Littérature africaine

Nations Nègres et Culture, Cheikh Anta Diop

Ce qui est indispensable à un peuple pour mieux orienter son évolution, c’est de connaître ses origines, quelles qu’elles soient

Page 19

Informations générales

  • Année de parution : 1979
  • Genre : Essai 
  • Editeur : Présence Africaine
  • Nombre de pages : 562

Analyse

Ceux qui s’intéressent à la littérature africaine connaissent forcément cette oeuvre majeure de Cheikh Anta Diop. Le livre est divisé en deux parties, la première concerne l’histoire africaine et la seconde concerne la linguistique et l’étude de la culture. 

Cet ouvrage présente une analyse rigoureuse, précise et scientifique tendant à démontrer l’origine noire de l’Egypte antique et surtout l’apport de la civilisation noire au monde. 

La recherche d’une origine noire de l’Egypte antique 

Considérées comme révolutionnaires à leur parution, les thèses développées dans cet ouvrage, sont aujourd’hui de plus en plus acceptées par la communauté scientifique même si elles sont encore controversées comme nous allons le voir par la suite. 

Le titre complet de l’ouvrage est Nations Nègres et Culture, De l’antiquité nègre égyptienne aux problèmes culturels de l’Afrique Noire d’aujourd’hui. Quand on pense à l’Egypte antique, ce sont souvent les mêmes images qui nous viennent en tête. Popularisée par le cinéma et la pop culture, l’image de Pharaons et d’égyptiens à la peau blanche est acceptée comme une représentation normale des peuples de l’Egypte antique. 

Cependant, Cheikh Anta Diop va s’attacher à démontrer que cette représentation est en grande partie erronée. Pour cela, il adopte une démarche scientifique et s’appuie sur ses qualités d’anthropologue pour présenter les arguments en faveur d’une « origine nègre de la race et de la civilisation égyptienne » avant d’analyser les arguments adverses. 

Il commence par démontrer la parenté entre l’Egypte et l’Afrique noire en soulignant la présence de pharaons d’Egypte soudanais pendant la XXVe dynastie. Ces derniers étaient surnommés les « pharaons noirs », les « pharaons koushites » ou encore les « pharaons éthiopiens ».  

Il démontre ensuite que les premières dynasties nubiennes se sont prolongées avec les dynasties égyptiennes jusqu’à l’occupation de l’Egypte par les Indo-Européens, à partir du Ve siècle avant J.-C.

« L’Ethiopie et l’intérieur de l’Afrique ont toujours été considérées par les Egyptiens comme la terre sacrée d’où étaient venus leurs ancêtres » 

page 221

L’étude de la linguistique permet également de renforcer la thèse d’une Egypte aux origines noires selon lui. Ainsi, le pays des Amam ou pays des ancêtres, ensemble du pays de Koush au sud de l’Egypte, était appelé la « terre des Dieux » par les égyptiens. De même, l’auteur se livre à une longue comparaison des mots égyptiens et wolof, une des langues parlées notamment au Sénégal, pour démontrer leur origine commune. 

A travers son oeuvre, il exhorte les égyptologues à prendre en compte l’origine noire de l’Egypte. Pour ce faire, il réfute les thèses allant à l’encontre une origine noire de la civilisation égyptienne. Ainsi, sur l’argument des cheveux lisses et des traits dits « réguliers », Cheikh Anta Diop rappelle qu’ils ne sont pas l’apanage des peuples blancs et citent l’exemple des nubiens et des indiens.

C’est ici l’occasion de mettre en lumière la grande diversité des peuples d’Afrique noire. Certains stéréotypes ont longtemps empêché de voir la diversité des différents peuples. Il n’est d’ailleurs pas rare d’entendre parler du continent africain comme s’il s’agissait d’un pays. Même s’il recherche une origine commune à la civilisation égyptienne, Cheikh Anta Diop met aussi en lumière la diversité du continent et des peuples en étudiant l’origine de plusieurs ethnies africaines telles que les Peuls, les Yoroubas, les Maures ou encore les Toucouleurs. 

Si ces thèses sont célébrées par certains intellectuels comme Aimé Césaire, qui le qualifiait d’érudit, ou Ernest Pépin, d’autres sont sceptiques et remettent en cause ses méthodes scientifiques. De nos jours, la thèse la plus communément admise est celle selon laquelle les égyptiens antiques n’étaient ni noirs, comme le sont les peuples d’Afrique noire, ni blanc, comme les occidentaux, mais étaient en réalité comme leurs descendants méditerranéens actuels. 

L’apport de l’homme noir à la civilisation 

La question que l’on peut se poser est de savoir pourquoi tant de débats à propos de la couleur de peau d’un peuple de l’Antiquité ? Pourquoi est-ce important pour Cheikh Anta Diop de démontrer que la civilisation égyptienne était à l’origine noire ? 

L’Egypte ancienne fascine depuis toujours comme l’a montré l’engouement provoqué par l’exposition sur Toutânkhamon en 2019. Cette Egypte fantasmée a longtemps symbolisé la naissance de la Civilisation et l’apport de l’Egypte antique est reconnu dans le monde entier. 

C’est la raison pour laquelle Cheikh Anta Diop veut que soit reconnu l’apport des civilisations noires à l’humanité. En effet, beaucoup pensent que l’histoire de l’Afrique noire commence avec l’esclavage et la colonisation. Ainsi, le 26 juillet 2007, l’ancien président Nicolas Sarkozy affirma que « l’homme africain [n’était] pas assez entré dans l’Histoire » (comble de l’ironie, il prononça ce discours à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar).  

Ainsi, trop longtemps, le peuple noir a souffert de caricatures et autres dénigrements alors même que son histoire est riche et bien trop souvent méconnue. Il est donc important pour un peuple de connaître ses origines et de les assumer avec fierté. 

« L’humanité ne doit pas se faire par l’effacement des uns au profit des autres ; renoncer prématurément et d’une façon unilatérale, à sa culture nationale pour essayer d’adopter celle d’autrui et appeler cela une simplification des relations internationales et un sens du progrès, c’est se condamner au suicide. » 

page 17

En effet, pour l’auteur, le fait de renouer avec son histoire et sa culture, permettra de redonner au peuple sa fierté et sa confiance en lui. 

« On peut concevoir le jour où l’économie africaine sera entre les mains des Africains eux-mêmes et qu’elle ne sera plus adaptée à des nécessités d’exploitation mais à leurs besoins, la concentration démographique s’en trouvera modifiée » 

page 406

C’est pourquoi Cheikh Anta Diop combattait farouchement les thèses ayant pour but de « blanchir » l’histoire des civilisations africaines et de reléguer les noirs à l’état de simples sauvages. En effet, pour lui, les historiens connaissaient la véritable origine de l’Egypte antique mais ont volontairement falsifié l’histoire. 

À une certaine époque, il n’était pas rare de trouver des expressions telles que « blancs à peau noire » , « blancs à peau rouge » ou encore « blancs à peau brune ». Ces étranges qualificatifs avaient pour but d’affirmer que toutes les grandes civilisations de l’histoire ont été fondées par des peuples blancs. 

Dans son ouvrage, Cheikh Anta Diop se moque de tous ces auteurs qui préfèrent se convaincre qu’il a existé des « blancs à peau noire » plutôt que de croire que les noirs aient pu être à l’origine d’une civilisation aussi importante que celle de l’Egypte antique. 

« En effet, s’il faut croire les ouvrages occidentaux, c’est en vain qu’on chercherait jusqu’au coeur de la forêt tropicale, une seule civilisation qui, en dernière analyse, serait l’oeuvre des Nègres ». 

page 13 

On le comprends donc, Cheikh Anta Diop militait contre l’effacement et la falsification de l’histoire du peuple noir et dénonçait un processus de domination. 

« L’usage de l’aliénation culturelle comme une arme de domination est vieux comme le monde. » 

page 14

Il rappelle dans son ouvrage que cette méthode a été utilisée par les romains sur les gaulois rebelles en les assimilant à de simples sauvages qu’il fallait éduquer et civiliser.

« Encrouter l’âme nationale d’un peuple dans un passé pittoresque et inoffensif parce que suffisamment falsifié est un procédé classique de domination. » 

page 16

Si les thèses de l’auteur sont encore très controversées, il est certain qu’il y eut bien des pharaons noirs qui ont été à la tête d’une civilisation brillante et puissante. Ainsi, même si toutes les thèses développées ne sont pas toutes admises scientifiquement, cette lecture a le mérite de mettre en lumière la richesse des civilisations noires et leur apport au monde.  

L’oeuvre de Cheikh Anta Diop a surtout permis d’approfondir l’étude de l’apport de l’Afrique noire dans le développement de la civilisation. Il permet de proposer une autre interprétation de l’histoire du monde et de combattre l’idée selon laquelle les occidentaux auraient « civilisé » l’Afrique. 

Ainsi, que l’homme noir soit ou non à l’origine de la civilisation égyptienne, on ne peut nier son apport au sein des plus grandes civilisations. Cette prise de conscience est la raison pour laquelle je recommande cette lecture. Cheikh Anta Diop m’a permis de réaliser que mes ancêtres n’étaient ni des sauvages, ni uniquement des esclaves mais qu’ils ont fait partie intégrante d’une des plus grandes civilisations du monde. 

L’auteur


Cheikh Anta Diop est un anthropologue, historien et homme politique d’origine aristocratique wolof né en 1923 et mort en 1986 au Sénégal. Esprit brillant, il étudia à Paris la physique, l’histoire et les sciences sociales. L’oeuvre de sa vie fut de démontrer l’apport de l’Afrique noire à la civilisation mondiale. Il lutta également pour l’indépendance des pays africains et pour la constitution d’un Etat fédéral en Afrique. Depuis 1987, l’Université de Dakar porte son nom. 

Lectures diverses

1984, George Orwell

Le crime de penser n’entraîne pas la mort. Le crime de penser est la mort.

Partie I, Chapitre 2

Informations générales

  • Année de parution : 1949
  • Genre : Roman dystopique 
  • Nombre de pages : 376 

Résumé

En 1984, trente ans après une guerre nucléaire entre l’Est et l’Ouest, le monde est divisé en trois grandes puissances, l’Océania, l’Eurasia et l’Estasia. Ces trois puissances se livrent une guerre perpétuelle pour le contrôle des quelques territoires restants sur la terre. Toutes sont gouvernées par des régimes totalitaires. 

L’histoire se déroule en Grande-Bretagne, désormais située en Océania, dans laquelle règne un régime totalitaire inspiré du nazisme et du stalinisme ayant pour idéologie l’Angsoc (Ingsoc en version originale). Big Brother, éternel chef suprême, est à la tête de ce système. 

Dans ce système, tous les habitants sont soumis à un contrôle permanent. Des télécrans (telescreen) les fixent et leurs moindres faits et gestes peuvent les condamner à mort. La liberté de penser et d’expression n’existent plus. La société est divisée en trois catégories sociales : le Parti Intérieur est la classe dirigeante, le Parti Extérieur regroupe les travailleurs moyens, et les Prolétaires sont au bas de l’échelle. 

Winston, un londonien employé du Ministère de la Vérité, est chargé de falsifier les archives historiques afin qu’elles soient en accord avec l’idéologie du Parti. Ouvrant de plus en plus les yeux sur sa condition et sur la réalité du monde dans lequel il vit, il décide de résister. Réalisant qu’il n’est pas seul à penser ainsi, il nourrit l’espoir que le monde change. Cependant, la Police de la Pensée le surveille étroitement.

Avis et analyse 

Il y a des livres qui nous marquent à jamais et 1984 est certainement l’un d’entre eux. Je suis restée sous le choc à la fin de ma lecture. Je ne dévoilerai pas la fin mais je dirais simplement que, pour moi, c’est elle qui fait de ce livre un chef d’oeuvre, certes terrifiant, mais un chef d’oeuvre tout de même. 

D’abord, l’écriture est magnifique. J’ai préféré la version originale à la traduction française donc, si vous le pouvez, je vous conseille de le lire en anglais. On est à la fois émerveillé à chaque lueur d’espoir et horrifié devant la cruauté et l’aspect visionnaire du récit. J’ai du, à plusieurs reprises, fermer mon livre et reprendre mon souffle avant de continuer. L’auteur réussit à faire peser sur le lecteur la pression qui pèse sur les personnages pour, au final, nous retourner littéralement le cerveau. 

Ensuite, ce roman est d’une incroyable justesse concernant les dangers du totalitarisme. Il fait partie de la culture moderne et, même sans l’avoir lu, beaucoup ont déjà entendu parler de Big Brother et du fameux slogan “Big Brother is watching you”. 

Loin de moi l’idée de procéder à une analyse exhaustive de tous les thèmes importants abordés dans ce roman. J’aborderai simplement quelques aspects du récit et j’espère vous donner envie de le découvrir ou de le redécouvrir. 

Les principes sacrés de l’Angsoc. Novlangue, double-pensée, mutabilité du passé. Winston avait l’impression d’errer dans les forêts des profondeurs sous-marines, perdu dans un monde monstrueux dont il était lui-même le monstre. Il était seul. Le passé était mort, le futur inimaginable.” 

Partie I, Chapitre 2 

Le contrôle du langage pour contrôler la pensée

Le Parti a pour projet l’instauration d’une nouvelle langue, la Novlangue (Newspeak), vouée à remplacer l’anglais. Cette nouvelle langue est plus conforme à l’idéologie du Parti. Le principe consiste à assembler des mots afin de diminuer le vocabulaire existant. Par exemple, le mot télécran est l’assemblage des mots télé et écran. 

Le but ultime de cette nouvelle langue est d’empêcher la survenance de toute pensée contraire à l’idéologie Angsoc. Voici un extrait dans lequel un employé du Service des Recherches, Syme, explique à Winston le fonctionnement de la Novlangue : 

Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots, des centaines de mots. Nous taillons le langage jusqu’à l’os”. 

Partie I, Chapitre 5 

Plus précisément :

C’est une belle chose, la destruction des mots. Naturellement, c’est dans les verbes et les adjectifs qu’il y a le plus de déchets, mais il y a des centaines de noms dont on peut aussi se débarrasser. Pas seulement les synonymes, il y a aussi les antonymes. Après tout, quelle raison d’exister y a-t-il pour un mot qui n’est que le contraire d’un autre ? Les mots portent en eux-mêmes leur contraire. Prenez
« bon », par exemple. Si vous avez un mot comme « bon » quelle nécessité y a-t-il à avoir un mot comme « mauvais » ? « Inbon » fera tout aussi bien, mieux même, parce qu’il est l’opposé exact de bon, ce que n’est pas l’autre mot. Et si l’on désire un mot plus fort que « bon », quel sens y a-t-il à avoir toute une chaîne de mots vagues et inutiles comme « excellent », « splendide » et tout le reste ? « Plusbon » englobe le sens de tous ces mots, et, si l’on veut un mot encore plus fort, il y a « double-plusbon ». Naturellement, nous employons déjà ces formes, mais dans la version définitive du novlangue, il n’y aura plus rien d’autre. En résumé, la notion complète du bon et du mauvais sera couverte par six mots seulement, en réalité un seul mot. Voyez-vous, Winston, l’originalité de cela ? Naturellement, ajouta-t-il après coup, l’idée vient de Big Brother.
” 

Partie I, Chapitre 5 

La suppression de nombreux mots de vocabulaire rend impossible toute argumentation pour exprimer clairement sa pensée. Ainsi, la réduction du vocabulaire permet la réduction de la pensée. On y voit aussi un moyen de maintenir le peuple a un faible niveau de réflexion afin d’exercer un contrôle absolu sur lui sans risquer la moindre contestation. 

En effet, le simple fait de penser par soi-même est un véritable crime et la Police de la Pensée n’est jamais loin. C’est d’ailleurs pour cela qu’un nouveau mode de penser a été mis en place.

La doublepensée, une logique inversée

Le slogan du Parti ne manquera pas d’étonner le lecteur : 

LA GUERRE C’EST LA PAIX 

LA LIBERTÉ C’EST L’ESCLAVAGE 

L’IGNORANCE C’EST LA FORCE

Avec ce slogan, le Parti fait accepter au peuple l’inacceptable. La guerre n’est plus un état exceptionnel mais un état permanent, la liberté n’existe plus et l’ignorance est valorisée comme une force. 

Ce slogan est une parfaite illustration du principe de la Doublepensée (Doublethink) qui consiste à accepter deux points de vue contraires. Dans le système de l’Angsoc, tous les habitants doivent exercer la doublepensée, ce qui contribue à éliminer tout esprit critique. 

Connaître et ne pas connaître. En pleine conscience et avec une absolue bonne foi, émettre des mensonges soigneusement agencés. Retenir simultanément deux opinions qui s’annulent alors qu’on les sait contradictoires et croire à toutes deux. Employer la logique contre la logique. Répudier la morale alors qu’on se réclame d’elle. Croire en même temps que la démocratie est impossible et que le Parti est gardien de la démocratie. Oublier tout ce qu’il est nécessaire d’oublier, puis le rappeler à sa mémoire quand on en a besoin, pour l’oublier plus rapidement encore. Surtout, appliquer le même processus au processus lui-même. Là était l’ultime subtilité. Persuader consciemment l’inconscient, puis devenir ensuite inconscient de l’acte d’hypnose que l’on vient de perpétrer. La compréhension même du mot « double pensée » impliquait l’emploi de la double pensée.” 

Partie I, Chapitre 3

Cette invention de George Orwell est, pour moi, véritablement révélatrice de son génie. Je ne sais quelles étaient les profondeurs de ses réflexions pour réussir à inventer un tel système mais le contrôle de la pensée est le fil conducteur du récit, personne n’y échappe, pas même le lecteur. 

La mutabilité du passé

Tout doit être au service de l’Angsoc et rien ne peut contredire sa toute-puissance. Dans cette optique, le contrôle du présent et la maîtrise de l’avenir ne sont pas suffisants, il faut en plus réécrire le passé. 

Celui qui a le contrôle du passé, disait le slogan du Parti, a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé.” 

Partie I, Chapitre 3

C’est précisément le métier de Winston au Ministère de la Vérité.  

Jour par jour, et presque minute par minute, le passé était mis à jour. On pouvait ainsi prouver, avec documents à l’appui, que les prédictions faites par le Parti s’étaient trouvées vérifiées. Aucune opinion, aucune information ne restait consignée, qui aurait pu se trouver en conflit avec les besoins du moment. L’Histoire tout entière était un palimpseste gratté et réécrit aussi souvent que c’était nécessaire. Le changement effectué, il n’aurait été possible en aucun cas de prouver qu’il y avait eu falsification”. 

Partie I, chapitre 4

C’est ici un thème assez classique qui est abordé : le contrôle des médias et la censure. George Orwell s’est inspiré de régimes totalitaires pour écrire son roman, il n’est donc pas étonnant de retrouver ces éléments. Mais au delà de la simple censure, c’est ici la complète réécriture de l’histoire qui a lieu. Cette volonté de contrôler l’information est toujours utilisée à travers les nombreuses fake news bien souvent diffusées par des milieux ayant certaines affinités pour les régimes totalitaires.  

Le passé, réfléchit-il, n’avait pas été seulement modifié, il avait été bel et bien détruit. Comment en effet établir, même le fait le plus patent, s’il n’en existait aucun enregistrement que celui d’une seule mémoire ?” 

Partie I, Chapitre 3

Conclusion

Lire 1984 n’est pas simplement lire un des plus grands romans de la littérature mondiale, c’est aussi lire une véritable mise en garde contre les dérives du totalitarisme et contre toutes les privations de liberté. Lire 1984, c’est une prise de conscience. 

Une prise de conscience plus que nécessaire à notre époque où l’on a tendance à renier nos libertés au nom de la sécurité. La menace terroriste devient prétexte à toujours plus de contrôle, de surveillance et de remise en cause de la vie privée. 

A l’heure où les caméras sont de plus en plus présentes dans nos vies, où l’intelligence artificielle dépasse les capacités du cerveau humain et où des pays attribuent des points à leurs citoyens, l’avertissement de 1984 semble plus que jamais d’actualité. 

L’auteur


George Orwell, de son vrai nom Eric Blair, est né en 1903 en Inde et mort en 1950 à Londres. Il fut un écrivain et journaliste britannique. Il est particulièrement connu pour ses romans 1984 et La Ferme des animaux à travers lesquels il met en garde contre les totalitarismes. Sa postérité est telle que l’adjectif orwellien est devenu une référence à l’univers totalitaire qu’il a imaginé. 

Ses engagements et positions politiques apparaissent clairement dans ses oeuvres et sont le reflet de son expérience. Ainsi, après avoir été représentant des forces de l’ordre colonial en Birmanie, il n’aura de cesse de dénoncer l’impérialisme britannique (notamment dans Une histoire birmane, un de ses premiers romans). 

Véritable visionnaire, il lutte pour l’égalité sociale et contre les injustices. Il n’a d’ailleurs pas hésité à partager la vie de marginaux afin de mieux les comprendre et à participer à la guerre d’Espagne afin de combattre contre Franco. Il était aussi déjà conscient de l’état de la planète et déplorait le gaspillage des ressources énergétiques.

Tous ses écrits à partir de 1946 sont une lutte contre le totalitarisme. En janvier 2008, le magazine Times le classa deuxième parmi les cinquante plus grands écrivains britanniques depuis 1945. 

Littérature caribéenne

La Rue Cases-Nègres, Joseph Zobel

Eh bien ! C’est à croire que vraiment cette catégorie de femmes que sont les vieilles mères noires et pauvres détiennent, dans le cœur qui bat sous leurs haillons, comme un pouvoir de changer la crasse en or, de rêver et de vouloir avec une telle ferveur que, de leurs mains terreuses, suantes et vides, peuvent éclore les réalités les plus palpables, les plus immaculées et les plus précieuses.

page 185

Informations générales

  • Année de parution : 1950
  • Genre : Roman autobiographique
  • Nombre de pages : 311

Résumé

José est une jeune garçon vivant avec sa grand-mère, m’man Tine, à la rue Cases-Nègres en Martinique dans les années 1930. Cette dernière travaille dans les champs de cannes à sucre pendant que José jouit d’une totale liberté avec les enfants de la rue. 

D’aventures en aventures, les enfants sont plus libres que jamais pendant que leurs parents travaillent dans les champs. Un évènement mettra fin à cette liberté et poussera m’man Tine à inscrire José à l’école. Commence alors une nouvelle vie pour le jeune José, qui se découvrira des talents pour l’étude et l’apprentissage. 

L’histoire est racontée à la première personne. Ainsi les conditions de vie difficiles et les injustices subies par les descendants d’esclaves sont abordées à travers le regard enfantin de José, ce qui rend le récit encore plus poignant. 

Avis et analyse 

Aux Antilles, ce roman de Joseph Zobel est souvent étudié à l’école. Il présente l’avantage de proposer une approche en douceur de l’histoire de l’esclavage et de la colonisation. Cette histoire est bien présente et constitue la trame de fond du récit. Les personnages qui gravitent autour de José sont tous des reflets de cette histoire. 

Il y a d’abord la figure forte de m’man Tine, une femme battante, capable de la plus grande douceur comme de la colère la plus terrible. C’est une femme déterminée qui fera tout pour que son petit-fils échappe au destin des descendants d’esclaves de l’époque, à savoir le travail dans les champs de cannes. 

Plus tard dans le récit, la mère de José, m’man Délia, s’acharnera, elle-aussi, à assurer à son fils un meilleur avenir. Les femmes de la famille de José sont à l’image du modèle de la femme “potomitan”, expression créole qui désigne la femme pilier, la mère courage, celle qui porte sa famille.

Le lien avec l’Afrique apparaît avec le voisin de José, Monsieur Médouze, qui apparaît comme un grand-père de substitution. José aime passer du temps à ses côtés et écouter ses histoires et ses énigmes :

Tout l’attrait de ces séances de devinettes est de découvrir comment un monde d’objets s’apparente, s’identifie à un monde de personnes ou d’animaux.

page 53

Ce passage est une référence claire à l’animisme, très présent en Afrique. Monsieur Médouze partage aussi avec José l’histoire de son pays d’origine, la Guinée : 

Rien de plus étrange que de voir M. Médouze évoquer la Guinée, d’entendre la voix qui monte de ses entrailles quand il parle de l’esclavage et raconte l’horrible histoire que lui avait dite son père, de l’enlèvement de sa famille, de la disparition de ses neufs oncles et tantes, de son grand-père et de sa grand-mère.

page 57

Pour moi, Monsieur Médouze est le lien qui existe entre les sociétés antillaises et la terre mère, l’Afrique. Il est témoin d’une autre vie, une vie bien souvent oubliée par les descendants d’esclaves mais qui ne cesse d’influencer et d’imprégner la culture antillaise. 

L’oeuvre est aussi une critique de la société post-esclavage et notamment de l’exploitation des anciens maîtres d’esclaves, les békés. Les conséquences sont nombreuses sur la vie des habitants de l’île : 

Non, non ! Je renie la splendeur du soleil et l’envoûtement des mélopées qu’on chante dans un champ de canne à sucre. Et la volupté fauve de l’amour qui consume un vigoureux muletier avec une ardente négresse dans la profondeur d’un champ de canne à sucre. Il y a trop longtemps que j’assiste, impuissant, à la mort lente de ma grand-mère par les champs de cannes à sucre

page 211

José décrit ici la mort lente de ceux qui sont exploités au service des maîtres d’esclaves. La frontière est mince d’ailleurs entre la vie des descendants et celle que vivaient leurs ancêtres esclaves. 

Une autre critique transparaît dans le récit, celle du complexe d’infériorité par rapport aux anciens maîtres. Ainsi, ce passage parle des liaisons entre femmes noires et békés : 

Chacun sait que lorsque de telles liaisons naissent ces enfants à peau “sauvée”, la mère n’est que trop fière d’avoir – elle, noire comme le tableau noir de la conscience du béké – contribué à ce qui, dans leur complexe d’infériorité, tient à coeur beaucoup de nègres antillais : “Éclaircir la race”.

page 278

Le colorisme est l’un des fléaux engendrés par l’esclavage, encore présent de nos jours, fustigé avec force par l’auteur. 

Tous les personnages rencontrés par José sont un témoignage de la société de l’époque et servent à dénoncer ses problématiques. L’école et l’éducation occupent une place centrale dans l’ouvrage et s’offrent comme un échappatoire, même si les inégalités pour y accéder sont dénoncées. 

Les réflexions de José et sa vision du monde évoluent avec l’âge et au fil des pages, nous poussant tantôt à l’émotion, tantôt à l’indignation, mais surtout nous faisant prendre conscience de la richesse et de la complexité de l’histoire des sociétés antillaises. 

L’auteur

Né en 1915 à Rivière-Salée en Martinique et mort en 2006 à Alès, Joseph Zobel était un romancier et poète martiniquais considéré comme l’un des plus grands auteurs de la littérature antillaise. La Rue Cases-Nègres est un roman autobiographique dans lequel on en apprend plus sur son enfance et son parcours.