. […] Si j’entends des voix ce n’est pas celle du djinn. C’est juste la voix de mon père. La voix de mon époux et celle de mon oncle. La voix de tous les hommes de ma famille. […] Non, je ne suis pas folle. Pourquoi m’empêcher-vous de respirer ? Pourquoi m’empêchez-vous de vivre ? »
pages 151-152 – Les impatientes
Le livre Les impatientes contient de nombreux passages éprouvants. Sa lecture est difficile et bouleversante. C’est pourtant une lecture nécessaire pour comprendre l’impact des sociétés fondées sur la domination masculine. En le lisant, on ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec les femmes afghanes dont les conditions de vie ont empiré avec le retour des talibans.
C’est la raison pour laquelle, Thomas Sankara souhaite mettre fin à la société patriarcale et dominatrice de son pays.
« Aussi le sort de la femme ne s’améliorera-t-il qu’avec la liquidation du système qui l’exploite. »
page 30 – L’émancipation des femmes et la lutte de libération de l’Afrique
Balayant toute idée d’infériorité de la femme, Thomas Sankara met en avant sa force. Son discours est une ode à la femme burkinabé et à la femme de manière générale. Entre colère contre des hommes qui ne cessent d’exploiter et de soumettre les femmes et exaltation à la libération, son discours résonne encore aujourd’hui.
« […] cet être dit faible mais incroyable force inspiratrice des voies qui mènent à l’honneur […] »
page 25 – L’émancipation des femmes et la lutte de libération de l’Afrique
Pour lui, la libération des femmes est étroitement associée à la Révolution. Les femmes sont utiles à la société. Il ne s’agit pas d’êtres fragiles mais de véritables forces. A ce titre, les laisser rayonner est un service rendu à la nation.
« Car la révolution ne saurait aboutir sans l’émancipation véritable des femmes. »
page 53 – L’émancipation des femmes et la lutte de libération de l’Afrique
Ainsi, si ces deux livres parlent de la situation des femmes dans des sociétés bien distinctes, il n’en ont pas moins un dimension universel.
« Cette main de la femme qui a bercé le petit de l’homme, c’est cette main qui bercera le monde entier. »
page 67 – L’émancipation des femmes et la lutte de libération de l’Afrique
Ces deux livres m’ont permis de prendre conscience qu’il existe une véritable lutte féministe sur le continent africain. Il serait réducteur d’associer cette valeur uniquement au monde occidental. Souvent caricaturée, la femme africaine a de grands enseignements à partager au reste du monde et ses luttes méritent d’être mises en lumière.
Que deviendra le monde si nos femmes ont peur ? Ils s’effondrera le monde ! Sa voûte tombera et les étoiles qui le constellent, se mêleront à la poussière des routes !
pages 95-96
Informations générales
Année de parution : 1986
Genre : Roman
Nombre de pages : 278
Résumé
Tituba est la fille d’une esclave violée par un marin anglais. A la mort de sa mère, elle va être recueillie par Man Yaya, une guérisseuse qui va lui enseigner son art. Se retrouvant seule à la mort de la vieille dame, Tituba va perfectionner les pouvoirs enseignés par Man Yaya et vivre dans une certaine liberté alors même que les siens sont encore esclaves.
Sa rencontre avec d’autres esclaves et notamment avec John Indien dont elle tombe amoureuse vont lui donner envie de sortir de sa solitude. Prête à tous les sacrifices pour l’homme qu’elle aime, elle décide de renoncer à sa liberté pour le suivre et se mettre au service de sa maitresse.
Après des péripéties chez cette dernière, Tituba va être contrainte de quitter la Barbade, toujours pour suivre John Indien, pour atterrir au village de Salem. Au service de Samuel Parris, elle va devoir survivre au sein d’une communauté puritaine obsédée par le mal en pleine chasse aux sorcières.
Trigger Warning : ce livre contient des scènes de violences sexuelles.
Avis et analyse
Ce livre est pour le moment incontestablement celui que je préfère dans l’œuvre de Maryse Condé. On retrouve la plume subtile et percutante de l’auteure mais également des personnages complexes qui ne laissent pas indifférents.
Il y aurait en effet énormément de choses à dire sur les différents personnages et peut-être que cela fera l’objet d’une autre chronique mais pour le moment j’ai souhaité vous présenter les deux axes qui m’ont le plus marqués dans cette lecture.
Le magico-religieux, arme de résistance
Bien que le récit se déroule pendant la période esclavagiste, Tituba se distingue par sa relative liberté.
En effet, même si elle est née esclave, elle a connu une période de liberté lorsqu’elle vivait seule dans la forêt. Contrairement à ses contemporains qui n’ont pas eu le choix, toute la subtilité réside dans le fait que c’est elle-même qui choisit de renoncer à sa liberté. Ainsi, par amour, elle fera ce choix à deux reprises. Toutefois, est-on vraiment libre quand on est amoureux ? C’est toute l’ambiguïté du roman.
« Il éclata de rire à nouveau. Mon Dieu, comme cet homme savait rire ! Et à chaque note qui fusait de sa gorge, c’était un verrou qui sautait de mon coeur. »
page 32
Cette décision distingue déjà Tituba des autres esclaves. Mais ce qui fait d’elle un être exceptionnel, ce sont surtout les pouvoirs qu’elle possède.
« Qu’est-ce qu’une sorcière ? Je m’apercevais que dans sa bouche, le mot était entaché d’opprobre. Comment cela ? Comment ? La faculté de communiquer avec les invisibles, de garder un lien constant avec les disparus, de soigner, de guérir n’est-elle pas une grâce supérieure de nature à inspirer respect, admiration et gratitude ? En conséquence, la sorcière, si on veut nommer ainsi celle qui possède cette grâce, ne devrait-elle pas être choyée et révérée au lieu d’être crainte ? »
pages 33-34
Ainsi les pratiques de Tituba s’inscrivent en opposition au puritanisme incarné par Samuel Parris, le pasteur qui deviendra son maitre à Salem. Alors que Tituba est à l’écoute de la nature et des esprits, Samuel Parris incarne une religion puritaine dans laquelle l’obsession du mal est reine.
« C’est peut-être parce qu’ils ont fait tant de mal à tous leurs semblables, à ceux-là parce qu’ils ont la peau noire, à ceux-là parce qu’ils l’ont rouge, qu’ils ont si fort le sentiment d’être damnés ? »
page 78
Tituba n’aura de cesse de chercher à guérir et à faire le bien autour d’elle alors que les habitants de Salem sont aveuglés par leur haine engendrée par la peu du malin. Tout le monde devient suspect et la terreur s’installe au fur et à mesure. Avec un certain cynisme, Maryse Condé dénonce les dérives de la religion à cette époque. La résistance passe donc par le refus de la religion imposée et par le fait de maintenir les pratiques enseignées par les ancêtres.
« Ont-ils tant besoin de haïr qu’ils se haïssent les uns les autres ? »
page 246
Tituba est à la fois crainte et détestée par ses différents maîtres car elle incarne l’insoumission. Par tous les moyens, ils chercheront à la faire plier mais elle incarne quelque chose qui ne peut être mis en esclavage. La force de Tituba est aussi sa faiblesse car cela l’entrainera dans des situations complexes. Au contraire, John Indien incarne un autre mode de survie. Il n’est pas dans la révolte mais dans une sorte de manipulation de ses maîtres, il joue au parfait esclave et réussi à s’en sortir comme cela. A plusieurs reprises, il invite Tituba à faire de même, mais jamais celle-ci ne pliera.
Au fil de l’histoire, la révolte va prendre de plus en plus de place dans le coeur de Tituba.
« Aguerrir le coeur des hommes. L’alimenter de rêves de liberté. De victoire. Pas une révolte que je n’ai fait naître. Pas une insurrection. Pas une désobéissance. »
page 268
Tituba est une créature d’amour et elle n’aura de cesse d’aider aux qui croise son chemin, parfois cela lui portera préjudice et elle ne sera pas toujours récompensée. Pourtant, lorsqu’il s’agit de la liberté des siens, Tituba n’hésitera jamais à mettre ses pouvoirs à contribution.
« Un jour, nous serons libres et nous volerons de toutes nos ailes vers notre pays d’origine »
Maryse Condé a l’art de mettre en scène des personnages féminins complexes au sein desquels se mêlent force et faiblesse, ombre et lumière. Bien que différente, Tituba m’a rappelée Rosélie, l’héroïne de L’histoire de la femme cannibale par la complexité et la profondeur de son caractère.
Plusieurs éléments du roman soulèvent des questions féministes comme la question de l’avortement ou encore de la libération sexuelle de la femme.
« Pour une esclave, la maternité n’est pas un bonheur. Elle revient à expulser dans un monde de servitude et d’abjection, un petit innocent dont il lui sera impossible de changer la destinée. »
page 83
Malgré toute les difficultés qu’elle traverse, Tituba est assez libérée et n’hésite pas à suivre ses désirs, comme le montre de nombreuses scènes avec John Indien. Cette libération sexuelle entre en contraste avec la situation vécue par Elizabeth Parris, la femme de Samuel Parris qui vit dans la peur et la soumission de son époux.
« – Si tu savais ! Il me prend sans ôter ni mes vêtements ni les siens, pressé d’en finir avec cet acte odieux.
[…]
– Odieux ? Pout moi, c’est le plus bel acte du monde ! ».
page 70
La puissance féminine du récit apparait également à travers les esprits de la mère de Tituba et de Man Yaya qui lui rendent visite pour lui donner des conseils et l’aiguiller dans ses choix, notamment en ce qui concernent ses relations amoureuses.
« Pourquoi les femmes ne peuvent-elles se passer des hommes ? »
page 34
Tout au long du récit, il y une véritable critique de la société patriarcale. A cet égard, l’attitude de Tituba contraste avec celle de John Indien, ce dernier réussissant à s’en sortir en toute circonstance.
« Les hommes n’aiment pas. Ils possèdent. Ils asservissent. »
page 29
« Blancs ou Noirs, la vie sert trop bien les hommes ! »
page 159
Un des plus beaux passages témoignant du féminisme de l’oeuvre de Maryse Condé est la rencontre entre Tituba et Hester, une femme également soupçonnée de sorcellerie. Leurs échanges sont magnifiques et reflètent une véritable sororité entre les deux femmes. Ce personnage marquera d’ailleurs profondément Tituba.
« Je sais qu’elle poursuit son rêve : créer un monde de femmes qui sera plus juste et plus humain. »
page 271
Si le thème des sorcières et du féminisme vous intéresse, je vous recommande vivement l’essai Sorcières de Mona Chollet.
L’auteur
Photo tirée du site Internet de RCI, Maryse Condé, lauréate du Nobel alternatif de Littérature
J’ai eu la chance de découvrir les ouvrages de Maryse Condé dès l’école primaire. J’ai toujours été surprise du manque de visibilité de son oeuvre en France alors même que sa renommée est mondiale. Née en 1937 à Pointe-à-Pitre, ses romans sont célébrés dans le monde entier. Angela Davis a même écrit la préface d’un de ses livres, Moi, Tituba sorcière… Noire de Salem.
Elle est la fondatrice du Centre des études françaises et francophones de l’Université Columbia aux Etats-Unis et reçu le prix spécial de la Francophonie 2013 « pour sa contribution au rayonnement de la Francophonie à travers l’ensemble de ses œuvre ». Parmi les nombreux prix qu’elle a reçu, il y a le prix de la Nouvelle Académie de littérature (The New Academy Prize in Literature), qualifié de « prix Nobel alternatif » par la presse en 2018 .
La sorcière surgit au crépuscule, alors que tout semble perdu. Elle est celle qui parvient à trouver des réserves d’espoir au coeur du désespoir.
Page 30
Informations générales
Année de parution : 2018
Genre : Essai féministe
Nombre de pages : 231
Analyse
Mona Chollet nous raconte l’histoire des chasses aux sorcières et analyse leur impact sur la place de la femme dans nos sociétés actuelles. Elle démontre que les chasses aux sorcières furent en réalité une chasse aux femmes libres et indépendantes et nous fait prendre conscience des conséquences de ces sombres épisodes sur notre perception de la femme.
En achetant ce livre, je ne m’attendais pas à une telle remise en question. Je me suis rendue compte que j’avais encore beaucoup à apprendre sur le féminisme et que nombre de mes pensées étaient orientées par une conception de la femme façonnée par la société.
Fascinée depuis petite par l’image de la sorcière, j’ai longtemps été persuadée que ma grand mère en était une (je reste persuadée de l’avoir vu s’envoler sur son aspirateur, ne me demandez pas pourquoi) et ceux qui lisent ce blog savent que je suis une grande fan de la saga Harry Potter. C’est donc tout naturellement que j’avais hâte de lire cet essai.
Je souhaitais en effet en apprendre davantage sur la figure historique de la sorcière mais je ne m’attendais pas à ce que ce livre m’apporte autant.
Une chasse aux femmes libres et indépendantes
On a tous plus ou moins entendu parler des chasses aux sorcières. De Jeanne d’arc aux sorcières de Salem, de nombreuses femmes connurent les flammes du bûcher. Ce que l’on sait moins, c’est l’ampleur de ces chasses et le climat de terreur qui régnait sur les femmes à cette époque.
« Plus largement, cependant, toute tête féminine qui dépassait pouvait susciter des vocations de chasseurs de sorcières. Répondre à un voisin, parler haut, avoir un fort caractère ou une sexualité un peu trop libre, être une gêneuse d’une quelconque manière suffisait à vous mettre en danger. »
page 17
Pendant plusieurs siècles on a accusé les femmes d’être porteuses du mal. Toute absence de soumission de leur part pouvait entraîner la mort. Je pensais que ces chasses dataient du Moyen Âge alors que la plupart des grandes chasses se sont déroulées à la Renaissance et qu’il y eut des exécutions jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.
« La mise en scène publique des supplices, puissant instrument de terreur et de discipline collective, leur intimait de se montrer discrètes, dociles, soumises, de ne pas faire de vagues. En outre, elles ont du acquérir d’une manière ou d’une autre la conviction qu’elles incarnaient le mal ; elles ont dû se persuader de leur culpabilité et de leur noirceur fondamentales. »
page 23
Cette volonté d’écraser, d’asservir et de bâillonner les femmes a encore des conséquences de nos jours.
« En anéantissant parfois des familles entières, en faisant régner la terreur, en réprimant sans pitié certains comportements et certaines pratiques considérées comme intolérables, les chasses aux sorcières ont contribué à façonner le monde qui est le nôtre. Si elles n’avaient pas eu lieu, nous vivrons probablement dans des sociétés très différentes. »
page 13
Les conséquences sur notre vision actuelle de la femme
Même si de nos jours, on ne brûle plus les femmes sur des bûchers (ce qui n’empêche pas les féminicides, violences sexuelles, violences physiques et morales, discriminations et autres amabilités), la figure de la sorcière reste omniprésente.
« Une femme sûre d’elle, qui affirme ses opinions, ses désirs et ses refus, passe très vite pour une harpie, une mégère, à la fois aux yeux de son conjoint et aux yeux de son entourage. »
page 154
Il n’est d’ailleurs pas rare de traiter une femme peu appréciée de « sorcière ». Il est aussi fréquent de brandir la menace de « la vieille fille à chat » aux femmes célibataires. De même, une femme qui ose exprimer ses opinions haut et fort sera vite affublée du qualificatif d’ « hystérique ». Le spectre de la sorcière, femme folle ayant pour seul compagnie son fidèle chat noir, transparaît clairement derrière ces accusations.
Ce rejet des sorcières explique que la vieillesse des femmes soit si mal vécue dans nos sociétés. La jeunesse est sans cesse valorisée et l’industrie cosmétique gagne des milliards en vendant des promesses anti-âge, qui ne sont ni plus ni moins que les nouvelles potions magiques promettant une jeunesse éternelle. Jeune, la femme doit se montrer douce et docile, vieille elle est écartée de l’espace public. L’auteure nous interroge : et si la peur des vieilles femmes masquait en réalité une peur des femmes d’expérience ?
« Des siècles de haine et d’obscurantisme semblent avoir culminé dans ce déchainement de violence, né d’une peur devant la place grandissante que les femmes occupaient alors dans l’espace social. »
page 20
Mona Chollet dénonce également le contrôle exercé par la société sur le corps de la femme. Si le culte de la jeunesse domine, il n’a pas les mêmes conséquences sur les hommes et les femmes. L’exemple qu’elle cite à propos des cheveux blancs est assez révélateur. En effet, on valorise les hommes aux cheveux dits « poivre et sel » et on a aucun mal à les considérer comme séduisants. En revanche, une femme portant des cheveux blancs sera considérée comme négligée et sera fortement incitée à les teindre.
Cela m’a rappelé les diverses injonctions sur les tenues vestimentaires des femmes. Trop couvertes, elles sont des femmes soumises qui font du prosélytisme ou des femmes coincées qui ne savent pas se mettre en valeur. Pas assez couvertes, elles sont sommées de porter une « tenue républicaine ». Seins nus sur la plage, elles portent atteinte à la pudeur. Couvertes d’un burkini, elles portent atteinte à la laïcité. Je n’ai jamais entendu pareilles injonctions concernant la tenue des hommes. Pourquoi la société est-elle si obsédée par le contrôle des femmes jusqu’à contrôler leur manière de s’habiller ?
Un autre aspect du contrôle du corps des femmes s’illustre tristement par les diverses violences gynécologiques qui sont longuement abordées par l’auteure. Enfin, il y a aussi une réflexion intéressante sur l’analogie entre le contrôle du corps de la femme avec celui de la nature que je vous laisse découvrir au chapitre 4 intitulé « Mettre ce monde cul par-dessus tête. Guerre à la nature, guerre aux femmes ».
La réappropriation de l’image de la sorcière
Photos de manifestations issues des sites internet Journal des femmes, les Ourses à plumes, Pinterest et Courrier international
L’auteure se plait à imaginer un monde dans lequel les femmes n’auraient pas été brimées, un monde dans lequel elles auraient pu exprimer tout leur potentiel.
A titre d’exemple, beaucoup de femmes accusées de sorcellerie étaient en réalité des guérisseuses et de véritables précurseuses en médecine, alors même que, bien souvent, les professions médicales leur étaient interdites.
« Ce furent les sorcières qui développèrent une compréhension approfondie des os et des muscles, des plantes et des médicaments, alors que les médecins tiraient encore leur diagnostics de l’astrologie. »
pages 217-218
Evidement, leur travail a été bien souvent approprié par des hommes. Cela m’a fait beaucoup réfléchir car j’ai souvent entendu parler des « grands hommes » et, à part Marie Curie, l’école ne nous parle pas vraiment de l’apport des femmes dans nos sociétés. De même, les noms des rues mettent rarement à l’honneur des femmes.
« Les associer au Diable signifiait qu’elles avaient outrepassé le domaine auquel elles étaient censées se cantonner, et empiété sur les prérogatives masculines. »
page 218
Ces tentatives d’empêcher les femmes de s’élever et d’effacer leur rôle dans la société sont maintenant dénoncées. Ainsi, différents mouvements féministes n’hésitent pas à se réapproprier l’image de la sorcière en tant que symbole de la puissance des femmes.
L’auteur
Photo du site Revue Ballast
Née en 1973, Mona Chollet est une journaliste et actrice suisse. Elle est connue pour ses essais féministes. Elle commença sa carrière en tant que pigiste chez Charlie Hebdo puis quitta le journal après un désaccord avec le directeur de la rédaction. Elle est actuellement cheffe de la rédaction au Monde diplomatique.
Anger is useful. Use it for good. Support those in the struggle, rather than spending too much time pitying yourself.1
Page 221
Informations générales
Année de parution : 2017 – 2018
Genre : Essai anti-raciste
Nombre de pages : 255
Comme je l’ai lu en VO, j’ai traduit librement les citations à la fin de l’article. Elles sont surement mieux formulées dans la version française « Le racisme est un problème de blancs ».
Analyse
Le contexte
Aujourd’hui, la France, telle une princesse endormie, semble se réveiller brusquement et découvrir l’existence du racisme sur son territoire.
Pendant longtemps, elle s’est drapée les yeux de son universalisme et pointait du doigt la folie des autres pour se dédouaner.
Pourtant, le racisme est bien présent dans notre pays. S’il s’exprime de manière différente selon les régions du monde, on ne peut cependant nier son existence.
Il est vrai qu’à l’école, on apprend très peu de choses sur le sujet ainsi que sur l’histoire du peuple noir. La première fois qu’on entend parler de l’Afrique en classe d’histoire, c’est pour parler de l’esclavage. Bien souvent, cette histoire est présentée très sommairement en insistant sur le fait que les Africains auraient vendus leurs compatriotes en échange de quelques coquillages. Ensuite, vient la leçon sur la Colonisation qui vante les éloges des « bienfaiteurs » européens qui ont construit des routes et des hôpitaux.
Il est très difficile de déconstruire cette image du Blanc sauveur et du Non-Blanc sauvage qu’il faut civiliser. Ce sont ces préjugés qui prédominent dans l’inconscient de nos sociétés. C’est pourquoi, la lecture est essentielle pour comprendre ce qu’est réellement le racisme. Ici, la lecture permet non pas de construire mais de déconstruire des préjugés.
J’ai beau être antillaise et descendante d’esclave, j’ai longtemps imaginé l’Afrique noire comme une vaste terre de misère sans réelle histoire. C’est la lecture de certains ouvrages, comme Nations Nègres et Culture, qui m’a permis d’ouvrir les yeux et c’est l’une des principales raisons pour laquelle je me suis lancée dans l’aventure bookstagram et dans la création d’un blog littéraire.
Beaucoup de livres permettent de comprendre la problématique du racisme, comme Mille Petits Riens, et aujourd’hui j’ai choisi de vous présenter l’ouvrage de Reni Eddo-Lodge qui aborde la problématique raciale au Royaume-Uni et qui présente des similitudes avec la situation française.
Un titre qui fait réagir
Vous l’aurez remarqué, le titre du livre en VO est assez provocateur. Je vous avoue que c’est le titre en premier lieu qui m’a intriguée et poussée à découvrir l’oeuvre. Une certaine lassitude ressort de ce titre et inscrit ce livre comme une véritable thérapie pour ceux qui sont fatigués de parler avec des personnes qui refusent de voir le problème.
« I stop talking to white people about race because I don’t think giving up is a sign of weakness. Sometimes it’s about self-preservation. »2 .
Préface, page 15
Si le titre peut laisser penser à certains qu’ils ne sont plus invités à la discussion, cet essai propose en réalité un véritable dialogue rendu possible par l’abandon de certains préjugés. En effet, ce livre est LA discussion qu’il faut avoir sur le racisme.
La traduction française du titre est « Le racisme est un problème de blancs », ce qui est regrettable car on perd une partie de l’essence du message de l’auteur. C’est pour ce genre de traduction/réécriture que je préfère lire les versions originales quand je le peux.
Ce qu’elle met en lumière c’est le fait qu’il est difficile d’avoir ce genre de discussion avec des personnes blanches car elles peuvent se sentir attaquées, blessées ou mal à l’aise. Les personnes victimes de discrimination se retrouvent donc dans l’incapacité de dénoncer ce qui leur arrive au sein d’une société qui leur rappelle sans cesse qu’elles n’ont pas à se plaindre.
Un système à déconstruire
L’essai retrace l’histoire du Royaume-Uni sous l’angle de ses rapports avec les populations noires, ce qui permet de comprendre les liens complexes actuels.
Il aborde aussi plusieurs points intéressants comme les relations des noirs avec la police du Royaume-Uni (spoiler alert : oui, il y a des violences policières) ou encore le rôle ambigu du féminisme lorsqu’il s’agit de prendre en compte les problématiques propres aux femmes noires.
Mais c’est surtout une lecture essentielle pour comprendre le racisme structurel. L’auteur explique qu’il s’agit d’un système pensé uniquement pour les personnes blanches dans lequel les autres trouvent difficilement leur place.
Ce n’est pas tant une question de préjugés personnels mais plutôt d’un ensemble de préjugés collectivement admis au sein d’une société. C’est ce racisme qui a un impact direct sur les chances de réussite et même de survie des personnes qui en sont victimes.
Cette définition s’applique également en France. Même si les statistiques ethniques ne sont pas officiellement reconnues, on peut aisément voir que les chances de réussite d’un jeune élève noir de banlieue parisienne sont bien moins élevées que celles d’un élève blanc d’un lycée parisien. Et même lorsque cet élève noir intègre une grande école, ses chances de trouver un emploi sont nettement diminuées par rapport à son camarade blanc. Le racisme c’est aussi et surtout une question de comprendre qui détient le pouvoir et qui souhaite le garder.
« We tell ourselves that racism is about moral values, when instead it is about the survival strategy of systemic power »3
page 64
Reni Eddo-Lodge met ainsi toute une société face à ses contradictions. Pour revenir à la question des statistiques ethniques et des quotas, que l’on se pose actuellement en France, elle s’interroge sur le fait que les quotas soient si facilement acceptés quand il s’agit de dénoncer l’inégalité homme/femme alors qu’ils sont fortement critiqués concernant la lutte contre le racisme. Elle aborde également la thématique du privilège blanc qui fait également beaucoup parler aujourd’hui.
« White privilege is one of the reasons why I stopped talking to white people about race. Trying to convince stony faces of disbelief has never appealed to me. The idea of white privilege forces white people who aren’t actively racist to confront their own complicity in its continuing existence »4
page 87
Je vous renvoie au livre pour comprendre ce qu’est vraiment le privilège blanc si vous ne savez pas de quoi il s’agit car l’auteur l’explique à merveille. Il ne s’agit pas tant d’avoir une vie aisée à l’abri de toute difficulté. Il s’agit de vivre dans un monde qui est pensé et fait uniquement pour vous. Un monde où vous n’avez pas peur de subir un contrôle au faciès qui peut entraîner des violences policières. Un monde où vous n’avez pas à vous soucier de vous voir refuser un logement ou un emploi en raison de votre nom ou de votre apparence.
« Who really wants to be alerted to a structural system that benefits them at the expense of others? »5
Préface, page 11
L’auteure bouscule ceux et celles qui ferment les yeux sur ce système au motif qu’ils ou elles « ne voient pas la couleur des gens ».
« Not seeing race does little to deconstruct racist structures or materially improve the conditions which people of color are subject to daily. In order to dismantle unjust, racist structures, we must see race. »6
page 84
Enfin, après avoir dénoncer tout cela, elle incite le lecteur à déconstruire le système actuel afin de créer un monde dans lequel chacun aurait sa place.
« I don’t want to be included. Instead, I want to question who created the standard in the first place. After a lifetime of embodying difference, I have no desire to be equal. I want to deconstruct the structural power of a system that marked me out as different »7.
page 184
L’auteur
Photo du FESTIVAL METROPOLIS BLEU
Née en 1989 à Londres d’une mère nigériane, Reni Eddo-Lodge est une journaliste et auteure britannique qui écrit sur le féminisme et sur le racisme structurel. Elle écrit notamment pour le New York Times, The Guardian ou encore The Daily Telegraph.
A l’âge de quatre ans, elle demanda à sa mère quand est-ce qu’elle allait devenir blanche, ce qui lui fit réaliser qu’il y avait un problème de représentation dans la société. Avant d’être un livre, Why I’m No Longer Talking to White People About Race était un article qu’elle a publié sur son blog en 2014 et qui est devenu viral.
Traduction libre
La colère est utile. Utilisez-la pour le bien. Soutenez ceux qui luttent, plutôt que de passer trop de temps à vous apitoyer sur votre sort.
J’ai arrêté de discuter de race avec les Blancs car je ne considère pas l’abandon comme un signe de faiblesse. Parfois, il s’agit de se préserver.
Nous nous disons que le racisme est une question de valeurs morales, alors qu’il s’agit plutôt de la stratégie de survie du pouvoir systémique.
Le privilège blanc est l’une des raisons pour lesquelles j’ai cessé de parler de race avec les Blancs. Essayer de convaincre des visages fermés et incrédules ne m’a jamais plu. L’idée du privilège blanc oblige les Blancs qui ne sont pas activement racistes à affronter leur propre complicité dans l’existence continue du racisme.
Qui voudrait vraiment être averti d’un système structurel qui lui profite au détriment des autres ?
Ne pas voir la race ne contribue guère à déconstruire les structures racistes ou à améliorer matériellement les conditions auxquelles les personnes de couleur sont soumises quotidiennement. Afin de démanteler les structures racistes et injustes, nous devons voir la race.
Je ne veux pas être inclus. Je veux plutôt me demander qui a créé la norme en premier lieu. Après une vie passée à incarner la différence, je n’ai aucun désir d’être égale. Je veux déconstruire le pouvoir structurel d’un système qui m’a marqué comme étant différente.