Littérature africaine

Jacaranda, Gaël Faye

Tu sais, l’indicible ce n’est pas la violence du génocide, c’est la force des survivants à poursuivre leur existence malgré tout.

page 135

Informations générales

  • Année de parution : 2024
  • Genre : Roman
  • Editeur : Grasset
  • Nombre de pages : 288

Incipit

« Stella s’était précipitée dans le jardin. Elle l’avait vu s’effondrer au sol. Son ami, son enfance, son univers. Les hommes aux machettes étaient sales, luisant de sueur, satisfaits d’eux-mêmes.« 

Résumé

Milan, enfant métissé d’une mère rwandaise et d’un père français, veut percer les mystères de sa famille et surtout les silences de sa mère. Sa quête le conduira au Rwanda où il renouera avec une partie de sa famille, malgré les réticences de sa mère.

En redonnant la parole aux rescapés, c’est le récit du génocide qui se déroule petit à petit. Un passé lourd et douloureux qui affectent les vivants et leurs descendants. Assassins et victimes tentent de cohabiter à l’ombre des jacaranda sur des terres gorgées de sang et de honte.

Avis et analyse 

Lors de mon voyage en Afrique du Sud en 2019, j’avais été saisie par la beauté des arbres majestueux aux fleurs violettes. Je découvris alors qu’on les appelait Jacaranda. J’ai souvent pensé à la beauté paisible de ces grands arbres bordant les routes des résidences huppées, oubliant presque le sang et les larmes versés dans ce pays. 

Le Jacaranda est le symbole de la sagesse et de la renaissance, il n’est donc pas étonnant que Gaël Faye l’ai choisi comme titre pour son dernier livre. Comment renaître après un tel massacre ? Comment un pays peut-il se relever quand une partie de ses habitants s’est transformée en monstre sanguinaire ?

Ce sont les questions qui traversent les pages de Jacaranda. Avec toujours une grande sensibilité dans son écriture, Gaël Faye navigue dans les eaux troubles de la mémoire de son pays.

« Ce pays me troublait, m’effrayait, me répugnait. Partout, il y avait ces visages banals, ces gens normaux, ces hommes et ces femmes ordinaires capables d’atrocités inimaginables et qui étaient parmi nous, autour de nous, avec nous, vivant comme si rien de tout cela n’avait jamais existé.« 

pages 137-138

Déjà, dans Petit Pays, l’auteur nous avait plongé avec justesse au coeur de l’horreur à travers les yeux d’un jeune garçon qui a vu son monde s’effondrer progressivement. Jacaranda n’est pas une suite mais un récit d’un autre point de vue, celui des descendants des rescapés.

Milan est né dans le confort d’un foyer français loin des massacres et des tueries. Pourtant, le silence de sa mère est à bien des égards plus puissant que le souvenir des cris d’agonie. Ce silence a creusé un trou béant dans son enfance, le privant d’une mère aimante pour ne lui offrir que l’ombre d’une mère prisonnière de ses souvenirs.

Sa quête pour comprendre l’histoire de son pays et de ses origines peut apparaître comme une quête pour comprendre la femme qui l’a mis au monde. Briser son silence ne se fera pourtant pas sans éclat et ce qu’il va découvrir aura un impact durable sur sa vie.

Qu’ils aient connu directement le génocide comme Claude et Sartre ou indirectement parce qu’ils sont les enfants des rescapés comme Milan ou Stella, le drame de tout un pays a marqué au fer rouge ses habitants et sa diaspora.

 » – On célèbre quoi, au juste ? J’ai demandé. – Rien ! On fait des stocks de fêtes, au cas où. On rafistole nos foutues jeunesses gaspillées !« 

page 82

Comme dans son précédent ouvrage, la réflexion de Gaël Faye ne se cantonne pas au Rwanda, il pose aussi la question du métissage, des relations mixtes et de la vision de la situation par la France. Cela donne de la profondeur au récit et l’éloigne du pathos qui altère bien souvent les témoignages de guerre.

Si la reconstruction et le pardon semblent impossible au lendemain des massacres, le Rwanda comme le Jacaranda refleurira.

Analyse de l’incipit

L’incipit est une référence directe au génocide. Si Stella n’était pas née à l’époque, ce passage renvoie directement au vécu de sa mère. Cette scène prend tout son sens quand on connaît les secrets du Jacaranda… mais je vous laisse le découvrir en lisant !

Littérature caribéenne

Morne Câpresse, Gisèle Pineau

Le pays est en danger tant qu’il ne connaitra pas son histoire … Tu dois sauver les femmes pour reconstruire le pays.

page 102

Informations générales

  • Année de parution : 2008
  • Genre : Roman
  • Editeur : Mercure de France
  • Nombre de pages : 266

Epigraphe

Incipit

« Je les ai toujours connus comme ça, à se battre pour un rien. Ces deux chiens-là, Confiance et Espérance, ce sont les bêtes de la mère Pacôme. Vous occupez pas, ils montrent les crocs et grognent, mais ne sont guère méchants au fond.« 

Résumé

En Guadeloupe, il existe une mystérieuse communauté qui recueille les femmes à la dérive. Meurtrières, droguées et prostituées trouvent ainsi refuge au sein de la communauté des filles de Cham au sommet du Morne Câpresse.

La mère supérieure, Mère Pacôme veut en effet sauver la Guadeloupe. Animée d’une vocation divine, elle a fondé sa communauté lors de son retour en Guadeloupe après des années d’errance en Métropole.

Alors que sa soeur a disparu depuis plusieurs années, Line décide d’aller enquêter au sein de cette étrange communauté. Elle va vite découvrir que certains membres cachent bien des secrets … 

Avis et analyse 

De filles perdues à exemples pour la jeunesse, l’écart semble assez large à enjamber. Pourtant c’est bien la vocation de la communauté des Filles de Cham : Transformer les femmes blessées en lumière du monde. Cela dit, il n’est jamais bon de sortir d’un extrême pour en arriver à un autre et c’est ce que le roman va montrer. 

Entre le thriller psychologique et l’étude sociologique, Gisèle Pineau signe un roman qui ne laisse pas indifférent. Avec Line, on se plonge dans une véritable enquête pour savoir ce que sa soeur est devenue. Petit à petit, d’autres questions vont se poser sur l’entourage de la mère Pacôme et les véritables intentions de certaines soeurs. C’est ce qui va donner au roman cet effet de véritable page turner.

Le roman montre aussi à quel point il est facile de se laisser embrigader dans certains mouvements. En suivant Line, le lecteur peut s’identifier et se demander si lui aussi ne serait pas prêt à tout laisser pour fuir ses problèmes. Quel est le prix à payer pour trouver la paix ? Vouloir à tout prix échapper au monde d’en bas peut avoir des conséquences.

« Comment ne pas se laisser prendre au charme des lieux ? Pourquoi désirer encore le monde d’en bas quand le paradis était à portée de main ? »

page 115

La question de la folie est abordée avec une grande justesse par Gisèle Pineau. Cette dernière a exercé le métier d’infirmière en hôpital psychiatrique donc elle maîtrise bien le sujet et cela se ressent dans son écriture.

« Il faut le savoir, entrer dans la folie n’est pas si compliqué. Il suffit de se laisser glisser, se couler dans le courant, s’abandonner à la dérive. Le monde, se défaisant autour de vous, n’est plus que ruine et gravats. Mais des branches surviennent des murs éboulés. Des branches quasi miraculeuses viennent flotter à porter de vos mains. Instinct de survie, on se raccroche à quelque chose. »

page 102 

A travers l’expérience de la mère Pacôme, il y a aussi la folie d’un peuple qui cherche son histoire. En effet, Pacôme était déracinée et a fini par retrouver le chemin de son île mais aussi celui de ses ancêtres. Tout comme la Guadeloupe dont les habitants ont été arrachés à leurs terres et dont l’histoire s’est perdue progressivement à coup d’assimilation et d’humiliation.

L’histoire noire occupe une place fondamentale au sein de la communauté des filles de Cham. Il y a des cours et des hommages aux grandes figures noires qui permettent aux filles de se cultiver et de prendre conscience de la valeur de leur histoire et par conséquent de leur propre valeur.

S’il est essentiel à un peuple de connaître ses racines, on voit aussi comment cette histoire à pu abimer le peuple guadeloupéen. Ce constant mélange du passé et du présent est matérialisé par les voix des ancêtres et des anges qui se mélangent dans la tête de Pacôme.

Est-ce une folie douce qui anime les femmes de cette communauté ou est-ce que certaines ont des intérêts cachés ? Je vous laisse le découvrir en lisant ce roman. 

Analyse de l’incipit

Je teste une nouvelle rubrique ici car j’aime beaucoup relire l’incipit d’un roman une fois que je l’ai terminé. Les auteurs choisissent avec soin les premiers mots de leur livre donc j’imagine qu’ils ont un lien avec le reste de l’histoire et c’est ce que je propose d’analyser ici. Sans rentrer dans trop de détails pour ne pas spoiler l’histoire à ceux qui ne l’ont pas lu, je pense que cette mention des chiens de la mère Pacôme est une image des femmes qui font partie de son entourage proche. Entre rivalité, complot et jalousie, la chasse gardée de mère Pacôme est loin d’être dans la sainteté…

Littérature caribéenne

La prophétie des soeurs-serpents, Isis Labeau-Caberia

Comment avons nous pu penser que le peuple de la lune et de l’Océan pourrait parler avec celui de la clôture et de la marchandise ? Nous avons cru pouvoir cohabiter à leurs côtés. Mais encore faudrait-il qu’ils soient venus habiter cette terre. La vérité, c’est qu’ils sont venus l’exploiter.

page 175

Informations générales

  • Année de parution : 2022
  • Genre : Roman / Fantasy / Young Adult
  • Editeur : Slalom
  • Nombre de pages : 384

Incipit

« Les cartes défilent entre mes doigts glacés. L’opération a quelque chose de viscéralement satisfaisant. C’est peut-être ce claquement feutré, ou la cadence hypnotique avec laquelle le jeu passe entre mes mains, ou encore la façon dont il se cale parfaitement au creux de ma paume… »

Résumé

Quatre filles, deux époques, plusieurs destins entremêlés. Naïla est une jeune parisienne d’origine martiniquaise contrainte de passer les vacances d’été chez sa grand-mère en Martinique. Un secret de famille et une ancienne prophétie vont bouleverser sa vie. En effet, en 1657, trois autres jeunes femmes vont avoir un destin lié au sien. On a d’abord Funmilayo, une jeune prêtresse Yoruba qui va être capturée et vendue comme esclave. Ensuite, il y a Nònoum, une jeune kalinago dont la vie va être bouleversée par l’arrivée des colons sur son île. Enfin, on retrouve Rozenn, une jeune bretonne qui a fuit son pays pour échapper aux accusations de sorcellerie. Le point commun de ces jeunes filles : Ioüanacaéra (la Martinique) et une ancienne prophétie qui pourrait changer bien des choses.

Avis et analyse 

Il y a parfois des livres qui semblent s’adresser directement à vous. Comme le dit si bien Mohamed Mbougar Sarr dans La plus secrète mémoire des hommes, « ce livre s’adressait à moi. Comme s’adresse toujours à nous tout livre essentiel. » Je suis extrêmement reconnaissante de l’existence même de ce livre. Je suis heureuse qu’il puisse être lu par le plus grand nombre et notamment par la jeunesse antillaise.

C’est la première fois que je lis un roman qui offre une si belle représentation de l’histoire martiniquaise, et par extension caribéenne, sous tous ses aspects, aussi bien ses horreurs et ses richesses. Le choix des quatre héroïnes permet de présenter ces différents aspects. En effet, chacune représentent un pan de l’histoire martiniquaise.

Nònoum est la voix trop souvent oubliée des primo-habitants de nos îles, à savoir les Kalinago, les Arawak, les Taïnos, tous ces peuples appelés « indiens » ou « amérindiens » par les colons. Ces peuples premiers ont été quasiment éradiqués par l’arrivée de ces derniers mais ils sont encore présents parmi nous. Le peuple Garifuna est un bon exemple.

« Il parait que notre peuple disparaîtra. Qu’il ne restera plus personne pour glorifier la Femme-Grenouille et l’Homme-Chauve-Souris ni pour honorer le cycle de la pluie et du soleil. Il parait qu’on oubliera jusqu’à notre langage, nos noms, et que nous ne serons plus là pour conter les chansons de la rivière et de la terre. Il parait que la bravoure du peuple de la lune ne sera plus qu’une légende, figée dans des images de papiers, car nous ne serons plus là pour nous raconter nous-mêmes, seulement condamnés à être racontés par ceux-là mêmes qui nous ont effacés. Mais ce qu’on omis de dire ces gens , c’est que nous ne partirons pas sans avoir fait couler leur sang. »

page 304

Funmilayo représente toutes les personnes qui ont été arrachées à leurs terres et ont été réduites en esclavage. Son courage, sa volonté de conserver sa culture et son attachement à la déesse Oshun illustre le combat de ces hommes et ces femmes pour garder leur dignité, leur puissance et leur résilience.

« Nous ne serons jamais des héros. Nous ne fuirons probablement pas, n’égorgerons pas nos maîtres et ne mettrons pas le feu à cette maudite habitation. Nous n’échapperons pas à cette violence inhumaine qui finira par nous broyer tous, aussi surement que le jour succède à la nuit. Mais nous danserons. Nous rirons. Nous chanterons. Nous tomberons amoureux. Là où ce monde s’acharne à faire de nous des biens meubles, nous ne cesserons de clamer que nous sommes des êtres humains. »

page 127

Rozenn est un personnage intéressant à plusieurs niveau. En France, elle subit la violence d’une société qui la rejette et qui la considère comme une sorcière. En Martinique, elle accède à un autre statut car sa couleur de peau la place au dessus dans la société. Elle représente aussi ceux qu’on appelait les petits blancs, pas assez riches pour être propriétaires d’esclaves, parfois eux-mêmes quasiment en esclavage avec des contrats d’engagement aux conditions difficiles.

« On est sorcière pour tout et son contraire : trop laide, trop belle, trop pauvre, trop riche, trop indépendante, trop vieille, trop simplette, trop savante… la vérité, c’est qu’on est des femmes , et bien souvent, pour les petits hommes qui dominent le monde, c’est déjà un péché en soi ! »

page 70

Naïla est le fruit de cet héritage et va en prendre conscience. L’autrice a expliqué lors d’un club de lecture organisé par Deli (du compte Overbookees) qu’elle souhaitait abolir la temporalité pour montrer que ce qui s’est passé en 1600 a des conséquences actuelles.

Le fait d’avoir choisi des héroïnes adolescentes montrent l’impact de la colonisation, de l’esclavage et du racisme sur la jeunesse.

La dynamique entre les filles est marquée par la sororité et comme l’explique l’autrice elle-même « La sororité est avant tout quelque chose qui se construit dans l’action. On n’est pas sorore uniquement avec les femmes qui nous ressemblent. »

Etant caribéenne, guadeloupéenne descendante de kalinago, de français et d’africains, ce récit m’a bouleversée. Son message dépasse la sphère caribéenne car il invite à se lever contre l’injustice et à se dresser contre l’oppression. C’est donc un livre essentiel. A lire, à relire et à offrir !

Littérature caribéenne

Desirada, Maryse Condé

Il n’est pas bon de s’aventurer dans le fin fond des ravines du passé des autres.

pages 271

Informations générales

  • Année de parution : 1997
  • Genre : Roman
  • Editeur : Robert Laffont
  • Nombre de pages : 280

Incipit

« Ranélise lui avait tant de fois raconté sa naissance qu’elle croyait y avoir tenu un rôle ; non pas celui d’un bébé terrorisé et passif que Madame Fleurette, la sage-femme, extirpait difficilement d’entre les cuisses ensanglantées de sa mère ; mais celui d’un témoin lucide ; d’un acteur essentiel, voire de sa mère, l’accouchée, Reynalda elle-même qu’elle s’imaginait assise raide, lèvres pincées , bras croisés, une mine de souffrance indicible sur la figure.« 

Résumé

Abandonnée par sa mère, Marie-Noëlle vit quand même une enfance heureuse en Guadeloupe auprès de Ranelise, la femme qui l’a recueillie. Un jour, sa vie bascule lorsque sa mère décide de la faire venir auprès d’elle en France. C’est désormais à Savigny-sur-Orge, auprès d’une mère au coeur froid comme l’hiver qu’elle va habiter. Heureusement, son beau-père est là pour contrebalancer cette mère qui reste absente même si elle vit désormais avec elle. Plus tard, c’est le secret de sa naissance que Marie-Noëlle va s’obstiner à vouloir percer. Cette quête de vérité et d’identité va la confronter à un passé qui va la marquer profondément. 

Avis et analyse 

L’abandon maternel et l’abandon de la terre natale

Dans ce roman, Maryse Condé aborde les thèmes qui lui sont chers et qui jalonnent plusieurs de ses oeuvres : la quête identitaire, la condition féminine, l’exil ou encore le racisme et le colonialisme. 

Dans ce livre, l’autrice met en lumière le destin de trois femmes que tout opposent à cause d’un secret qui les ronge : la grand-mère Nina, la mère Reynalda et la fille Marie-Noëlle. 

Il y a une véritable relation de haine entre les femmes de cette lignée. Reynalda et sa mère se détestent depuis toujours et il n’y a pas non plus d’amour entre Reynalda et sa fille. 

Marie-Noëlle, tente de se construire malgré l’absence d’amour maternel. Tout son être est imprégné de cette problématique et tout ce qu’elle fait tourne autour de sa mère ou s’inscrit en contradiction avec. 

« C’était à cause de Reynalda si elle n’avait de goût pour rien, pour personne, si elle dérivait sans but dans l’existence » 

page 96

Marie-Noëlle est à la fois admirative et dégoutée par cette mère qui ne pense à rien d’autres qu’à son ascension sociale. Reynalda a tourné le dos à sa terre natale, la Guadeloupe et plus précisément la Désirade, comme elle a tourné le dos à sa famille. 

La Désirade symbolise aussi l’éloignement et l’abandon car il s’agit d’une île qui a longtemps été délaissée. Dans le livre, on voit bien qu’il s’agit d’une terre aride et elle revient d’ailleurs souvent dans les cauchemars de Marie-Noëlle. Ainsi, Marie-Noëlle, comme la terre de ses ancêtres subie l’abandon et le délaissement. 

L’exil, une fuite loin des démons de son passé

Marie-Noëlle choisit de s’éloigner de cette mère indifférente et prend la route de l’exil. N’ayant pas trouvé sa place auprès de celle qui l’a mise au monde, elle cherche un endroit auquel appartenir. 

Son expérience à Boston est l’occasion de critiquer le rêve américain. Pour le personnage de Stanley Watts, le mari de Marie-Noëlle, émigrer aux Etats-Unis c’est aller dans « le seul pays où un nègre peut réussir » (page 78). Cependant, le racisme et la misère sociale, surtout pour les noirs est la même partout. Pourtant, ces là-bas, terre d’immigration et d’exil que Marie-Noëlle a fini par trouver sa place. 

« Les Etats-Unis d’Amérique étaient faits pour ceux de son espèce, les vaincus, ceux qui ne possèdent plus rien, ni pays d’origine, ni religion, peut-être une race et qui se coulent, anonymes, dans ses vastes coins d’ombre. » 

page 163

En réalité, Marie-Noëlle tente de fuir les démons de son passé. De Paris, Nice ou encore Boston, elle appartient à la grande famille des êtres déracinés, un thème cher à Maryse Condé que l’on retrouve également dans L’histoire de la femme cannibale

« L’identité, ce n’est pas un vêtement égaré que l’on retrouve et qu’on endosse avec plus ou moins de grâce. Elle pouvait faire ce qu’elle voulait, elle ne serait plus jamais une vraie guadeloupéenne. » 

page 172

La quête identitaire 

Le secret autour de la naissance de Marie-Noëlle est la raison de sa quête d’identité et occupe une place centrale dans le livre. 

En effet, Marie-Noëlle souhaite découvrir qui est son père et les raisons pour lesquelles sa mère la rejette. 

« Bâtarde née de père inconnu. Belle identité que celle-là ! Tant qu’elle n’aurait pas d’autres indications à inscrire sur son livret de famille, elle ne pourrait rien mener à terme » 

page 220

Toutefois, cette quête sera semée d’embuches et le lecteur est, comme l’héroïne, baladé entre les différentes versions qui s’opposent.

En réalité, la quête identitaire de Marie-Noëlle est une analogie de la quête identitaire des antillais. C’est Maryse Condé, elle-même qui l’a affirmé lors d’une interview : « […] pendant trop longtemps nous avons cherché l’origine, on a pensé que sans savoir d’où l’on venait on ne pouvait pas arriver à être équilibrés […] maintenant, puisque c’est tellement difficile et qu’on n’y arrive jamais, je crois qu’il faut prendre son parti et vivre avec ces lacunes, avec ces absences ».1

Au final, le message est d’apprendre à avancer malgré tout. Le fait de ne pas connaître ses origines ne doit pas nous enchaîner et nous bloquer. 

« Est-ce qu’elle ne pouvait pas continuer de vivre comme elle le faisait ? Sans identité, comme une personne à qui on a volé ses papiers et qui erre à travers le monde ? Est-ce qu’ainsi elle n’était pas plus libre ? C’est une sale manie de vouloir savoir à tout prix d’où on sort et la goutte de sperme à laquelle elle doit la vie » 

page 243

Même si je n’aime pas les fins ouvertes, la vérité n’est pas l’élément le plus important du récit. L’essentiel est de tracer son parcours de vie. En cela, ce roman est une invitation à l’acceptation. 

« Il y a devant toi toute une place faite pour le bonheur que tu rempliras quand tu cesseras d’épier par-dessus ton épaule.« 

page 277 

Pour aller plus loin :

https://la1ere.francetvinfo.fr/festival-d-avignon-l-emotion-de-maryse-conde-devant-l-interpretation-de-sa-piece-desirada-1304172.html

https://journals.openedition.org/studifrancesi/34088?lang=en

Note :

  1. entrevue accordée à Maria Anagnostopoulou Hielscher, Parcours identitaires de la femme antillaise, «Etudesfrancophones», 1999, vol. XIV, n° 2, p. 77.) trouvé dans l’article ‘Desirada’: des voix contre le silence de Anne Marie Miraglia ↩︎
Littérature africaine

Cœur du Sahel, Djaïli Amadou Amal

Le coeur d’une mère peut-il avoir ne serait-ce qu’un instant de répit ? 

page 34

Informations générales

  • Année de parution : 2023
  • Genre : Roman
  • Editeur : J’ai Lu
  • Nombre de pages : 288

Résumé

Faydé est une jeune fille ayant quitté son village dans les montagnes pour travailler en ville et aider financièrement sa famille. En effet, son père ayant disparu lors d’une attaque de Boko Haram, sa mère est dans l’incapacité de nourrir ses enfants. Faydé décide donc à regret d’arrêter l’école et de se rendre en ville comme de nombreuses jeunes filles de son village. Elle va découvrir le quotidien des domestiques au service de riches familles. Malgré de nombreuses difficultés, Faydé va tout faire pour s’en sortir. 

Avis et analyse 

Le Sahel, cœur du roman

Tout comme dans Les impatientes, l’histoire se déroule au Sahel. Il s’agit d’une région qui s’étend de l’Atlantique à la mer Rouge et qui couvre notamment des pays tels que le Sénégal, le sud de la Mauritanie, le Mali, l’extrême nord du Burkina Faso, l’extrême sud de l’Algérie, le Niger, l’extrême nord du Nigéria, le centre du Tchad, l’extrême nord du Cameroun, le centre du Soudan et l’Érythrée. Ici, l’histoire se déroule à l’extrême nord du Cameroun et plus précisément dans la ville de Maroua. 

Cette région doit faire face à de nombreux défis, entre le réchauffement climatique qui menace les récoltes des habitants et les attaques de Boko Haram qui les terrorisent. C’est dans ce contexte que Faydé va devoir quitter les siens pour tenter sa chance en ville. 

Le point de vue des domestiques 

Cœur du Sahel s’inscrit dans la lignée du roman Les impatientes mais l’autrice change de perspective. 

Bien souvent, dans la littérature africaine, les domestiques apparaissent comme un élément de décor. Ils sont là pour servir les membres de puissantes familles qui sont les véritables héros des histoires racontées. Par exemple, dans l’étrange destin de Wangrin d’Amadou Hampaté Bâ, les nombreux domestiques sont la preuve de la richesse de Wangrin.

« Elle n’est qu’une domestique et passe presque inaperçue dans cette ville, à croire qu’elle ne peut avoir de vie sinon celle d’une servante. » 

page 132 

C’est donc un point de vue original qui permet d’apporter un éclairage nouveau sur la situation au Sahel et de mettre en évidence les inégalités entre les habitants de la région. 

Dans ses œuvres, l’autrice dénonce la situation des femmes. Dans son premier roman, elle aborde la question des mariages forcés et de la polygamie. Ici, la situation des femmes est abordée sous un angle différent. 

« Un mariage forcé est toujours forcé quand il repose sur la persuasion, le chantage affectif, les menaces ou invoque le prétexte de la religion. » 

page 121

L’extrême précarité de certains habitants pousse les jeunes filles à arrêter l’école pour travailler en tant que domestique. Certaines tombent dans les filets de la prostitution, d’autres peuvent subir des agressions dans les familles pour lesquelles elles travaillent. De nombreuses situations de violence et d’abus sont vécues par Faydé et ses amies dans le roman. 

« Dans la lutte quotidienne pour la survie, le désespoir n’a pas sa place. Les larmes sont un luxe. On doit se contenter du peu qu’il reste : respirer et survivre à tout prix. »

page 169

Djaïli Amadou Amal dénonce aussi les nombreuses inégalités au Cameroun. Alors que certaines familles baignent dans la richesse, d’autres ont à peine de quoi se nourrir. Ces inégalités sont très bien illustrées dans les interactions entre Faydé et Leïla, la riche jeune fille dont elle s’occupe. 

« Comment expliquer à une fille qui n’a jamais connu la faim ce qu’on peut ressentir quand on est obligée de dormir le ventre vide ? Rien n’est plus indiscret qu’un estomac affamé. » 

page 113

Ainsi, le fait de raconter l’histoire du point de vue des domestiques permet de dénoncer avec force ces inégalités. Malgré tout, l’autrice insuffle énormément d’espoir dans le récit. 

Un message d’espoir

Malgré toutes les épreuves traversées par Faydé et les siens, ce roman reste très lumineux. Les liens entre Faydé et sa famille sont très forts et on sent tout l’amour que sa mère a pour elle. Elle voudrait la protéger mais doit se résoudre à la laisser partir, quitte à ce que le secret qu’elle garde soit révélé au grand jour. 

Ensuite, il y a une véritable entraide entre les domestiques. Chacune des filles partagent leurs astuces pour survivre au mieux et faire vivre leur famille. Il y a une véritable sororité. 

L’histoire d’amour, qu’on pourrait qualifier de slow romance est aussi très belle et sert bien le récit. Elle rythme bien l’histoire en créant de nombreux rebondissements et donne au roman un véritable effet page turner

« Elle aime cet homme comme seul peut aimer un cœur désespéré, sans limite. » 

page 134 

Enfin, l’accès à l’éducation apparaît comme une des solutions permettant d’améliorer le sort des habitants de cette région. 

Je n’ai pas été déçue par cette lecture. J’avais aimé Les impatientes mais il m’avait beaucoup remuée. Le fait que celui-ci soit plus lumineux a rendu ma lecture bien plus agréable. Je vous le recommande si vous souhaitez en savoir plus sur les conditions de vie des habitants du Sahel et suivre le destin d’une jeune fille déterminée.  

Lectures diverses

Alabama 1963, Ludovic Manchette & Christian Niemiec

Pouvons-nous affirmer au monde, et surtout à nos compatriotes, que nous sommes le pays de la liberté, sauf pour les Noirs ? Que nous n’avons pas de sous-citoyens, sauf les Noirs ? Que nous n’avons pas de système de classe sociale ou de caste, pas de ghetto, pas de race supérieure, sauf quand il s’agit des Noirs ? […] La notion de race n’a sa place ni dans la vie ni dans la loi américaine.

Extrait du discours de Kennedy, page 100

Informations générales

  • Année de parution : 2021
  • Genre : Roman policier / Thriller
  • Editeur : Pocket
  • Nombre de pages : 349

Résumé

A l’époque de la ségrégation raciale américaine, des petites filles noires se font enlever et sont retrouvées violées et assassinées. La police ne fait rien et la famille d’une des victimes décide de se tourner vers Bud, un détective blanc, raciste et alcoolique. Ce dernier accepte, faute de mieux, de s’occuper de l’enquête et va être aidé par Adela, sa femme de ménage noire. On va donc suivre l’enquête avec ce duo improbable et plonger dans l’ambiance glaçante des Etats-Unis des années 60. 

Avis et analyse 

Une plongée dans les Etats-Unis ségrégationnistes 

Le roman est très sombre et aborde les conditions de vie des afro-américains lors de la ségrégation raciale. Parqués dans certains quartiers de la ville, ils n’ont pas accès aux services publics de la même manière que les personnes blanches. Les auteurs montrent l’absurdité de ce système, à travers la manière de prendre le bus (rendu célèbre par Rosa Parks).

« Elle monta dans le bus pour régler le trajet au chauffeur, avant de redescendre pour remonter par la porte du fond, réservée aux Noirs. Comme Sid, elle aurait aimé s’asseoir, surtout par cette chaleur, mais malheureusement toutes les places étaient prises. Enfin, pas toutes. Ce n’était pas les sièges libres qui manquaient à l’avant, mais ceux-là étaient réservés aux Blancs, et les Noirs ne pouvaient s’y asseoir que lorsqu’il n’y avait aucun Blanc. ».

Page 16 

On assiste aussi à de nombreuses humiliations subies quotidiennement par Adela lorsqu’elle exerce son métier de femme de ménage. En cela, ce livre m’a beaucoup fait penser au film The Help (La couleur des sentiments).

Une des expériences les plus douloureuses, et ce qui constitue le coeur du roman, est l’absence de réaction de la police face à la disparition des petites filles noires. C’est ainsi que l’on comprend que tout repose donc sur notre duo d’enquêteurs, Bud et Adela.

« Vous pensez que ça existe, le crime parfait ?

Non.

 Non ?

Non. Je crois pas au crime parfait. Par contre, je crois aux enquêtes imparfaites. »

Page 139 

Un duo que tout oppose 

Alors que Bud est alcoolique et totalement désabusé, Adela est l’illustration de la femme noire qui se bat pour offrir le meilleur à ses enfants et pour survivre dans cette société brutale et injuste. 

Malgré tout, j’ai eu du mal à m’attacher aux deux personnages principaux. Tout d’abord parce que j’ai eu envie de secouer Bud pendant une grande partie du roman. L’enquête prend énormément de temps à avancer et cela en grande partie à cause de son incapacité à rester sobre. 

Quant à Adela, j’ai trouvé que son personnage manquait de profondeur. C’est la femme afro-américaine qu’on a l’habitude de voir dans les films et romans qui abordent cette période. J’ai donc trouvé son personnage assez prévisible.

Malgré tout, le duo fonctionne quand même et on sent que chacun apporte quelque chose à l’autre et vient chambouler son univers.

« Vous préférez qu’on dise de vous que vous êtes une femme noire ou que vous êtes une femme de couleur ?

Je préfère qu’on dise que je suis une femme bien. »

Page 36

Photo prise à l’exposition Black Indians au Musée du Quai Branly

Une lecture comportant quelques clichés 

Bien souvent, les oeuvres qui abordent cette période présentent une trame assez similaires. J’ai parfois le sentiment que les auteurs qui écrivent sur cette période veulent absolument montrer que tous les blancs n’étaient pas comme ça. Effectivement, c’est vrai, des personnes blanches se sont battues au côté des personnes noires, c’est important de le rappeler. Toutefois, dans la réalité, ce ne fut pas l’expérience vécue par la plupart des afro-américains. 

Cependant, ce n’est pas tant le personnage de Bud qui joue ce rôle de « gentil ». On le retrouve avec des personnages comme Miss Gloria, une attachante septuagénaire, ou encore Shirley Ackerman, une canadienne qui embauche Adela pour son ménage. Shirley m’a d’ailleurs beaucoup rappelée le personnage de la jeune journaliste Skeeter dans le film The Help.

Image et affiche du film The Help (La couleur des sentiments)

Ainsi, j’ai eu l’impression que les auteurs ont absolument voulu montrer qu’il existait des « gentils blancs ». A l’inverse, ils ont voulu mettre en exergue le fait qu’il existait des « méchants noirs ». Encore une fois, bien sur que des hommes noirs violents existaient à l’époque et existent d’ailleurs toujours. La violence n’a pas de couleur. Un des exemples est la scène de lynchage de personnes noires envers un autre homme noir.  

Utiliser une scène de lynchage qui a une portée symbolique forte et qui est une violence historiquement commise par des personnes blanches sur des personnes noires, était pour moi un mauvais choix.

En effet, il y a déjà beaucoup d’exemples dans le livres montrant que la violence n’a pas de couleur et que l’horreur humaine existe aussi bien chez les noirs que chez les blancs. Ce choix des auteurs permet d’ailleurs d’allonger la liste des suspects, ce qui est une bonne chose pour le suspens.

Pour conclure, c’est un bon thriller car il nous tient en haleine jusqu’à la fin. Bien que beaucoup d’oeuvres existent déjà sur le sujet, c’est un livre qui permet de comprendre la difficile histoire afro-américaine et l’importance de la lutte pour les droits civiques.

« Le vent est en train de tourner, et ils le savent. Les lois changent. La société change. D’ailleurs, je ne sais pas si vous avez remarqué, mais il y avait deux Noirs pour porter le cercueil de notre président. Peut-être qu’un jour des Blanches iront faire le ménage chez des Noirs ! »

Page 243 

Littérature africaine

Le ventre de l’Atlantique, Fatou Diome

Chaque miette de vie doit servir à conquérir la dignité ! 

page 119 et autres

Informations générales

  • Année de parution : 2003
  • Genre : Roman
  • Editeur : Le livre de Poche
  • Nombre de pages : 255

Résumé

Salie, écrivaine sénégalaise, est tiraillée entre sa vie à Strasbourg et la nostalgie de son pays. Son frère, Madické, rêve de devenir une star du football en Europe. Son objectif est de quitter le Sénégal pour venir tenter sa chance en France tout comme sa soeur. Cette dernière, consciente des difficultés, tente de le dissuader. A l’histoire de ces deux protagonistes, s’ajoutent celles de nombreux autres sénégalais qui tous rêvent d’un avenir meilleur. 

Avis et analyse 

L’european dream

Qu’est-ce qui pousse les gens à quitter leur terre natale, leur famille, leurs amis ? Pourquoi abandonner tout cela et partir loin des siens et de ses repères si ce n’est la quête d’une vie meilleure. Il y a une phrase qui dit que « partir c’est mourir un peu ». Tout départ s’accompagne d’une perte mais il est aussi synonyme de renouveau et d’espoirs. C’est justement cet espoir qui explique le désir de partir des personnages de ce roman. 

« Partir, c’est avoir tous les courage pour aller accoucher de soi-même, naître de soi étant la plus légitime des naissances. » 

pages 226-227 

Le véritable personnage principal du roman est en réalité l’exil ou la quête de l’exil. Salie a quitté le Sénégal pour Strasbourg et apparaît donc comme un modèle de réussite pour les siens. Beaucoup fantasment sur sa vie bien que sa réalité soit totalement différente. Impossible pour eux de comprendre ses plaintes, elle qui a réussi à accomplir ce que tous recherchent. 

« Partout, on marche, mais jamais vers le même horizon. En Afrique, je suivais le sillage du destin, fait de hasard et d’un espoir infini. En Europe, je marche dans le long tunnel de la performance qui conduit à des objectifs bien définis » 

pages 13-14

Ce rêve de départ est symbolisée dans le roman par les joueurs de football africains qui évoluent dans les équipes européennes. Le frère de Salie, rêve lui aussi de percer dans ce milieu. Le foot apparaît comme la porte de sortie pour échapper à un quotidien de misère et atteindre le Saint-Graal, à savoir l’Europe. 

Salie essaie de faire comprendre à son frère et à d’autres que la vie n’est pas si simple en Europe. L’histoire d’autres protagonistes témoigne aussi du danger de ces illusions. 

« La liberté totale, l’autonomie absolue qui nous réclamons, lorsqu’elle a fini de flatter notre égo, de nous prouver notre capacité à nous assumer, révèle enfin une souffrance aussi pesante que toutes les dépendances évitées : la solitude. » 

page 190 

La réalité est que l’exil nous arrache une partie de nous même et donne le sentiment de ne plus appartenir nulle part. 

« Je vais chez moi comme on va à l’étranger, car je suis devenue l’autre pour ceux que je continue à appeler les miens. » 

page 166

Etrangère dans son pays d’accueil, comme sur sa terre natale, Salie doit aussi supporter la pression familiale. 

L’obligation de la réussite

Ceux qui partent en Europe et qui reviennent se doivent d’en mettre plein la vue et d’exposer leur réussite sinon c’est la déchéance aux yeux de leurs proches. Partir c’est forcément réussir. Il n’y a pas de place pour l’échec et la pression qui pèse sur les exilés est énorme. Plusieurs personnages du roman incarnent cela. 

Salie ne peut échapper aux exigences familiales. Elle doit, par exemple, soutenir les projets de son frère supporter le poids financier de toute la famille car, pour ses proches, sa réussite est une évidence. 

« Le sang oublie souvent son devoir, mais jamais son droit. » 

page 44

Beaucoup de personnes exilées connaissent bien cela. Il faut arroser les proches à coups de Western Union ou de cadeaux pour maintenir l’illusion. Cette pratique est qualifiée par certain de black tax1, un terme originaire d’Afrique du Sud, repris par de nombreux africains exilés. 

Ce livre est donc une parfaite illustration de l’illusion du rêve européen. Il invite à trouver des solutions d’épanouissement et de développement sur sa terre natale. Partir n’est pas forcément une solution. Le déracinement, la solitude, les échecs et le racisme se dressent sur le chemin de l’exil. 

«  Il y a des musiques, des chants, des plats, qui vous rappellent soudain votre condition d’exilé, soit parce qu’ils sont trop proches de vos origines, soit parce qu’ils en sont trop éloignés. Dans ces moments-là, désireuse de rester zen, je deviens favorable à la mondialisation, parce qu’elle distille des choses sans identité, sans âme, des choses trop édulcorées pour susciter une quelconque émotion en nous. » 

page 36

Au fond, ce livre invite surtout à ne pas oublier qui l’on est et d’où l’on vient et à ne pas se laisser aveugler par des rêves illusoires. 

« On peut remplacer nos pagnes par des pantalons, trafiquer nos dialectes, voler nos masques, défriser nos cheveux ou décolorer notre peau, mais aucun savoir-faire technique ou chimique ne saura jamais extirper de notre âme la veine rythmique qui bondit dès la première résonance du djembé. » 

page 195

Pour conclure, je dirais que c’est un livre qui peut aussi faire écho à la situation vécue par de nombreux ultramarins (antillais, guyanais, réunionais etc.) qui quittent leur terre pour étudier ou travailler en France métropolitaine. Certes, la situation est différente car ces territoires restent des territoires français (à priori) mais le sentiment de solitude et de déracinement décrit dans le livre m’ont beaucoup parlé. Rester ou Partir ? Vivre ailleurs ou revenir ? Beaucoup de ces questions se bousculent dans la tête des enfants de l’exil. 

  1. https://www.liberation.fr/planete/2019/12/05/afrique-du-sud-black-tax-le-poids-de-la-solidarite-familiale_1767548/
Littérature africaine

La porte du voyage sans retour, David Diop

Car il me semble juste de penser désormais que seule la fiction, le roman d’une vie, peut donner un véritable aperçu de sa réalité profonde, de sa complexité, éclairant ses opacités, en grande partie indiscernables par la personne même qui l’a vécue.

page 158

Informations générales

  • Année de parution : 2021
  • Genre : Roman
  • Editeur : Seuil
  • Nombre de pages : 253

Résumé

Au crépuscule de sa vie, Michel Andanson, un botaniste acharné de travail, décide de rédiger ses mémoires pour les léguer à sa fille qu’il a si souvent délaissée en raison de sa passion de chercheur. Lorsque Aglaé découvrira les mémoires de son père, elle va comprendre la profonde blessure qui l’a poussé à se plonger corps et âme dans son travail. 

En effet, lorsqu’il alla au Sénégal en 1750 pour y étudier la flore, Michel Andanson, alors jeune botaniste, découvrit une légende qui bouleversa sa vie : l’histoire de Maram Seck, une jeune fille ayant été enlevée afin d’être réduite en esclavage qui aurait réussit à s’enfuir et à retourner au Sénégal. 

Michel Andanson décida de se lancer dans une véritable quête pour retrouver cette jeune femme. Cependant, il ne sera pas au bout de ses surprises et découvrira que l’histoire qu’on lui a racontée est beaucoup plus complexe qu’il n’y parait. 

Mêlant drame, passion et vengeance, l’auteur nous entraine au coeur du Sénégal à l’époque de la traite des esclaves dans un voyage initiatique. 

Avis et analyse 

Le livre aborde la question de l’esclavage sous un angle intéressant car l’action se déroule directement sur le lieu où les esclaves étaient enlevés. C’est donc à travers une quête philosophique que les horreurs de l’esclavages sont mises en lumières.

Un récit des horreurs de l’esclavage

La réalité de l’esclavage n’est pas racontée directement par ceux qui le pratiquent ou par ceux qui le subissent mais par une sorte de personnage intermédiaire qui n’est ni une victime, ni tout a fait un bourreau. On peut donc considérer que les faits sont présentés de manière plutôt neutre. 

A travers l’expérience de Michel Andanson, on va appréhender la dureté des gouverneurs et leurs  nombreux abus mais aussi le climat de terreur qui régnait au sein des différents villages. 

« L’état de guerre perpétuelle qui régnait à cette époque dans ce royaume entrainait la famine sur des terres où des céréales nourrissantes comme le mil ou le sorgho viennent très facilement. » 

page 78

On a donc un récit des conséquences du système esclavagiste sur les terres africaines directement. Les habitants doivent survivre aux conditions de vie difficiles engendrées par les guerres mais aussi échapper aux rapts pour ne pas être réduits en esclavage. 

On sent très bien ce climat pesant tout au long du récit et Michel Andanson va progressivement prendre conscience des dangers qu’il fait courir à ses accompagnateurs sénégalais. 

La complexité des rapports et du rôle de chacun est assez bien retranscrite puisqu’il n’y a pas uniquement les méchants esclavagistes contre les gentils sénégalais. Le récit met ainsi en lumière les tractations politiques entre plusieurs rois qui tentèrent de protéger comme ils le pouvaient certains de leurs sujets. Ainsi, certains villages pouvaient vivre dans une relative sécurité s’ils étaient placés sous la bonne protection mais ce n’était pas le cas de tous.

La figure de Maram est intéressante car elle est à la fois victime de la tyrannie des français qui ont voulu la réduire en esclavage mais aussi de la folie des siens. Ce n’est peut-être pas un hasard si son Djinn (son dieu protecteur) prend la forme d’un serpent. Le serpent apparaît comme la figure opposée à la religion chrétienne, tout comme Maram est l’opposée du système de domination raciale et patriarcale qu’on veut lui imposer. 

Ainsi, avec Maram, on peut se rappeler que la résistance à l’esclavage, sous différentes formes, a toujours existé. 

Une quête philosophique sur les terres sénégalaises

David Diop tisse son histoire en imaginant l’épopée de Michel Andanson (un botaniste ayant réellement existé 1727-1806) au coeur des terres sénégalaises. Arrivé au Sénégal dans l’espoir d’étudier les plantes, Michael Andanson va être confronté aux contradictions de son peuple. 

« Le genre humain dans son ensemble me paraissait désormais haïssable et je me haïssais moi-même. » 

page 218 

Lui qui se destinait à servir la religion, va prendre conscience de l’hypocrisie du système auquel il appartient. 

« La religion catholique, dont j’ai failli devenir un serviteur, enseigne que les Nègres sont naturellement esclaves. Toutefois, si les Nègres sont esclaves, je sais parfaitement qu’ils ne le sont pas par décret divin, mais bien parce qu’il convient de le penser pour continuer de les vendre sans remords. » 

page 54 

Porté par des valeurs humanistes, il va s’intéresser véritablement à la culture sénégalaise et s’ouvrir à une autre vision du monde.  

« J’ai tout simplement appris une de leurs langues. Et dès que j’ai su assez le wolof pour le comprendre sans hésitation, j’ai eu le sentiment de découvrir peu à peu un paysage magnifique qui, grossièrement reproduit par le mauvais peintre d’un décor de théâtre, aurait été habilement substitué à l’original. » 

page 55 

Il comprend donc que les richesses sont différentes et qu’il n’y a pas lieu de mépriser un peuple sous prétexte qu’il accorde de l’importance à des valeurs différentes des nôtres. 

 « Leur langue est la clef qui m’a permis de comprendre que les Nègres ont cultivé d’autres richesses que celles que nous poursuivons juchés sur nos bateaux. » 

page 56 

Michel Andanson a une vision égalitariste. En effet, à plusieurs reprises, il précise que telle chose vaut bien ce que les occidentaux possèdent. 

Par exemple, concernant les langues : 

« La langue wolof, parlée par les Nègres du Sénégal, vaut bien la nôtre. Ils y entassent tous les trésors de leur humanité : leur croyance dans l’hospitalité, la fraternité, leurs poésies, leur histoire, leur connaissance des plantes, leurs proverbes et leur philosophie du monde. » 

page 56 

Ou encore la conception de la vie : 

« J’ai découvert ainsi, en racontant ma généalogie à Ndiak, que, lorsqu’on apprend une langue étrangère, on s’imprègne dans le même élan d’une autre conception de la vie qui vaut bien la nôtre. »

page 110

Même si Michel Andanson est présenté comme un humaniste ne voyant pas les différences entre les peuples, il garde quand même une certaine ambiguïté. Malgré tout ce qu’il a vu au Sénégal, il ne s’engagera que mollement contre l’esclavage à son retour, allant même jusque’à le justifier. 

« Et, prisonnier de ma quête de reconnaissance et de gloire, institué par mes pairs spécialistes de tout ce qui avait trait au Sénégal, j’ai publié une notice, destinée au bureau des Colonies, sur les avantages du commerce des esclaves pour la Concession du Sénégal à Gorée. »

page 237

De plus, il a pleinement conscience que son amour pour Maram ne l’aurait pas exonéré de ses préjugés et qu’il n’aurait pu s’empêcher de vouloir la transformer.  

« Je ne partageais pas les croyances de Maram, que je jugeais superstitieuses, mais j’aurai volontiers partagé ma vie avec elle. Aurions-nous pu vivre heureux ensemble ? N’aurais-je pas tenté, si je l’avais épousée, de la rendre acceptable pour mon entourage en substituant mes certitudes aux siennes ? […]mes préjugés m’auraient peut-être conduit à désirer la « blanchir ». » 

page 177 

Si les écrits qu’il lègue à sa fille montrent qu’il est pétri de regrets, ils ne sont pas non plus un appel à changer le système et à lutter contre l’esclavage. Il s’agit d’un témoignage touchant d’un père à sa fille mais cette dernière saura t’elle y déceler une pensée humaniste et s’engager contre le système esclavagiste ? 

« Découvrir ces feuilles manuscrites, c’était peut-être découvrir un Michel Andanson caché, intime, qu’elle n’aurait jamais connu autrement. » 

page 48

Littérature caribéenne

Moi, Tituba sorcière…, Maryse Condé

Que deviendra le monde si nos femmes ont peur ? Ils s’effondrera le monde ! Sa voûte tombera et les étoiles qui le constellent, se mêleront à la poussière des routes !

pages 95-96

Informations générales

  • Année de parution : 1986
  • Genre : Roman
  • Nombre de pages : 278

Résumé

Tituba est la fille d’une esclave violée par un marin anglais. A la mort de sa mère, elle va être recueillie par Man Yaya, une guérisseuse qui va lui enseigner son art. Se retrouvant seule à la mort de la vieille dame, Tituba va perfectionner les pouvoirs enseignés par Man Yaya et vivre dans une certaine liberté alors même que les siens sont encore esclaves. 

Sa rencontre avec d’autres esclaves et notamment avec John Indien dont elle tombe amoureuse vont lui donner envie de sortir de sa solitude. Prête à tous les sacrifices pour l’homme qu’elle aime, elle décide de renoncer à sa liberté pour le suivre et se mettre au service de sa maitresse. 

Après des péripéties chez cette dernière, Tituba va être contrainte de quitter la Barbade, toujours pour suivre John Indien, pour atterrir au village de Salem. Au service de Samuel Parris, elle va devoir survivre au sein d’une communauté puritaine obsédée par le mal en pleine chasse aux sorcières. 

Trigger Warning : ce livre contient des scènes de violences sexuelles. 

Avis et analyse 

Ce livre est pour le moment incontestablement celui que je préfère dans l’œuvre de Maryse Condé. On retrouve la plume subtile et percutante de l’auteure mais également des personnages complexes qui ne laissent pas indifférents. 

Il y aurait en effet énormément de choses à dire sur les différents personnages et peut-être que cela fera l’objet d’une autre chronique mais pour le moment j’ai souhaité vous présenter les deux axes qui m’ont le plus marqués dans cette lecture. 

Le magico-religieux, arme de résistance

Bien que le récit se déroule pendant la période esclavagiste, Tituba se distingue par sa relative liberté. 

En effet, même si elle est née esclave, elle a connu une période de liberté lorsqu’elle vivait seule dans la forêt. Contrairement à ses contemporains qui n’ont pas eu le choix, toute la subtilité réside dans le fait que c’est elle-même qui choisit de renoncer à sa liberté. Ainsi, par amour, elle fera ce choix à deux reprises. Toutefois, est-on vraiment libre quand on est amoureux ? C’est toute l’ambiguïté du roman. 

« Il éclata de rire à nouveau. Mon Dieu, comme cet homme savait rire ! Et à chaque note qui fusait de sa gorge, c’était un verrou qui sautait de mon coeur. » 

page 32

Cette décision distingue déjà Tituba des autres esclaves. Mais ce qui fait d’elle un être exceptionnel, ce sont surtout les pouvoirs qu’elle possède. 

« Qu’est-ce qu’une sorcière ? Je m’apercevais que dans sa bouche, le mot était entaché d’opprobre. Comment cela ? Comment ? La faculté de communiquer avec les invisibles, de garder un lien constant avec les disparus, de soigner, de guérir n’est-elle pas une grâce supérieure de nature à inspirer respect, admiration et gratitude ? En conséquence, la sorcière, si on veut nommer ainsi celle qui possède cette grâce, ne devrait-elle pas être choyée et révérée au lieu d’être crainte ? » 

pages 33-34 

Ainsi les pratiques de Tituba s’inscrivent en opposition au puritanisme incarné par Samuel Parris, le pasteur qui deviendra son maitre à Salem. Alors que Tituba est à l’écoute de la nature et des esprits, Samuel Parris incarne une religion puritaine dans laquelle l’obsession du mal est reine. 

« C’est peut-être parce qu’ils ont fait tant de mal à tous leurs semblables, à ceux-là parce qu’ils ont la peau noire, à ceux-là parce qu’ils l’ont rouge, qu’ils ont si fort le sentiment d’être damnés ? » 

page 78 

Tituba n’aura de cesse de chercher à guérir et à faire le bien autour d’elle alors que les habitants de Salem sont aveuglés par leur haine engendrée par la peu du malin. Tout le monde devient suspect et la terreur s’installe au fur et à mesure. Avec un certain cynisme, Maryse Condé dénonce les dérives de la religion à cette époque. La résistance passe donc par le refus de la religion imposée et par le fait de maintenir les pratiques enseignées par les ancêtres. 

« Ont-ils tant besoin de haïr qu’ils se haïssent les uns les autres ? » 

page 246

Tituba est à la fois crainte et détestée par ses différents maîtres car elle incarne l’insoumission. Par tous les moyens, ils chercheront à la faire plier mais elle incarne quelque chose qui ne peut être mis en esclavage. La force de Tituba est aussi sa faiblesse car cela l’entrainera dans des situations complexes. Au contraire, John Indien incarne un autre mode de survie. Il n’est pas dans la révolte mais dans une sorte de manipulation de ses maîtres, il joue au parfait esclave et réussi à s’en sortir comme cela. A plusieurs reprises, il invite Tituba à faire de même, mais jamais celle-ci ne pliera. 

Au fil de l’histoire, la révolte va prendre de plus en plus de place dans le coeur de Tituba. 

« Aguerrir le coeur des hommes. L’alimenter de rêves de liberté. De victoire. Pas une révolte que je n’ai fait naître. Pas une insurrection. Pas une désobéissance. » 

page 268

Tituba est une créature d’amour et elle n’aura de cesse d’aider aux qui croise son chemin, parfois cela lui portera préjudice et elle ne sera pas toujours récompensée. Pourtant, lorsqu’il s’agit de la liberté des siens, Tituba n’hésitera jamais à mettre ses pouvoirs à contribution.

 « Un jour, nous serons libres et nous volerons de toutes nos ailes vers notre pays d’origine » 

page 18

Si vous souhaitez en apprendre davantage sur les différents cultes et pratiques magico-religieuse, je vous renvoie à l’interview de Valérie du compte La fleur curieuse qui en parle à la perfection.  

La sorcière, figure du féminisme

Maryse Condé a l’art de mettre en scène des personnages féminins complexes au sein desquels se mêlent force et faiblesse, ombre et lumière. Bien que différente, Tituba m’a rappelée Rosélie, l’héroïne de L’histoire de la femme cannibale par la complexité et la profondeur de son caractère. 

Plusieurs éléments du roman soulèvent des questions féministes comme la question de l’avortement ou encore de la libération sexuelle de la femme. 

« Pour une esclave, la maternité n’est pas un bonheur. Elle revient à expulser dans un monde de servitude et d’abjection, un petit innocent dont il lui sera impossible de changer la destinée. » 

page 83

Malgré toute les difficultés qu’elle traverse, Tituba est assez libérée et n’hésite pas à suivre ses désirs, comme le montre de nombreuses scènes avec John Indien. Cette libération sexuelle entre en contraste avec la situation vécue par Elizabeth Parris, la femme de Samuel Parris qui vit dans la peur et la soumission de son époux. 

« – Si tu savais ! Il me prend sans ôter ni mes vêtements ni les siens, pressé d’en finir avec cet acte odieux.

[…]

– Odieux ? Pout moi, c’est le plus bel acte du monde ! ». 

page 70

La puissance féminine du récit apparait également à travers les esprits de la mère de Tituba et de Man Yaya qui lui rendent visite pour lui donner des conseils et l’aiguiller dans ses choix, notamment en ce qui concernent ses relations amoureuses. 

« Pourquoi les femmes ne peuvent-elles se passer des hommes ? » 

page 34 

Tout au long du récit, il y une véritable critique de la société patriarcale. A cet égard, l’attitude de Tituba contraste avec celle de John Indien, ce dernier réussissant à s’en sortir en toute circonstance. 

« Les hommes n’aiment pas. Ils possèdent. Ils asservissent. » 

page 29

« Blancs ou Noirs, la vie sert trop bien les hommes ! » 

page 159 

Un des plus beaux passages témoignant du féminisme de l’oeuvre de Maryse Condé est la rencontre entre Tituba et Hester, une femme également soupçonnée de sorcellerie. Leurs échanges sont magnifiques et reflètent une véritable sororité entre les deux femmes. Ce personnage marquera d’ailleurs profondément Tituba.  

« Je sais qu’elle poursuit son rêve : créer un monde de femmes qui sera plus juste et plus humain. »

page 271

Si le thème des sorcières et du féminisme vous intéresse, je vous recommande vivement l’essai Sorcières de Mona Chollet.

L’auteur

Photo tirée du site Internet de RCI, Maryse Condé, lauréate du Nobel alternatif de Littérature

J’ai eu la chance de découvrir les ouvrages de Maryse Condé dès l’école primaire. J’ai toujours été surprise du manque de visibilité de son oeuvre en France alors même que sa renommée est mondiale.  Née en 1937 à Pointe-à-Pitre, ses romans sont célébrés dans le monde entier. Angela Davis a même écrit la préface d’un de ses livres, Moi, Tituba sorcière… Noire de Salem

Elle est la fondatrice du Centre des études françaises et francophones de l’Université Columbia aux Etats-Unis et reçu le prix spécial de la Francophonie 2013 « pour sa contribution au rayonnement de la Francophonie à travers l’ensemble de ses œuvre ». Parmi les nombreux prix qu’elle a reçu, il y a le prix de la Nouvelle Académie de littérature (The New Academy Prize in Literature), qualifié de « prix Nobel alternatif » par la presse en 2018 . 

Interview

Interview de Matthieu Gama, auteur de l’essai « Le jour où les Antilles feront peuple »

Nos rêves sont l’étincelle de vitalité qui allume le feu de nos ambitions. 

Matthieu GAMA

Aujourd’hui je vais vous parler d’un petit essai contenant de grands projets. Ne vous fiez pas à sa petite taille, parfois il suffit de quelques pages pour faire évoluer notre vision des choses. A travers son ouvrage, Matthieu Gama nous livre sa vision et l’ambition qu’il nourrit pour son peuple. 

Avec simplicité et finesse, il nous explique l’histoire des Antilles et les traumatismes qui en découlent. Les thèses exposées par Fanon, Césaire ou encore Cheikh Anta Diop y sont analysées et intelligemment utilisées pour expliquer les problématiques qui sévissent aux Antilles et qui empêchent ses ressortissants d’être un véritable peuple. 

En effet, c’est bien la question de savoir ce qui constitue un peuple qui est au coeur de l’ouvrage. Cette question est d’autant plus importante en ce qui concerne les Antillais, peuple déraciné au passé complexe. 

L’auteur nous explique également les raisons pour lesquels les Antillais ont tant de mal à faire preuve de solidarité à travers les traumatismes de l’esclavage. De la séparation des familles dans différentes plantations à la peur des colons d’une union des esclaves qui leur serait fatale, les causes de division sont nombreuses.  

Au fond toutes ces interrogations peuvent se résumer aux questions : qui sommes nous ? Avons-nous un projet commun ? Où allons-nous ? 

Une fois l’histoire et le contexte sociologique et psychologique analysés et la problématique posée, l’auteur exhorte les siens à dépasser leurs blessures pour aller vers la résilience collective. 

J’ai été très sensible aux idées développées comme celle de la création d’écoles caribéennes dont l’enseignement correspondrait mieux à l’histoire et à la géographie de la région ou encore la plus grande implication des Antilles françaises dans les organisations régionales caribéennes. 

Comme le dit si bien Matthieu Gama dans son essai : 

« Il nous faut sortir de la logique victimaire pour avancer en plein lumière vers ce que nous souhaitons devenir collectivement ». 

page 164 (ebook)

J’ai énormément de choses à dire sur ce livre mais je ne veux pas vous spoiler donc je vais laisser la parole ou plutôt la plume à l’auteur qui a gentiment accepté de répondre à quelques questions ! 

Peux-tu te présenter en quelques lignes et nous parler de l’Usine à rêves ? 

Matthieu GAMA : Je suis un Rêveur ! D’aussi longtemps que je m’en souvienne, j’ai toujours voulu entreprendre des projets qui n’étaient pas en adéquation avec mon âge : en CM1, en Guadeloupe, j’ai entraîné tous mes camarades de classe dans une représentation théâtrale d’Haiti Chérie de Maryse Condé. Et guess what ? We did it ! On l’a joué deux années de suite au spectacle de fin d’année de l’école ! Pour répondre complètement à ta question, je suis  Huissier de Justice en Martinique, marié et père de trois enfants.

L’usine à Rêves, c’est un rêve concrétisé : c’est une opportunité que j’ai su exploiter. Je t’explique : face au climat anxiogène de la société, j’ai voulu créer un espace de co-création et de reappropriation de notre capacité universelle à se projeter dans un avenir meilleur. J’ai invité des gens sur ce pitch là et cela a eu un succès inattendu. J’ai réussi à réunir des gens qui ne se connaissaient pas autour de cette seule idée de rêver ensemble.

Qu’est-ce qui t’as poussé à écrire cet essai ? 

Matthieu GAMA : C’est l’usine à Rêves qui m’a naturellement emmené à écrire, et à écrire cet essai, je l’explique dans le livre et je ne voudrais pas tout dévoiler !

Quel est le livre dont tu recommandes la lecture ? 

Matthieu GAMA : Je cite tellement d’auteurs dans mon essai qu’il a failli ressembler à une thèse ! Mais la réflexion sur l’antillanité, la négritude et la créolité est tellement fournie que c’était difficile de ne pas situer ma pensée par rapport à nos illustres auteur.e.s antillais.e.s. Et en même temps, la pensée antillaise est tellement dynamique que l’on ne peut pas l’assigner à résidence dans ces trois seuls concepts littéraires et philosophiques. Donc je recommanderais la lecture de l’ouvrage « discours sur le neo-colonialisme » de Fola Gadet, un auteur guadeloupéen vivant en Martinique, pour lequel j’ai un énorme respect, mais aussi l’ouvrage de l’artiste Murielle Bedot, « Petites histoires d’éducation : décolonisons la transmission ». Je trouve remarquable le courage dont elle fait preuve dans ses écrits. Il y a un surgissement identitaire résilient dans cette nouvelle vague littéraire qui me séduit au plus haut point.

Quel est l’auteur qui t’as le plus marqué ? 

Matthieu GAMA : L’auteur qui m’a le plus marqué ? Difficile de ne pas en citer deux : la première, Maryse Condé, je l’ai rencontrée en 1988, dans ma classe de CM1, et il s’est passé un truc ce jour là, j’avais déjà le goût de la lecture et elle m’a donné le goût de l’écriture. Je ne serais pas ce que je suis aujourd’hui sans cette rencontre fabuleuse

Mais au même titre, je dois citer Ernest Pepin, mon père littéraire qui est le plus grand romancier antillais de tous les temps.  Si vous prenez le temps de lire La darse rouge par exemple, vous verrez de quel talent je parle. J’aimerais beaucoup pouvoir étudier son art pour un jour tenter le défi d’écrire un roman… mais je n’ai pas encore ce talent…

Quels sont tes futurs projets littéraires ? 

Matthieu GAMA : Mes futurs projets ? Oh my God, I’ve got so many ! J’aimerais écrire sur le thème de la femme antillaise à qui on colle une étiquette de poto mitan de la famille sans lui donner l’espace de vivre sa condition de femme, j’aimerais écrire sur le fait que les hommes se sentent rassurés lorsqu’ils vivent auprès d’une femme ronde et voluptueuse, j’aimerais publier un nouvel essai sur les sociétés amérindiennes premières des Antilles. Pour faire tout ca, je t’annonce en exclu mondiale que j’ai créé ma propre maison d’édition : les éditions Kalinas. C’est un nouveau défi personnel, professionnel et entrepreneurial mais j’en ai besoin pour rester en alerte intellectuellement !

Où peut-on trouver ton essai ? 

Matthieu GAMA : Mon essai est publié à compte d’auteur : j’ai tout financé moi-même parce que j’avais besoin de faire cette démarche d’accomplissement personnel et d’affirmation de soi. Ça a été compliqué par moments mais désormais j’ai une maîtrise du processus de création littéraire de la plume jusqu’au lecteur/lectrice. J’ai fait des choix forts en terme de stratégie : j’ai d’abord choisi de mettre mon livre à disposition du lectorat que mon essai intéresse au principal, les populations antillaises et guyanaises qui ont subi la colonisation française. Il est donc dans toutes les bonnes librairies de Guadeloupe et de Martinique mais aussi à Matoury. Il est également à Paris à la Librairie Calypso et bien sûr, je suis un enfant d’internet donc il peut être commandé sur Apple Books en ebook, et sur Amazon au format papier et en ebook.

J’aimerais finir cette interview en exprimant ma gratitude à toutes les personnes qui m’ont consacré de leur temps en me lisant, et en particulier à toi Kelly, qui fait un job formidable pour donner goût à d’autres de lire. Pour écrire, il faut d’abord aimer lire et pour ce que tu partages tous les jours sur tes réseaux, tu as toute ma reconnaissance. #gratitude #lejouroulesantillesferontpeuple

Merci à l’auteur pour ses réponses ! J’espère que cette petite interview vous aura donné envie de découvrir son oeuvre. Continuons à soutenir la création et le talent de nos artistes antillais !