Littérature caribéenne

Morne Câpresse, Gisèle Pineau

Le pays est en danger tant qu’il ne connaitra pas son histoire … Tu dois sauver les femmes pour reconstruire le pays.

page 102

Informations générales

  • Année de parution : 2008
  • Genre : Roman
  • Editeur : Mercure de France
  • Nombre de pages : 266

Epigraphe

Incipit

« Je les ai toujours connus comme ça, à se battre pour un rien. Ces deux chiens-là, Confiance et Espérance, ce sont les bêtes de la mère Pacôme. Vous occupez pas, ils montrent les crocs et grognent, mais ne sont guère méchants au fond.« 

Résumé

En Guadeloupe, il existe une mystérieuse communauté qui recueille les femmes à la dérive. Meurtrières, droguées et prostituées trouvent ainsi refuge au sein de la communauté des filles de Cham au sommet du Morne Câpresse.

La mère supérieure, Mère Pacôme veut en effet sauver la Guadeloupe. Animée d’une vocation divine, elle a fondé sa communauté lors de son retour en Guadeloupe après des années d’errance en Métropole.

Alors que sa soeur a disparu depuis plusieurs années, Line décide d’aller enquêter au sein de cette étrange communauté. Elle va vite découvrir que certains membres cachent bien des secrets … 

Avis et analyse 

De filles perdues à exemples pour la jeunesse, l’écart semble assez large à enjamber. Pourtant c’est bien la vocation de la communauté des Filles de Cham : Transformer les femmes blessées en lumière du monde. Cela dit, il n’est jamais bon de sortir d’un extrême pour en arriver à un autre et c’est ce que le roman va montrer. 

Entre le thriller psychologique et l’étude sociologique, Gisèle Pineau signe un roman qui ne laisse pas indifférent. Avec Line, on se plonge dans une véritable enquête pour savoir ce que sa soeur est devenue. Petit à petit, d’autres questions vont se poser sur l’entourage de la mère Pacôme et les véritables intentions de certaines soeurs. C’est ce qui va donner au roman cet effet de véritable page turner.

Le roman montre aussi à quel point il est facile de se laisser embrigader dans certains mouvements. En suivant Line, le lecteur peut s’identifier et se demander si lui aussi ne serait pas prêt à tout laisser pour fuir ses problèmes. Quel est le prix à payer pour trouver la paix ? Vouloir à tout prix échapper au monde d’en bas peut avoir des conséquences.

« Comment ne pas se laisser prendre au charme des lieux ? Pourquoi désirer encore le monde d’en bas quand le paradis était à portée de main ? »

page 115

La question de la folie est abordée avec une grande justesse par Gisèle Pineau. Cette dernière a exercé le métier d’infirmière en hôpital psychiatrique donc elle maîtrise bien le sujet et cela se ressent dans son écriture.

« Il faut le savoir, entrer dans la folie n’est pas si compliqué. Il suffit de se laisser glisser, se couler dans le courant, s’abandonner à la dérive. Le monde, se défaisant autour de vous, n’est plus que ruine et gravats. Mais des branches surviennent des murs éboulés. Des branches quasi miraculeuses viennent flotter à porter de vos mains. Instinct de survie, on se raccroche à quelque chose. »

page 102 

A travers l’expérience de la mère Pacôme, il y a aussi la folie d’un peuple qui cherche son histoire. En effet, Pacôme était déracinée et a fini par retrouver le chemin de son île mais aussi celui de ses ancêtres. Tout comme la Guadeloupe dont les habitants ont été arrachés à leurs terres et dont l’histoire s’est perdue progressivement à coup d’assimilation et d’humiliation.

L’histoire noire occupe une place fondamentale au sein de la communauté des filles de Cham. Il y a des cours et des hommages aux grandes figures noires qui permettent aux filles de se cultiver et de prendre conscience de la valeur de leur histoire et par conséquent de leur propre valeur.

S’il est essentiel à un peuple de connaître ses racines, on voit aussi comment cette histoire à pu abimer le peuple guadeloupéen. Ce constant mélange du passé et du présent est matérialisé par les voix des ancêtres et des anges qui se mélangent dans la tête de Pacôme.

Est-ce une folie douce qui anime les femmes de cette communauté ou est-ce que certaines ont des intérêts cachés ? Je vous laisse le découvrir en lisant ce roman. 

Analyse de l’incipit

Je teste une nouvelle rubrique ici car j’aime beaucoup relire l’incipit d’un roman une fois que je l’ai terminé. Les auteurs choisissent avec soin les premiers mots de leur livre donc j’imagine qu’ils ont un lien avec le reste de l’histoire et c’est ce que je propose d’analyser ici. Sans rentrer dans trop de détails pour ne pas spoiler l’histoire à ceux qui ne l’ont pas lu, je pense que cette mention des chiens de la mère Pacôme est une image des femmes qui font partie de son entourage proche. Entre rivalité, complot et jalousie, la chasse gardée de mère Pacôme est loin d’être dans la sainteté…

Littérature caribéenne

La prophétie des soeurs-serpents, Isis Labeau-Caberia

Comment avons nous pu penser que le peuple de la lune et de l’Océan pourrait parler avec celui de la clôture et de la marchandise ? Nous avons cru pouvoir cohabiter à leurs côtés. Mais encore faudrait-il qu’ils soient venus habiter cette terre. La vérité, c’est qu’ils sont venus l’exploiter.

page 175

Informations générales

  • Année de parution : 2022
  • Genre : Roman / Fantasy / Young Adult
  • Editeur : Slalom
  • Nombre de pages : 384

Incipit

« Les cartes défilent entre mes doigts glacés. L’opération a quelque chose de viscéralement satisfaisant. C’est peut-être ce claquement feutré, ou la cadence hypnotique avec laquelle le jeu passe entre mes mains, ou encore la façon dont il se cale parfaitement au creux de ma paume… »

Résumé

Quatre filles, deux époques, plusieurs destins entremêlés. Naïla est une jeune parisienne d’origine martiniquaise contrainte de passer les vacances d’été chez sa grand-mère en Martinique. Un secret de famille et une ancienne prophétie vont bouleverser sa vie. En effet, en 1657, trois autres jeunes femmes vont avoir un destin lié au sien. On a d’abord Funmilayo, une jeune prêtresse Yoruba qui va être capturée et vendue comme esclave. Ensuite, il y a Nònoum, une jeune kalinago dont la vie va être bouleversée par l’arrivée des colons sur son île. Enfin, on retrouve Rozenn, une jeune bretonne qui a fuit son pays pour échapper aux accusations de sorcellerie. Le point commun de ces jeunes filles : Ioüanacaéra (la Martinique) et une ancienne prophétie qui pourrait changer bien des choses.

Avis et analyse 

Il y a parfois des livres qui semblent s’adresser directement à vous. Comme le dit si bien Mohamed Mbougar Sarr dans La plus secrète mémoire des hommes, « ce livre s’adressait à moi. Comme s’adresse toujours à nous tout livre essentiel. » Je suis extrêmement reconnaissante de l’existence même de ce livre. Je suis heureuse qu’il puisse être lu par le plus grand nombre et notamment par la jeunesse antillaise.

C’est la première fois que je lis un roman qui offre une si belle représentation de l’histoire martiniquaise, et par extension caribéenne, sous tous ses aspects, aussi bien ses horreurs et ses richesses. Le choix des quatre héroïnes permet de présenter ces différents aspects. En effet, chacune représentent un pan de l’histoire martiniquaise.

Nònoum est la voix trop souvent oubliée des primo-habitants de nos îles, à savoir les Kalinago, les Arawak, les Taïnos, tous ces peuples appelés « indiens » ou « amérindiens » par les colons. Ces peuples premiers ont été quasiment éradiqués par l’arrivée de ces derniers mais ils sont encore présents parmi nous. Le peuple Garifuna est un bon exemple.

« Il parait que notre peuple disparaîtra. Qu’il ne restera plus personne pour glorifier la Femme-Grenouille et l’Homme-Chauve-Souris ni pour honorer le cycle de la pluie et du soleil. Il parait qu’on oubliera jusqu’à notre langage, nos noms, et que nous ne serons plus là pour conter les chansons de la rivière et de la terre. Il parait que la bravoure du peuple de la lune ne sera plus qu’une légende, figée dans des images de papiers, car nous ne serons plus là pour nous raconter nous-mêmes, seulement condamnés à être racontés par ceux-là mêmes qui nous ont effacés. Mais ce qu’on omis de dire ces gens , c’est que nous ne partirons pas sans avoir fait couler leur sang. »

page 304

Funmilayo représente toutes les personnes qui ont été arrachées à leurs terres et ont été réduites en esclavage. Son courage, sa volonté de conserver sa culture et son attachement à la déesse Oshun illustre le combat de ces hommes et ces femmes pour garder leur dignité, leur puissance et leur résilience.

« Nous ne serons jamais des héros. Nous ne fuirons probablement pas, n’égorgerons pas nos maîtres et ne mettrons pas le feu à cette maudite habitation. Nous n’échapperons pas à cette violence inhumaine qui finira par nous broyer tous, aussi surement que le jour succède à la nuit. Mais nous danserons. Nous rirons. Nous chanterons. Nous tomberons amoureux. Là où ce monde s’acharne à faire de nous des biens meubles, nous ne cesserons de clamer que nous sommes des êtres humains. »

page 127

Rozenn est un personnage intéressant à plusieurs niveau. En France, elle subit la violence d’une société qui la rejette et qui la considère comme une sorcière. En Martinique, elle accède à un autre statut car sa couleur de peau la place au dessus dans la société. Elle représente aussi ceux qu’on appelait les petits blancs, pas assez riches pour être propriétaires d’esclaves, parfois eux-mêmes quasiment en esclavage avec des contrats d’engagement aux conditions difficiles.

« On est sorcière pour tout et son contraire : trop laide, trop belle, trop pauvre, trop riche, trop indépendante, trop vieille, trop simplette, trop savante… la vérité, c’est qu’on est des femmes , et bien souvent, pour les petits hommes qui dominent le monde, c’est déjà un péché en soi ! »

page 70

Naïla est le fruit de cet héritage et va en prendre conscience. L’autrice a expliqué lors d’un club de lecture organisé par Deli (du compte Overbookees) qu’elle souhaitait abolir la temporalité pour montrer que ce qui s’est passé en 1600 a des conséquences actuelles.

Le fait d’avoir choisi des héroïnes adolescentes montrent l’impact de la colonisation, de l’esclavage et du racisme sur la jeunesse.

La dynamique entre les filles est marquée par la sororité et comme l’explique l’autrice elle-même « La sororité est avant tout quelque chose qui se construit dans l’action. On n’est pas sorore uniquement avec les femmes qui nous ressemblent. »

Etant caribéenne, guadeloupéenne descendante de kalinago, de français et d’africains, ce récit m’a bouleversée. Son message dépasse la sphère caribéenne car il invite à se lever contre l’injustice et à se dresser contre l’oppression. C’est donc un livre essentiel. A lire, à relire et à offrir !

Littérature caribéenne

Desirada, Maryse Condé

Il n’est pas bon de s’aventurer dans le fin fond des ravines du passé des autres.

pages 271

Informations générales

  • Année de parution : 1997
  • Genre : Roman
  • Editeur : Robert Laffont
  • Nombre de pages : 280

Incipit

« Ranélise lui avait tant de fois raconté sa naissance qu’elle croyait y avoir tenu un rôle ; non pas celui d’un bébé terrorisé et passif que Madame Fleurette, la sage-femme, extirpait difficilement d’entre les cuisses ensanglantées de sa mère ; mais celui d’un témoin lucide ; d’un acteur essentiel, voire de sa mère, l’accouchée, Reynalda elle-même qu’elle s’imaginait assise raide, lèvres pincées , bras croisés, une mine de souffrance indicible sur la figure.« 

Résumé

Abandonnée par sa mère, Marie-Noëlle vit quand même une enfance heureuse en Guadeloupe auprès de Ranelise, la femme qui l’a recueillie. Un jour, sa vie bascule lorsque sa mère décide de la faire venir auprès d’elle en France. C’est désormais à Savigny-sur-Orge, auprès d’une mère au coeur froid comme l’hiver qu’elle va habiter. Heureusement, son beau-père est là pour contrebalancer cette mère qui reste absente même si elle vit désormais avec elle. Plus tard, c’est le secret de sa naissance que Marie-Noëlle va s’obstiner à vouloir percer. Cette quête de vérité et d’identité va la confronter à un passé qui va la marquer profondément. 

Avis et analyse 

L’abandon maternel et l’abandon de la terre natale

Dans ce roman, Maryse Condé aborde les thèmes qui lui sont chers et qui jalonnent plusieurs de ses oeuvres : la quête identitaire, la condition féminine, l’exil ou encore le racisme et le colonialisme. 

Dans ce livre, l’autrice met en lumière le destin de trois femmes que tout opposent à cause d’un secret qui les ronge : la grand-mère Nina, la mère Reynalda et la fille Marie-Noëlle. 

Il y a une véritable relation de haine entre les femmes de cette lignée. Reynalda et sa mère se détestent depuis toujours et il n’y a pas non plus d’amour entre Reynalda et sa fille. 

Marie-Noëlle, tente de se construire malgré l’absence d’amour maternel. Tout son être est imprégné de cette problématique et tout ce qu’elle fait tourne autour de sa mère ou s’inscrit en contradiction avec. 

« C’était à cause de Reynalda si elle n’avait de goût pour rien, pour personne, si elle dérivait sans but dans l’existence » 

page 96

Marie-Noëlle est à la fois admirative et dégoutée par cette mère qui ne pense à rien d’autres qu’à son ascension sociale. Reynalda a tourné le dos à sa terre natale, la Guadeloupe et plus précisément la Désirade, comme elle a tourné le dos à sa famille. 

La Désirade symbolise aussi l’éloignement et l’abandon car il s’agit d’une île qui a longtemps été délaissée. Dans le livre, on voit bien qu’il s’agit d’une terre aride et elle revient d’ailleurs souvent dans les cauchemars de Marie-Noëlle. Ainsi, Marie-Noëlle, comme la terre de ses ancêtres subie l’abandon et le délaissement. 

L’exil, une fuite loin des démons de son passé

Marie-Noëlle choisit de s’éloigner de cette mère indifférente et prend la route de l’exil. N’ayant pas trouvé sa place auprès de celle qui l’a mise au monde, elle cherche un endroit auquel appartenir. 

Son expérience à Boston est l’occasion de critiquer le rêve américain. Pour le personnage de Stanley Watts, le mari de Marie-Noëlle, émigrer aux Etats-Unis c’est aller dans « le seul pays où un nègre peut réussir » (page 78). Cependant, le racisme et la misère sociale, surtout pour les noirs est la même partout. Pourtant, ces là-bas, terre d’immigration et d’exil que Marie-Noëlle a fini par trouver sa place. 

« Les Etats-Unis d’Amérique étaient faits pour ceux de son espèce, les vaincus, ceux qui ne possèdent plus rien, ni pays d’origine, ni religion, peut-être une race et qui se coulent, anonymes, dans ses vastes coins d’ombre. » 

page 163

En réalité, Marie-Noëlle tente de fuir les démons de son passé. De Paris, Nice ou encore Boston, elle appartient à la grande famille des êtres déracinés, un thème cher à Maryse Condé que l’on retrouve également dans L’histoire de la femme cannibale

« L’identité, ce n’est pas un vêtement égaré que l’on retrouve et qu’on endosse avec plus ou moins de grâce. Elle pouvait faire ce qu’elle voulait, elle ne serait plus jamais une vraie guadeloupéenne. » 

page 172

La quête identitaire 

Le secret autour de la naissance de Marie-Noëlle est la raison de sa quête d’identité et occupe une place centrale dans le livre. 

En effet, Marie-Noëlle souhaite découvrir qui est son père et les raisons pour lesquelles sa mère la rejette. 

« Bâtarde née de père inconnu. Belle identité que celle-là ! Tant qu’elle n’aurait pas d’autres indications à inscrire sur son livret de famille, elle ne pourrait rien mener à terme » 

page 220

Toutefois, cette quête sera semée d’embuches et le lecteur est, comme l’héroïne, baladé entre les différentes versions qui s’opposent.

En réalité, la quête identitaire de Marie-Noëlle est une analogie de la quête identitaire des antillais. C’est Maryse Condé, elle-même qui l’a affirmé lors d’une interview : « […] pendant trop longtemps nous avons cherché l’origine, on a pensé que sans savoir d’où l’on venait on ne pouvait pas arriver à être équilibrés […] maintenant, puisque c’est tellement difficile et qu’on n’y arrive jamais, je crois qu’il faut prendre son parti et vivre avec ces lacunes, avec ces absences ».1

Au final, le message est d’apprendre à avancer malgré tout. Le fait de ne pas connaître ses origines ne doit pas nous enchaîner et nous bloquer. 

« Est-ce qu’elle ne pouvait pas continuer de vivre comme elle le faisait ? Sans identité, comme une personne à qui on a volé ses papiers et qui erre à travers le monde ? Est-ce qu’ainsi elle n’était pas plus libre ? C’est une sale manie de vouloir savoir à tout prix d’où on sort et la goutte de sperme à laquelle elle doit la vie » 

page 243

Même si je n’aime pas les fins ouvertes, la vérité n’est pas l’élément le plus important du récit. L’essentiel est de tracer son parcours de vie. En cela, ce roman est une invitation à l’acceptation. 

« Il y a devant toi toute une place faite pour le bonheur que tu rempliras quand tu cesseras d’épier par-dessus ton épaule.« 

page 277 

Pour aller plus loin :

https://la1ere.francetvinfo.fr/festival-d-avignon-l-emotion-de-maryse-conde-devant-l-interpretation-de-sa-piece-desirada-1304172.html

https://journals.openedition.org/studifrancesi/34088?lang=en

Note :

  1. entrevue accordée à Maria Anagnostopoulou Hielscher, Parcours identitaires de la femme antillaise, «Etudesfrancophones», 1999, vol. XIV, n° 2, p. 77.) trouvé dans l’article ‘Desirada’: des voix contre le silence de Anne Marie Miraglia ↩︎
Littérature caribéenne

Moi, Tituba sorcière…, Maryse Condé

Que deviendra le monde si nos femmes ont peur ? Ils s’effondrera le monde ! Sa voûte tombera et les étoiles qui le constellent, se mêleront à la poussière des routes !

pages 95-96

Informations générales

  • Année de parution : 1986
  • Genre : Roman
  • Nombre de pages : 278

Résumé

Tituba est la fille d’une esclave violée par un marin anglais. A la mort de sa mère, elle va être recueillie par Man Yaya, une guérisseuse qui va lui enseigner son art. Se retrouvant seule à la mort de la vieille dame, Tituba va perfectionner les pouvoirs enseignés par Man Yaya et vivre dans une certaine liberté alors même que les siens sont encore esclaves. 

Sa rencontre avec d’autres esclaves et notamment avec John Indien dont elle tombe amoureuse vont lui donner envie de sortir de sa solitude. Prête à tous les sacrifices pour l’homme qu’elle aime, elle décide de renoncer à sa liberté pour le suivre et se mettre au service de sa maitresse. 

Après des péripéties chez cette dernière, Tituba va être contrainte de quitter la Barbade, toujours pour suivre John Indien, pour atterrir au village de Salem. Au service de Samuel Parris, elle va devoir survivre au sein d’une communauté puritaine obsédée par le mal en pleine chasse aux sorcières. 

Trigger Warning : ce livre contient des scènes de violences sexuelles. 

Avis et analyse 

Ce livre est pour le moment incontestablement celui que je préfère dans l’œuvre de Maryse Condé. On retrouve la plume subtile et percutante de l’auteure mais également des personnages complexes qui ne laissent pas indifférents. 

Il y aurait en effet énormément de choses à dire sur les différents personnages et peut-être que cela fera l’objet d’une autre chronique mais pour le moment j’ai souhaité vous présenter les deux axes qui m’ont le plus marqués dans cette lecture. 

Le magico-religieux, arme de résistance

Bien que le récit se déroule pendant la période esclavagiste, Tituba se distingue par sa relative liberté. 

En effet, même si elle est née esclave, elle a connu une période de liberté lorsqu’elle vivait seule dans la forêt. Contrairement à ses contemporains qui n’ont pas eu le choix, toute la subtilité réside dans le fait que c’est elle-même qui choisit de renoncer à sa liberté. Ainsi, par amour, elle fera ce choix à deux reprises. Toutefois, est-on vraiment libre quand on est amoureux ? C’est toute l’ambiguïté du roman. 

« Il éclata de rire à nouveau. Mon Dieu, comme cet homme savait rire ! Et à chaque note qui fusait de sa gorge, c’était un verrou qui sautait de mon coeur. » 

page 32

Cette décision distingue déjà Tituba des autres esclaves. Mais ce qui fait d’elle un être exceptionnel, ce sont surtout les pouvoirs qu’elle possède. 

« Qu’est-ce qu’une sorcière ? Je m’apercevais que dans sa bouche, le mot était entaché d’opprobre. Comment cela ? Comment ? La faculté de communiquer avec les invisibles, de garder un lien constant avec les disparus, de soigner, de guérir n’est-elle pas une grâce supérieure de nature à inspirer respect, admiration et gratitude ? En conséquence, la sorcière, si on veut nommer ainsi celle qui possède cette grâce, ne devrait-elle pas être choyée et révérée au lieu d’être crainte ? » 

pages 33-34 

Ainsi les pratiques de Tituba s’inscrivent en opposition au puritanisme incarné par Samuel Parris, le pasteur qui deviendra son maitre à Salem. Alors que Tituba est à l’écoute de la nature et des esprits, Samuel Parris incarne une religion puritaine dans laquelle l’obsession du mal est reine. 

« C’est peut-être parce qu’ils ont fait tant de mal à tous leurs semblables, à ceux-là parce qu’ils ont la peau noire, à ceux-là parce qu’ils l’ont rouge, qu’ils ont si fort le sentiment d’être damnés ? » 

page 78 

Tituba n’aura de cesse de chercher à guérir et à faire le bien autour d’elle alors que les habitants de Salem sont aveuglés par leur haine engendrée par la peu du malin. Tout le monde devient suspect et la terreur s’installe au fur et à mesure. Avec un certain cynisme, Maryse Condé dénonce les dérives de la religion à cette époque. La résistance passe donc par le refus de la religion imposée et par le fait de maintenir les pratiques enseignées par les ancêtres. 

« Ont-ils tant besoin de haïr qu’ils se haïssent les uns les autres ? » 

page 246

Tituba est à la fois crainte et détestée par ses différents maîtres car elle incarne l’insoumission. Par tous les moyens, ils chercheront à la faire plier mais elle incarne quelque chose qui ne peut être mis en esclavage. La force de Tituba est aussi sa faiblesse car cela l’entrainera dans des situations complexes. Au contraire, John Indien incarne un autre mode de survie. Il n’est pas dans la révolte mais dans une sorte de manipulation de ses maîtres, il joue au parfait esclave et réussi à s’en sortir comme cela. A plusieurs reprises, il invite Tituba à faire de même, mais jamais celle-ci ne pliera. 

Au fil de l’histoire, la révolte va prendre de plus en plus de place dans le coeur de Tituba. 

« Aguerrir le coeur des hommes. L’alimenter de rêves de liberté. De victoire. Pas une révolte que je n’ai fait naître. Pas une insurrection. Pas une désobéissance. » 

page 268

Tituba est une créature d’amour et elle n’aura de cesse d’aider aux qui croise son chemin, parfois cela lui portera préjudice et elle ne sera pas toujours récompensée. Pourtant, lorsqu’il s’agit de la liberté des siens, Tituba n’hésitera jamais à mettre ses pouvoirs à contribution.

 « Un jour, nous serons libres et nous volerons de toutes nos ailes vers notre pays d’origine » 

page 18

Si vous souhaitez en apprendre davantage sur les différents cultes et pratiques magico-religieuse, je vous renvoie à l’interview de Valérie du compte La fleur curieuse qui en parle à la perfection.  

La sorcière, figure du féminisme

Maryse Condé a l’art de mettre en scène des personnages féminins complexes au sein desquels se mêlent force et faiblesse, ombre et lumière. Bien que différente, Tituba m’a rappelée Rosélie, l’héroïne de L’histoire de la femme cannibale par la complexité et la profondeur de son caractère. 

Plusieurs éléments du roman soulèvent des questions féministes comme la question de l’avortement ou encore de la libération sexuelle de la femme. 

« Pour une esclave, la maternité n’est pas un bonheur. Elle revient à expulser dans un monde de servitude et d’abjection, un petit innocent dont il lui sera impossible de changer la destinée. » 

page 83

Malgré toute les difficultés qu’elle traverse, Tituba est assez libérée et n’hésite pas à suivre ses désirs, comme le montre de nombreuses scènes avec John Indien. Cette libération sexuelle entre en contraste avec la situation vécue par Elizabeth Parris, la femme de Samuel Parris qui vit dans la peur et la soumission de son époux. 

« – Si tu savais ! Il me prend sans ôter ni mes vêtements ni les siens, pressé d’en finir avec cet acte odieux.

[…]

– Odieux ? Pout moi, c’est le plus bel acte du monde ! ». 

page 70

La puissance féminine du récit apparait également à travers les esprits de la mère de Tituba et de Man Yaya qui lui rendent visite pour lui donner des conseils et l’aiguiller dans ses choix, notamment en ce qui concernent ses relations amoureuses. 

« Pourquoi les femmes ne peuvent-elles se passer des hommes ? » 

page 34 

Tout au long du récit, il y une véritable critique de la société patriarcale. A cet égard, l’attitude de Tituba contraste avec celle de John Indien, ce dernier réussissant à s’en sortir en toute circonstance. 

« Les hommes n’aiment pas. Ils possèdent. Ils asservissent. » 

page 29

« Blancs ou Noirs, la vie sert trop bien les hommes ! » 

page 159 

Un des plus beaux passages témoignant du féminisme de l’oeuvre de Maryse Condé est la rencontre entre Tituba et Hester, une femme également soupçonnée de sorcellerie. Leurs échanges sont magnifiques et reflètent une véritable sororité entre les deux femmes. Ce personnage marquera d’ailleurs profondément Tituba.  

« Je sais qu’elle poursuit son rêve : créer un monde de femmes qui sera plus juste et plus humain. »

page 271

Si le thème des sorcières et du féminisme vous intéresse, je vous recommande vivement l’essai Sorcières de Mona Chollet.

L’auteur

Photo tirée du site Internet de RCI, Maryse Condé, lauréate du Nobel alternatif de Littérature

J’ai eu la chance de découvrir les ouvrages de Maryse Condé dès l’école primaire. J’ai toujours été surprise du manque de visibilité de son oeuvre en France alors même que sa renommée est mondiale.  Née en 1937 à Pointe-à-Pitre, ses romans sont célébrés dans le monde entier. Angela Davis a même écrit la préface d’un de ses livres, Moi, Tituba sorcière… Noire de Salem

Elle est la fondatrice du Centre des études françaises et francophones de l’Université Columbia aux Etats-Unis et reçu le prix spécial de la Francophonie 2013 « pour sa contribution au rayonnement de la Francophonie à travers l’ensemble de ses œuvre ». Parmi les nombreux prix qu’elle a reçu, il y a le prix de la Nouvelle Académie de littérature (The New Academy Prize in Literature), qualifié de « prix Nobel alternatif » par la presse en 2018 . 

Littérature caribéenne

Peau noire, masques blancs, Frantz Fanon

Je suis noir, je réalise une fusion totale avec le monde, une compréhension sympathique de la terre, une perte de mon moi au coeur du cosmos, et le Blanc, quelque intelligent qu’il soit, ne saurait comprendre Armstrong et les chants du Congo. Si je suis noir, ce n’est pas à la suite d’une malédiction, mais c’est parce que, ayant tendu ma peau, j’ai pu capter toutes les effluves cosmiques. Je suis véritablement une goutte de soleil sous la terre.

page 43

Informations générales

  • Année de parution : 1952 
  • Genre : Essai 
  • Nombre de pages : 227

Résumé

A l’heure où l’on accuse souvent les intellectuels anti-racistes d’importer des théories en provenance des Etats-Unis, il est important de se rappeler que des personnalités françaises comme Frantz Fanon ont été de véritables précurseurs et ont influencé le monde entier à travers leurs thèses antiracistes et anticolonialistes. A ce propos, je vous encourage à écouter le podcast Le Paris Noir avec Mame-Fatou Niang qui explique avoir découvert Frantz Fanon lors de ses études aux Etats-Unis. En effet, bien que peu étudié en France, cet auteur est une véritable référence outre-atlantique.  

Peau noire, Masques Blancs s’inscrit ainsi dans la lutte contre le colonialisme et ses effets pervers. Le principal apport de cet essai est qu’il mêle la psychanalyse à l’analyse politique. Il décortique les rapports Noir-Blanc en tenant compte des effets de la colonisation et de l’esclavage. Selon lui, la colonisation est à l’origine d’une névrose collective dont il faut se débarrasser.

Ce livre fut très critiqué notamment par certains antillais car c’est avant tout ces derniers qui sont visés. Pourtant, force est de constater que les thèses qui y sont développées, vieilles de plus de cinquante ans, sont toujours d’actualité.

A travers son analyse scientifique, linguistique, psychanalytique et politique, accompagnée d’envolées poétiques magnifiques, Frantz Fanon nous met face à la réalité de la colonisation et de ses conséquences. 

Avis et analyse 

Je vous propose une analyse en trois temps qui, je l’espère, vous permettra de comprendre l’essence de cet essai. N’étant pas psychanalyste, je n’ai pas la prétention de vous proposer une critique des thèses de Fanon. Mon but est simplement de vous donner envie de lire cette oeuvre et de vous en présenter les principaux axes.

1. Analyse du problème : La domination d’un peuple sur un autre

Pour Fanon, il faut déjà commencer par admettre que nous évoluons dans une société raciste. 

« Une société est raciste ou ne l’est pas. Tant qu’on n’aura pas saisi cette évidence, on laissera de côté un grand nombre de problèmes. Dire, par exemple, que le nord de la France est plus raciste que le sud, que le racisme est l’oeuvre de subalternes, donc n’engage nullement l’élite, que la France est le pays le moins raciste du monde, est le fait d’hommes incapables de réfléchir correctement. » 

page 83

Aujourd’hui encore, certains refusent l’évidence. Beaucoup vous affirmerons que la France n’est en aucun cas un pays raciste et que d’ailleurs eux-mêmes ont des amis noirs avant de vous clouer le bec avec la fameuse formule magique « moi, je ne vois pas la couleur des gens ».  

L’auteur démontre que ce n’est pas uniquement la France mais que l’Europe a également une structure raciste, en raison principalement de son activité coloniale. Affirmer qu’une société a une structure raciste ne signifie pas que chacun de ces citoyens est un ignoble personnage plein de haine. Cela signifie simplement que cette société porte en elle les stigmates d’une partie de son histoire. On ne peut à la fois célébrer la grandeur de l’Europe et oublier que cette grandeur s’est construite sur l’exploitation d’autres peuples. 

Fanon se moque d’ailleurs de ceux qui s’obstinent à penser que la France serait le pays le moins raciste du monde : 

« Beaux nègres, réjouissez-vous d’être français, même si c’est un peu dur, car en Amérique vos congénères sont plus malheureux que vous … »

page 90 

Il est aussi assez révélateur de noter que la question des statues se posait déjà au sein de la réflexion de l’auteur. 

« Le Noir s’est contenté de remercier le Blanc, et la preuve brutale de ce fait se trouve dans le nombre imposant de statues disséminées en France et aux colonies, représentant la France blanche caressant la chevelure crépue de ce brave nègre dont on vient de briser les chaînes ». 

page 213 

Ceci étant posé, Fanon part d’un postulat très simple, à savoir que le racisme est une question de domination. 

« C’est un fait : des Blancs s’estiment supérieurs aux Noirs. C’est encore un fait : des Noirs veulent démontrer aux Blancs coûte que coûte la richesse de leur pensée, l’égale puissance de leur esprit. »

page 10 

C’est cette domination qui conduit certains blancs à adopter des attitudes paternalistes ou méprisantes envers les noirs et qui fait que certains noirs sont prêts à tout pour être validés et acceptés par les blancs. (Je précise et Fanon le dit clairement dans sa préface, il ne s’agit pas de faire des généralités en parlant de tous les noirs et de tous les blancs, il observe simplement des comportements répandus qui ont des effets néfastes pour tout le monde). 

2. Les conséquences : Le sentiment de supériorité et l’aliénation

La rencontre avec la civilisation blanche qui s’est faite dans les conditions que nous connaissons (esclavage, colonisation) a impacté durablement la vie des peuples noirs. 

« La civilisation blanche, la culture européenne ont imposé au Noir une déviation existentielle » 

page 14

Cette déviation se caractérise par ce que Fanon appelle un « complexus psycho-existentiel ». Plusieurs conséquences découlent de cela, notamment des comportements déviants comme le fétichisme ou la volonté de modifier qui l’on est. 

« Celui qui adore les nègres est aussi « malade » que celui qui les exècre. Inversement, le Noir qui veut blanchir sa race est aussi malheureux que celui qui prêche la haine du Blanc » 

page 9 

Cela s’illustre également à travers le langage. A l’époque de Fanon, certaines personnes s’adressaient aux noirs en petit-nègre (par exemple : « moi dire à toi de faire ça ») et d’autres étaient choqués de voir un noir s’exprimer correctement en français. Les éloges faites aux Noirs qui s’exprimaient normalement on poussé certains antillais à laisser tomber leur langue d’origine. S’il n’y a rien de mal dans le fait d’apprendre une langue, il est en revanche regrettable de renier ses origines. L’espagnol qui apprend le français n’a pas pour autant idée d’oublier sa langue maternelle. 

On retrouve encore des conséquences au sein des relations entre les hommes et les femmes. Je n’aborderai pas ici toute l’analyse proposée par l’auteur ayant trait à la question sexuelle. Je vous renvoie à son ouvrage pour comprendre la problématique de l’érotisation de l’homme noir ou encore le sentiment d’infériorité sexuelle qui amènerait à la détestation de ce dernier. 

Fanon illustre de manière brillante le désir de blancheur de certains noirs et l’impact que cela a sur leur relation. Il se montre ainsi très critique envers l’ouvrage de Mayotte Capécia, Je suis Martiniquaise (éditions Corrêa, 1948), qui fait l’apologie de l’homme blanc. 

« Mayotte aime un Blanc dont elle accepte tout. C’est le seigneur. Elle ne réclame rien, n’exige rien, sinon un peu de blancheur dans sa vie. » 

page 40

De la plume moqueuse de l’auteur ressort une véritable problématique qui sévit encore aujourd’hui au sein des sociétés antillaise : le colorisme. 

Le colorisme se définit comme une séries de discrimination fondée sur les variations d’intensité de la couleur de la peau des personnes. J’ai eu l’occasion de vous en parler dans mon article sur La rue Cases-Nègres de Joseph Zobel.

Aux Antilles, il est présent au sein du vocabulaire employé quotidiennement. Plusieurs expressions valorisent la clarté de la peau. Par exemple, un enfant à la peau claire sera appelé un « peau chapé », ce qui signifie que sa peau est sauvée car plus claire. Il existe aussi tout une classification allant de la chabine à la négresse pour définir les femmes en fonction de l’intensité de leur couleur. Fanon déplore cela et nous invite à lutter contre. 

Ce désir de blancheur est analysé par l’auteur comme une névrose entrainant une « lactification hallucinatoire ». Dans son métier de psychanalyste, Frantz Fanon a aidé de nombreux patients à prendre le dessus en conscientisant leur inconscient. 

En effet, il faut que les concernés prennent conscience qu’ils s’identifient aux personnes blanches. Cette identification est due en partie au fait que les Antillais se sont vus répétés pendant plusieurs années que leurs ancêtres étaient gaulois. Fanon démontre que l’Antillais ne se pense pas noir, il se pense blanc et prend conscience de sa noirceur quand il est confronté à diverses discriminations. 

3. La solution : libérer l’homme de couleur de lui-même

L’oeuvre de Frantz Fanon peut être analysée comme un refus, un refus de sa condition et de la place que la société veut lui assigner. 

« Pourtant de tout mon être, je refuse cette amputation. Je me sens une âme aussi vaste que le monde, véritablement une âme profonde comme la plus profonde des rivières, ma poitrine a une puissance d’expansion infinie. Je suis don et l’on me conseille l’humilité de l’infirme… » 

page 137 

L’auteur refuse que quiconque se laisse enfermer par sa couleur. 

« Le Blanc est enfermé dans sa blancheur. Le Noir dans sa noirceur. » 

page 10

« Il n’y a pas de mission nègre ; il n’y a pas de fardeau blanc. »  

page 222

Sans tomber dans l’aveuglement stupide de « ceux qui ne voient pas les couleurs », Frantz Fanon nous invite à dépasser cette question afin que chacun puisse se réaliser. 

« Que jamais l’instrument ne domine l’homme. Que cesse à jamais l’asservissement de l’homme par l’homme. C’est-à-dire de moi par un autre. Qu’il me soit permis de découvrir et de vouloir l’homme, où qu’il se trouve. Le nègre n’est pas. Pas plus que le Blanc. » 

page 225 

Il plaide pour que les noirs et en particulier les antillais prennent conscience de leur névrose pour s’en libérer.

« Ce que nous voulons, c’est aider le Noir à se libérer de l’arsenal complexe qui a germé au sein de la situation coloniale. »

page 28 

Il appelle à une véritable « catharsis collective » qu’il définit comme « une sorte de porte de sortie par où les énergies accumulées sous forme d’agressivité puissent être libérées ». Page 143. 

Ce livre nous permet donc de comprendre d’un point de vue psychanalytique les effets que la colonisation a eu sur les noirs et invite à soigner les traumatismes qui en découlent. Ainsi, l’auteur offre à ses lecteurs de ne pas rester bloquer dans le passé et d’avancer tout en ayant conscience de l’impact de la colonisation sur leur vie.

« Je ne suis pas esclave de l’esclavage qui déshumanisa mes pères. » 

page 224 

L’auteur

Source : Site internet de France Info  ©DR

Frantz Fanon est né en 1925 à Fort-de-France. Psychiatre et essayiste, il est notamment connu pour son analyse des conséquences psychologiques de la colonisation. Très impliqué dans le conflit qui opposa la France à l’Algérie, il dirigea notamment l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville. Il décède en 1961 d’une leucémie à l’âge de 36 ans. 

Pour finir voici quelques anecdotes que je vous avais partagé sur Instagram !

Littérature caribéenne

Cinquante ans de musique et de culture en Guadeloupe, Marcel S. Mavounzy

Oui, le Guadeloupéen est d’origine africaine. C’est une évidence qu’il ne peut renier et ne renie pas. Vouloir lui interdire de perpétuer la culture musicale de ses grands-parents est impossible.

page 142

Informations générales

  • Année de parution : 2002
  • Genre : Mémoires
  • Nombre de pages : 230

Avis et analyse

Aujourd’hui, je vous présente un livre très intéressant pour apprendre à connaître la musique et la culture guadeloupéennes. J’ai souvent constaté que les gens parlaient des îles comme si elles étaient interchangeables et qu’elles n’avaient pas chacune leur propre culture.

Combien de fois on m’a déjà demandé si je retournais souvent en vacances en Martinique ou en Guyane alors même que je n’y ai jamais mis les pieds parce que je viens de Guadeloupe ! Loin de moi l’idée de renier les liens qui nous unissent, simplement chaque île, tout comme chaque pays ou chaque région a sa propre histoire et sa propre culture. 

Si certains en doutaient, je les invite à lire cet ouvrage, véritable plaidoyer pour la reconnaissance de la Guadeloupe comme précurseuse de nombreux style musicaux dont la célèbre biguine.

Je vous invite donc à vous laisser bercer au rythme du toumblak ou du kaladja, à vous déhancher sur une biguine et à fredonner le zandoli pas tini pattes, en plongeant dans cet ouvrage. 

Le toumblak et le kaladja font partie des sept rythmes du gwoka avec le graj, le padjanbèl, le woulé, le menndè et le léwòz. Il faut savoir que chaque rythme a sa propre signification. Ainsi, le toumblak est un rythme festif évoquant souvent l’amour alors que le kaladja est un rythme plus lent qui évoque la souffrance et la tristesse.

Le zandoli pas tini pattes est un rythme appelé boulaguél ou bouladjel qui consiste en une succession d’onomatopées et de battement de mains. Cette pratique est considérée par la France comme patrimoine culturel immatériel. Quant au gwoka, il a été inscrit en 2014 comme patrimoine culturel  immatériel de l’humanité !

La biguine est un style musical propre aux Antilles. Sur Wikipédia, vous lirez que la biguine est originaire de la Martinique mais cela n’est pas l’avis de Marcel S. Mavounzy qui démontre dans son ouvrage que la biguine est originaire de Guadeloupe. 

« Pourquoi veut-on priver la Guadeloupe du rythme de sa biguine qui est unique, indéchiffrable à première vue par les grands prix des conservatoires de musique dans le monde ? Rythme qui n’intéressait personne, dont d’autres pays de la Caraïbe tentent de nous priver de la paternité alors qu’il est le bien de la Guadeloupe et de ses musiciens » 

page 22 

Derrière l’histoire de la musique guadeloupéenne, se tisse celle de l’île et on mesure l’apport des esclaves et de leurs descendants à sa culture. Encore une fois, je suis impressionnée par la capacité de résilience de mon peuple, ces hommes et femmes arrachés à leurs terres, humiliés, torturés et qui pourtant n’ont jamais cessé de créer, notamment à travers la musique. 

Interdits de bals et de fêtes, ils ont créé leur propre musique et leur propre mode d’expression. Ils ont ainsi transformé la quadrille de leurs maitres, danse d’origine slave, en y introduisant un nouveau rythme plus tropical. 

« Les nègres sur le sol de la Guadeloupe, et particulièrement les serviteurs dans les différentes réceptions organisées par les colons blancs, n’avaient pas la possibilité d’organiser des fêtes. Mais presque en silence, ils faisaient revivre les rythmes de leurs terres natales. » 

page 21 

De nombreux obstacles se sont dressés devant eux. Ainsi, on tenta de leur faire abandonner le gwoka mais rien n’empêcha les guadeloupéens de faire vivre cette musique, véritable âme de la Guadeloupe. En effet, les maîtres l’interdisaient car ils avaient peur que le son du tam tam soit un signe de ralliement pour une éventuelle révolte d’esclaves. Ensuite, ce fut le clergé qui interdit cette musique. Mais des hommes et des femmes se sont battus pour leur culture, comme l’auteur du livre qui fut le premier à procéder aux enregistrements de musique guadeloupéenne sur disque phonographique. 

« Une grande partie des esclaves d’Afrique a été dirigée vers la Nouvelle-Orléans, la Caraïbe, etc. et malgré les voyages difficiles qu’ils ont eu à supporter, ils ont gardé en leur sang, en leur âme, en leur fierté, le résidu de leur culture : le tam-tam, bien spirituel et culturel. » 

page 23 

L’auteur nous raconte également la jeunesse antillaise des années 1930 et 1940. C’était une jeunesse créative et pleine d’espoir. De nombreux groupes de jeunes sont devenus célèbres et ont contribué à l’héritage culturel de l’île. D’ailleurs, en bonus, l’ouvrage regorge de nombreuses images d’archives !

Aujourd’hui encore notre culture est menacée par certaines personnes qui arrivent sur nos îles dans le seul but de vivre la dolce vita sur la plage en sirotant un ti punch sans même s’intéresser à notre héritage culturel et à notre histoire. Les récentes polémiques à propos de la voiture à pain dont le passage dérange certains nouveaux venus ou encore les festivités jugés trop bruyantes le démontrent bien. 

A l’image de l’auteur de ce livre, nous devons absolument défendre notre héritage culturel. Cela commence par connaitre son histoire et ceux qui y ont joué un rôle important. 

Enfin, ce livre m’a permis de découvrir le passé de la ville de Pointe-à-Pitre. D’environ 2 km2, cette petite ville m’a toujours intriguée. Quand j’étais au collège, à Massabielle, j’aimais aller manger une glace chez Fabienne Youyoutte à Coco Banane, récemment élue meilleur artisan de France, et flâner sur la place de la Victoire.

J’aimais aussi observer les doudous du marché aux épices et me perdre à la librairie Saint John Perse. Les joueurs de ka n’étaient jamais loin et il n’était pas rare de voir des personnes danser devant eux. J’adorais aussi aller au cinéma Rex et me plonger dans un univers lointain. 

Malgré tout cela, Pointe-à-Pitre me semblait quand même une ville dangereuse et pauvre et j’avais beaucoup de mal à imaginer son passé glorieux. Toutefois, grâce à ce livre j’ai réellement compris l’âme de cette ville, lieu de fêtes, de musiques et de création. 

J’y suis allée bien souvent mais je ne voyais pas, je ne voyais rien. Pourtant, j’aurais pu voir dans la poussière tourbillonnante des coins de rue, un reste de passé festif. J’aurais pu voir à travers les vitres des maisons abandonnées, l’ombre des danseurs virevoltant sur la piste de danse. J’aurais pu imaginer devant ces cases aux peinture usées, la splendeur des casinos de l’époque. J’aurais pu entendre les notes d’une biguine envoutante dans le souffle du vent.

Pour voir les choses différemment, il ne suffit pas toujours d’ouvrir les yeux mais surtout d’adopter un autre regard sur les choses. Pour cela, je vous invite à découvrir cet ouvrage, disponible chez Présence Africaine

L’auteur

Source : Site internet de Présence Africaine

Avant la lecture de ce livre, je ne connaissais pas du tout M. Marcel S. Mavounzy. Désormais, je suis réellement reconnaissante pour le travail qu’il a accompli pour sauvegarder et préserver la culture guadeloupéenne. Né en 1919 et frère du musicien Robert Mavounzy, il fut le premier à réaliser un enregistrement de disque phonographique aux Antilles françaises sur disque Emeraude.

En tant que producteur, il a aidé de nombreux artistes guadeloupéens à se lancer et à contribuer à diffuser la musique guadeloupéenne. Il fut récompensé par la médaille d’or des musiciens en 1997 et reçu l’Oscar Maître Ka en 1992. Ce grand homme s’est éteint en 2005 mais la Guadeloupe n’oubliera jamais son oeuvre.  

Littérature caribéenne

Histoire de la femme cannibale, Maryse Condé

Les femmes noires c’est un monde opaque, impénétrable, l’inconnu, le mystère. L’envers de la lune.

page 32

Informations générales

  • Année de parution : 2005
  • Genre : Roman
  • Nombre de pages : 352

Résumé

Rosélie est une guadeloupéenne exilée en Afrique du Sud qui tente de se reconstruire après le meurtre de son mari, Stephen. Incomprise, déracinée et abandonnée par les hommes qu’elle a aimés, elle va pourtant devoir apprendre à s’accepter et à s’affirmer. 

Le roman suit le fil des souvenirs de cette femme aux émotions complexes. Si elle a parcouru le monde, Rosélie reste une femme en exil vivant dans l’ombre de ceux qui ont partagé sa vie. Son histoire avec Stephen, faite de voyages, de dîners mondains et autres festivités avait tout l’air d’un conte de fée mais la réalité est tout autre.  

L’histoire de Rosélie se croise avec celles d’autres femmes toutes abandonnées par des hommes. On y suit, entre autre, le destin tragique de la mère de Rosélie ainsi que celle d’une femme accusée d’avoir tué son mari et surnommée la femme cannibale. Loin des personnages tout lisses, les femmes de ce récit sont complexes et profondes. Si le récit est sombre, il n’en est pas moins plein d’espoir.

Avis et analyse 

Une femme complexe

Ce récit, comme la plupart des ouvrages de Maryse Condé, est extrêmement riche. Les souvenirs de Rosélie s’entremêlent à la narration et le destin de plusieurs femmes s’entrecroisent, entraînant le lecteur dans un véritable tourbillon d’émotions. 

« Les romanciers ont peur d’inventer l’invraisemblable, c’est-à-dire le réel. » 

page 27

L’héroïne est une femme complexe, difficile à comprendre même pour le lecteur qui lit ce roman à travers ses pensées les plus profondes. Est-ce une femme égoïste qui a tourné le dos à sa famille pour suivre des hommes à travers le monde ? Une femme n’ayant aucune reconnaissance pour un mari qui a tout fait pour l’aider à percer en tant qu’artiste-peintre ? Une femme n’ayant aucun sens de la morale  ? Une tueuse ou une veuve éplorée ? Une sorcière ou une guérisseuse ?  Une femme faible ou une femme forte ? 

« Certains êtres ne sont pas bénis par la bonne chance. A leur naissance, des comètes furieuses zigzaguaient à travers le ciel, s’y cognaient, s’y bousculaient, s’y chevauchaient. Conséquence, ce désordre cosmique a influencé leur destinée et, dans leur vie, tout va de travers. » 

page 17

Ce sont toutes ces questions que le lecteur est amené à se poser au fil des pages. On comprend vite que Rosélie est en réalité complètement perdue. Elle a coupé les liens avec sa mère comme elle a coupé les liens avec son île. 

« Elle aussi disait « rentrer ». Rentrer dans son l’île comme dans le ventre de sa mère. Le malheur est qu’une fois expulsé on ne peut plus y entrer. Retourner s’y blottir. Personne n’a jamais vu un nouveau-né qui se refait foetus. Le cordon ombilical est coupé. Le placenta est enterré. On doit marcher crochu marcher quand même jusqu’au bout de l’existence. » 

page 273

Elle ne sait pas qui elle est et s’accroche aux hommes qu’elle rencontre pour vivre à travers eux. 

« Chez moi ? Si seulement je savais où c’est. Oui, le hasard m’a fait naître à la Guadeloupe. Mais, dans ma famille, personne ne veut de moi. A part cela, j’ai vécu en France. Un homme m’a emmenée puis larguée en Afrique. De là, un autre homme m’a emmenée aux Etats-Unis, puis ramenée en Afrique pour m’y larguer à présent, lui aussi, au Cap. Ah, j’oubliais, j’ai aussi vécu au Japon. Cela fait une belle charade, pas vrai ? Non, mon seul pays c’est Stephen. Là où il est, je reste. » 

page 43

Elle pensait trouver du réconfort auprès de Stephen et s’est raccrochée à lui, quitte à vivre dans son ombre. 

« Après les dérives en eaux troubles, les plongeons, les semi-noyades terrifiées de ses journées, la nuit, il lui plaisait de retrouver à la même place le ponton ferme et réconfortant du corps de Stephen. » 

page 122

Ce manque de confiance en elle ne s’exprime pas uniquement au sein de ses relations amoureuses. Incomprise par sa propre famille, elle l’est aussi des autres noirs et c’est là toute la complexité du roman. Ainsi, lorsque Rosélie pense aux afro-américaines c’est pour à nouveau se sentir diminuée, insuffisante, inexistante.

« Elle gratifiait cette inconnue des traits des Africaines-Américaines qu’elle avait côtoyées, frissonnant à leur souvenir et s’apercevant qu’elles l’avaient mieux que quiconque convaincue de ses manques en la mesurant subtilement à une aune pour elle impossible à atteindre : celle des matrones, poto-mitan, des civilisations de la diaspora. Qu’avait-elle accompli, elle, dont puisse se glorifier la Race ? » 

pages 144-145

Vous pouvez retrouver une définition de la femme photo-mitan dans mon article sur La rue Cases-Nègres de Joseph Zobel.

Si Rosélie est une femme difficile à cerner, elle n’en est pas moins tout à fait consciente du racisme qu’elle subit. 

Une histoire d’amour ou de racisme ? 

Rosélie a du mal à faire le deuil de Stephen car elle s’accrochait à lui dans un monde qui lui est hostile. En effet, qu’importe le pays dans lequel elle vit, elle est toujours confrontée au racisme. C’est bien la seule chose sur laquelle elle n’a aucun doute. Même si Stephen a sans cesse minimisé les atteintes qu’elle a subit, elle n’a jamais été dupe à ce sujet. 

« Venons en au racisme. Je pourrais écrire des tomes là-dessus. Si le racisme est plus mortel que le sida, il est aussi plus répandu, plus quotidien que les grippes en hiver. » 

pages 43-44

Stephen étant un homme blanc, elle est également confrontée aux difficultés relatives aux couples mixtes. 

« Non, en vérité, aucune société n’est prête à accepter la liberté de l’amour. » 

page 75

D’abord, le couple mixte n’est pas toujours bien vu par certaines personnes noires qui y voient une  véritable trahison. 

« Désormais, Alice et Andy considérèrent Rosélie avec un sombre apitoiement et ne lui adressèrent plus la parole. Il ne fallait pas plaindre une soeur qui restait avec ce Caucasien de l’espèce la plus dangereuse. Masochisme ? Non ! Elle était l’illustration du complexe de lactification à la Mayotte Capécia, si magnifiquement dénoncé par Fanon, encore lui ! « Elle ne réclame rien, n’exige rien sinon un peu de blancheur dans sa vie. » » 

page 221 

Cette réaction d’Andy et Alice fait suite à des propos très limites tenus par Stephen mais on y décèle clairement l’amertume face à une femme accusée de rejeter les siens uniquement pour mettre de la blancheur dans sa vie. Beaucoup de personnes qui sont dans un couple mixte ont déjà entendu des remarques plus ou moins semblables. 

Ensuite, le couple mixte scandalise certaines personnes blanches comme la mère de Stephen qui considère que les métis sont « l’abomination des abominations » (page 59). Mais, et c’est surtout ce que pointe Maryse Condé dans cet ouvrage, il y aussi certaines personnes blanches qui sont de véritables fétichistes des personnes noires ou qui se mettent en couple dans l’unique but de provoquer. 

Une scène du livre met en lumière cela et le tourne magnifiquement à l’absurde. Il s’agit d’un dîner mondain dans lequel sont invités Rosélie et Stephen. 

« Toutefois, ce qui frappa Rosélie […] ce fut que le dîner réunit uniquement des couples mixtes, hommes blancs, femmes noires, comme s’ils constituaient une humanité singulière qu’il ne fallait sous aucun prétexte confondre avec l’autre. » 

page 73

Sous l’apparence d’une ode à l’amour et au métissage qui serait le symbole d’un monde dans lequel la tolérance règnerait, il y a en réalité ici un fond de racisme associé à un soupçon de fétichisme. 

« Tous se regardaient avec gêne. N’était-ce pas précisément contre ces clichés qu’ils luttaient ? L’amour d’un Blanc pour une Noire n’est pas simple quête d’exotisme ou désir exacerbé de jouissance ! Ah ! Remplacer les mots d’érection, blow-job, orgasme, par ceux de tendresse, de communication et de respect ! » 

page 79 

Encore une fois, le récit va plus loin, car le personnage de Stephen est bien plus complexe que cela. Il aime briller et être au centre de l’attention. Avoir une femme noire est pour lui l’occasion de choquer et de se différencier de ses semblables. Rosélie en est consciente et voit clairement le plaisir qu’il éprouve à chaque fois qu’il la présente à des inconnus. 

« Chaque fois, c’était la même chose ! Elle l’accusait de jouer au prestidigitateur tirant de son chapeau un objet funeste et surprenant. Avec ses collègues, ses connaissances, les commerçants du quartier, marchands de journaux, de cigarettes, de fleurs. Contrainte et forcée, elle marmonnait un salut. » 

page 135

Aux souvenirs qu’elle a de Stephen, s’ajoutent les éléments de l’enquête sur sa mort qui vont lui faire prendre conscience que sa vie n’était absolument pas comme elle se l’imaginait. 

« C’est archi-connu : chacun de nous tue ce qu’il aime. 

The coward does it with a kiss

The brave does it with a sword. »  

pages 297-298

En réalité, les révélations auxquelles elle va être confrontées n’en sont pas entièrement mais elle avait choisi de vivre dans l’ignorance de la vérité. 

« Simplement, elle avait choisi d’ignorer l’évidence. Heureux ceux qui ont des yeux pour ne rien voir. Sa zyé pa ka vwé, kyè pa ka fè mal, dit le proverbe guadeloupéen. Elle avait refusé de payer le prix terrible de sa lucidité. » 

pages 309-310

Une ode à l’émancipation 

Rosélie prend conscience progressivement qu’elle a vécu dans l’ombre de son mari pendant de nombreuses années. 

« En fin de compte, Stephen avait-il été vraiment son bienfaiteur ? Partager ses jours, vivre dans son ombrage lui avait peut-être causé un dommage considérable, lui interdisant de devenir adulte. » 

page 149 

Sa peur de l’abandon l’a empêchée d’être elle-même. La thématique de l’abandon a une place centrale dans le récit et concerne plusieurs personnages féminins du roman. 

« J’ai l’impression d’avoir passé mille ans. Je suis un arbre dont les cyclones ont rompu toutes les branches, dont les grands vents ont charroyé toutes les feuilles. Je suis nue, je suis dépouillée. » 

pages 165-166

La puissance du récit réside dans le parallèle qui est fait entre l’histoire de l’héroïne et un fait divers relatant celle d’une femme accusée d’avoir tué son mari. Rosélie va en effet véritablement se reconnaitre en cette femme, ce qui ajoute à la profondeur de l’histoire. 

« Fiéla, tu t’es installée dans mes pensées, mes rêves. Pas gênante pour un sou. Discrète, comme un autre moi-même. Tu te caches derrières mes actions, invisible, pareille à la doublure de soie d’un vêtement. Tu as dû être comme moi, une enfant solitaire, une adolescente taciturne. Ta tante qui t’a recueillie te disait une ingrate. Tu n’avais pas d’amies. Tu ne retenais pas l’attention. Les garçons passaient sur toi sans te regarder, sans s’occuper de ce que tu brûlais d’envie de leur offrir. » 

page 106

Toute cette complexité s’exprime dans les peintures de Rosélie, qui sont à la fois sombres et passionnées. 

« Les seules créations valables sont celles de l’imaginaire. » 

page 63

Finalement, c’est à travers la peinture qu’elle réussit à s’exprimer véritablement et que le lecteur peut comprendre la multitude d’émotions qui l’anime.

« L’art est le seul langage qui se partage à la surface de la Terre sans distinction de nationalité ni de race, ces deux fléaux qui interdisent la communication entre les hommes. » 

page 196

Au final, l’héroïne devra apprendre à avancer et à devenir elle-même qu’importe le poids de son passé.

« Que faire du passé ? Quel cadavre encombrant ! Devons nous l’embaumer et, ainsi idéalisé, l’autoriser à gérer notre destin ? Devons-nous l’enterrer, à la sauvette, comme un malpropre et l’oublier radicalement ? Devons nous le métamorphoser ? » 

page 142 

Ce roman est une ode à la différence, à la bizarrerie et aux dérives de l’esprit mais surtout une ode à l’acceptation de soi et à l’émancipation des femmes. 

L’auteur

Photo tirée du site Internet de RCI, Maryse Condé, lauréate du Nobel alternatif de Littérature

J’ai eu la chance de découvrir les ouvrages de Maryse Condé dès l’école primaire. J’ai toujours été surprise du manque de visibilité de son oeuvre en France alors même que sa renommée est mondiale.  Née en 1937 à Pointe-à-Pitre, ses romans sont célébrés dans le monde entier. Angela Davis a même écrit la préface d’un de ses livres, Moi, Tituba sorcière… Noire de Salem

Elle est la fondatrice du Centre des études françaises et francophones de l’Université Columbia aux Etats-Unis et reçu le prix spécial de la Francophonie 2013 « pour sa contribution au rayonnement de la Francophonie à travers l’ensemble de ses œuvre ». Parmi les nombreux prix qu’elle a reçu, il y a le prix de la Nouvelle Académie de littérature (The New Academy Prize in Literature), qualifié de « prix Nobel alternatif » par la presse en 2018 . 

Littérature caribéenne

Gouverneur de la rosée, Jacques Roumain

Toutes ces années passées, j’étais comme une souche arrachée, dans le courant de la grand’rivière ; j’ai dérivé dans les pays étrangers ; j’ai vu la misère face à face ; je me suis débattu avec l’existence jusqu’à retrouver le chemin de ma terre et c’est pour toujours.

Page 33

Informations générales

  • Année de parution : 1944
  • Genre : Roman haïtien
  • Nombre de pages : 216

Résumé 

De retour à Haïti après avoir travaillé pendant 15 ans dans les champs de cannes à sucre à Cuba, Manuel retrouve son monde rongé par la misère. La sécheresse a plongé les habitants dans le désespoir et les querelles les a totalement divisés. Irréconciliables, chaque camp avance d’un pas résigné vers une mort lente.

Manuel voit cependant les choses autrement. Il sait que la découverte de l’eau sera la solution à tous les problèmes qui s’abattent sur son village. Entêté et déterminé, il fera tout pour atteindre ses objectifs : réconcilier les habitants et les sortir de la misère. Porté par l’amour qu’il partage avec Annaïse, rien ne semble pouvoir l’arrêter mais la jalousie de certains pourrait bien avoir de terribles conséquences. 

Avis et analyse

Il y a des livres qui nous marquent à jamais et celui-ci en fait indéniablement partie ! Ce livre est un véritable chef d’oeuvre. Ce n’est pas seulement un chef d’œuvre de la littérature haïtienne, c’est un chef d’oeuvre tout court. La Caraïbe a du talent, je ne cesse de le répéter et ce livre en est l’illustration. Pour vous donner envie de découvrir cette petite merveille, je partage donc avec vous les trois choses que j’ai le plus aimées dans ce roman. (J’évite volontairement certains détails pour éviter de spolier ceux qui ne l’ont pas encore lu). 

Un style d’écriture unique  

Vous le savez si vous avez lu mon article sur l’essai Why I’m no longer talking to white people about race, j’accorde une certaine importance aux titres des ouvrages. J’avoue donc avoir été séduite dès le début par le titre « Gouverneur de la rosée », que je trouve très poétique, à l’image d’ailleurs du contenu de cet ouvrage. J’ai en effet découvert l’écriture merveilleuse de l’auteur. Elle coule en nous pour directement nous toucher en plein coeur. Chaque phrase est un nouveau délice. Lentement, on plonge dans ce style d’écriture unique et on se laisse porter par la mélodie des mots de l’auteur. 

« Un arbre, c’est fait pour vivre en paix dans la couleur du jour et l’amitié du soleil, du vent, de la pluie. Ses racines s’enfoncent dans la fermentation grasse de la terre, aspirant les sucs élémentaires, les jus fortifiants. Il semble toujours perdu dans un grand rêve tranquille. L’obscure montée de la sève le fait gémir dans les chaudes après-midi. C’est un rêve vivant qui connait la course des nuages et pressent les orages, parce qu’il est plein de nids d’oiseaux. » 

page 14

Dans certains livres, les descriptions peuvent ennuyer car trop longues ou trop imprécises. Ici c’est tout l’inverse. La description a une place centrale car les paysages haïtiens, les champs, la nature, l’eau et le ciel deviennent des personnages à part entière. 

« Le soleil raclait le dos écorché du morne avec des ongles étincelants ; la terre haletait par sa baraque altérée, et le pays enfourné dans la sécheresse se mettait à chauffer. » 

page 51

Cette humanisation des paysages permet de comprendre l’amour que porte Manuel à son pays.

« Si l’on est d’un pays, si l’on y est né, comme qui dirait : natif, natal, eh bien, on l’a dans les yeux, la peau, les mains, avec la chevelure de ses arbres, la chair de sa terre, les os de ses pierres, le sang de ses rivières, son ciel, sa saveur, ses hommes et ses femmes : c’est une présence, dans le coeur, ineffaçable, comme une fille qu’on aime : on connaît la source de son regard, le fruit de sa bouche, les collines de ses seins, ses mains qui se défendent et se rendent, ses genoux sans mystères, sa force et sa faiblesse, sa voix et son silence. » 

page 23

En plus de cette personnification de la nature haïtienne, un élément a une place centrale dans le récit. Il s’agit de l’eau. En effet, l’auteur utilise un vocabulaire et des images relatifs à cet élément tout au long du récit. Ainsi par exemple, dans l’extrait suivant, la référence à l’eau est utilisée pour décrire les sentiments naissants d’Annaïse pour Manuel. 

« Et je ne suis plus la même, qu’est-ce qui m’arrive, c’est une douceur qui fait presque mal, c’est une chaleur qui brûle comme la glace, je cède, je m’en vais ; ô Maître de l’eau, il n’y a pas de mauvaise magie en toi, mais tu connais toutes les sources, même celle qui dormait dans le secret de la honte, tu l’as réveillée et elle m’emporte, je ne peux résister, adieu, me voici. Tu prendras ma main et je te suivrai, tu prendras mon corps dans tes bras et je te dirai : prends-moi, et je ferai ton plaisir et ta volonté, c’est la destinée. »

page 92

Une histoire d’amour magnifique

L’histoire d’amour entre Manuel et Annaïse est à la fois universelle et unique, comme toutes les histoires d’amour me direz-vous. Tout d’abord, parce que leur amour apparaît comme une évidence, malgré son impossibilité apparente. Manuel est déterminé, il sait ce qu’il veut et Annaïse comprend aussi très vite qu’elle veut être sa femme. Peu importe les obstacles, peu importe la misère, peu importe la guerre qui sépare leur famille, ils s’aiment et n’ont pas peur de faire de grands projets ensemble. C’est dans la misère que naît leur amour et c’est la quête de l’eau qui célèbrera leur union. La volonté de réconcilier leur camp respectif sera le socle de leur couple. 

Ensuite, et c’est un point qui n’est pas négligeable, les deux héros sont noirs. C’est important de le souligner dans un monde où les peaux noires sont rarement mises en valeur. Mes lecteurs issus de la Caraïbe connaissent bien les problématiques liées au colorisme. Lire cette histoire si belle est une véritable ode à l’amour et met en lumière la beauté des hommes et femmes noires.  

Outre cette histoire d’amour digne des Capulet et des Montaigu, l’amour est présent partout dans le récit. Ainsi, la relation qui unit les parents de Manuel est aussi très touchante. Malgré toutes les épreuves traversées, Bienaimé et Délira restent unis par l’amour et le respect qu’ils se portent l’un à l’autre. Il y a aussi de belles histoires d’amitié et une grande entraide entre les habitants.

Même si l’amour a une place centrale dans son oeuvre, Jacques Roumain dépeint également le pire de l’espèce humaine, à savoir la jalousie à travers le personnage de Gervilien, et l’avidité et la corruption à travers Hilarion et sa femme. Je n’en dis pas plus et je vous laisse découvrir à quoi cela mènera.

Des liens puissants avec l’Afrique

Vous le savez, les caribéens sont en partie descendants de divers peuples africains et portent en eux, sans même parfois s’en rendre l’héritage de leurs ancêtres. Cet héritage est célébré par l’auteur qui a jalonné son récit de références à la terre mère. Les habitants rendent ainsi hommage aux « vieux de Guinée » à travers leurs prières et les cérémonies vaudous. 

A l’occasion de ces dernières, le houngan, prêtre vaudou, n’hésite pas à faire appel à diverses divinités afro-haïtiennes comme Papa Loko, Maître Agoué ou encore Papa Legba pour venir en aide aux habitants.

« Moi Legba, je suis le maître de ce carrefour. Je ferai prendre la bonne route à mes enfants créoles. Ils sortiront du chemin de la misère. »

page 61

Cela montre que ces enfants créoles, bien qu’arrachés à leur terre dans un passé lointain, n’ont pas oublié d’où ils venaient. 

« La vie, c’est la vie : tu as beau prendre des chemins de traverse, faire un long détour, la vie c’est un retour continuel. Les morts, dit-on, s’en reviennent en Guinée et même la mort n’est qu’un autre nom pour la vie. » 

page 32

Bien souvent, partout où ils sont, les afro-descendants tentent de survivre mais connaissent la misère et la discrimination. Face à la sècheresse de leurs terres haïtiennes, certains sont tentés de partir. Cependant, Manuel les avertit : certes il y a peut être du travail ailleurs comme à Cuba mais ils ne seront pas libres. Ils seront traités comme des chiens. Au moins, sur leur terre, même si la vie est dure, ils sont véritablement chez eux. 

« Je suis ça : cette terre-là, et je l’ai dans le sang. Regarde ma couleur : on dirait que la terre a déteint sur moi et sur toi aussi. Ce pays est le partage des hommes noirs et toutes les fois qu’on a essayé de nous l’enlever, nous avons sarclé l’injustice à coup de machette. » 

page 70

Cela met en lumière la place particulière d’Haïti dans le monde. Souvent dépeinte comme une terre de misère, il ne faut pas oublier que ce fut la première république noire libre du monde et qu’elle vu naître sur ses terres de nombreux grand(e)s hommes et femmes. C’est pourquoi, à travers le personnage de Manuel, l’auteur en profite pour faire un appel à l’union.  

« Nous ne savons pas encore que nous sommes une force, une seule force : tous les habitants, tous les nègres des plaines et des mornes réunis. Un jour, quand nous aurons compris cette vérité, nous nous lèverons d’un point à l’autre du pays et nous ferons l’assemblée générale des gouverneurs de la rosée, le grand coumbite des travailleurs de la terre pour défricher la misère et planter la vie nouvelle. »

page 71

Je recommande vivement ce livre qui, en plus d’être l’une des plus belles histoires d’amour que j’ai lue, permet de célébrer la force d’Haïti et la capacité de résilience de ses habitants, qui toujours, renaissent de leurs cendres. 

L’auteur

Portrait de Jacques Roumain

Jacques Roumain (1907-1944) est un écrivain et homme politique haïtien. Il étudia à Port-au-Prince, en Belgique, en Suisse, en Allemagne ainsi qu’au Royaume-Uni et en Espagne. 

Plus tard, il fonda La Revue Indigène avec Philippe Thoby-Marcelin, Carl Brouard, Antonio Vieux et Emile Roumer et y publia des poèmes et des nouvelles. 

En plus de ses activités littéraires, il entretenait des liens particuliers avec la politique. En effet, son grand-père, Tancrède Auguste était un ancien président d’Haïti (1912-1913). Opposé à l’occupation américaine d’Haïti, Jacques Roumain fut le fondateur du mouvement ouvrier et communiste haïtien. 

De nos jours, son oeuvre influence encore les cultures haïtienne et africaines. 

Littérature caribéenne

Là où les chiens aboient par la queue, Estelle-Sarah Bulle

La nuit n’est pas menteuse comme le jour. C’est la nuit que tu peux lire en toi-même comme dans un livre, et voir les autres comme ils sont vraiment.

Page 29

Informations générales

  • Année de parution : 2018
  • Genre : Roman guadeloupéen
  • Nombre de pages : 283

Résumé 

Une jeune femme en quête de ses racines interroge sa tante Antoine pour en apprendre plus sur l’histoire de sa famille. Cette dernière va lui raconter l’histoire de la famille Ezechiel et celle de la Guadeloupe depuis la fin des années 40. 

Antoine est une femme forte et indépendante qui a toujours pris soin de mener sa vie comme elle l’entendait. Elle impressionne par son allure et par son caractère. Ni sa soeur, Lucinde, ni son frère ne réussiront à la saisir véritablement. Elle a l’art de raconter son île avec un mélange de magie et de mystère. 

Sa nièce, tiraillée par son identité métisse, découvrira, grâce à elle, l’histoire de son île et des membres de sa famille, de leur enfance dans les campagnes de Morne-Galant au grand départ vers la Métropole. 

Avis et analyse

Ce premier roman d’Estelle-Sarah Bulle est une très belle découverte. Sous sa plume, j’ai redécouvert mon île à travers l’histoire de la famille Ezéchiel. 

Cette histoire commence avec la rencontre d’Hilaire et d’Eulalie que tout oppose. D’un côté, Hilaire est un homme noir mystérieux, craint pour son courage et son côté bagarreur. De l’autre, Eulalie est une femme blanche appartenant à une famille vivant en ermite arrivée de Bretagne il y a plusieurs siècles.    

Malgré l’opposition de la famille d’Eulalie, Hilaire la ramena à Morne-Galant et de leur union sont nés trois enfants : Antoine, Lucinde et Petit-Frère, le père de la femme en quête de ses origines. 

Morne-Galant est un lieu imaginé par l’auteure. Il est décrit comme un endroit isolé au fin fond de la campagne guadeloupéenne. « Cé la chyen ka japé pa ké » (« Là où les chiens aboient par la queue ») est l’expression créole utilisée pour désigner des trous perdus, des endroits tellement éloignés de la civilisation que même les chiens auraient des attributs étranges. 

Les souvenirs croisés des trois enfants d’Hilaire et d’Eulalie rythment le récit. Le plus jeune, surnommé Petit-Frère, fut longtemps tiraillé par le souvenir de sa mère. Cette quête le mènera à rencontrer sa famille blanche et à se confronter à un milieu hostile. Cependant, sa soif de connaissances, de livres et de rencontres le poussera à quitter son île.

Lucinde, quant à elle, semble prise au piège entre ses deux origines. Si, bien souvent, elle reniera son côté noir pour toujours plus se rapprocher de son côté blanc, elle est en réalité totalement perdue comme bien des descendants d’esclaves, arrachés à leur terre d’origine et assimilés à un peuple français dont la Terre semble encore plus lointaine. 

« Lucinde, elle a deux femmes en bagarre dans sa tête : une Négresse craintive qui pleure misère, et une aristocrate blanche qui méprise les Nègres. » 

page 277

La plus intrigante est Antoine, une femme libre et sauvage, un brin mystique, belle et atypique à la fois. C’est elle qui relie le passé au présent et la Guadeloupe à Paris. 

Le fait que l’histoire soit racontée à travers différents points de vue est une véritable richesse et permet de présenter les problématiques sous différents angles. Les souvenirs s’entremêlent et dressent le portrait d’une société unique en son genre. 

La quête des origines  

La recherche de ses origines et de ses racines occupe une place centrale dans le roman. Si le métissage est de plus en plus valorisé dans nos sociétés, il est aussi source de questionnements et de tiraillements identitaires. 

« Métis, c’est un entre-deux qui porte quelque chose de menaçant pour l’identité. » 

page 19

Le métissage est au coeur des sociétés antillaises mais il est parfois difficile de se construire dans un monde que l’on n’a pas choisi. 

« Tu dis que chez les Antillais, il n’y a pas de solidarité. Mais si tu mets dix personnes dans une salle d’attente, tu crois qu’ils vont finir par former une grande et belle famille ? La Guadeloupe, c’est comme une salle d’attente où on a fourré des Nègres qui n’avaient rien à faire ensemble. Ces Nègres ne savent pas trop où se mettre, ils attendent l’arrivée du Blanc ou ils cherchent la sortie. » 

page 12

Beaucoup d’antillais descendants d’esclaves n’ont pas la chance de connaître leurs origines. Ils ont du s’adapter au sein d’un monde qui leur fut pendant bien longtemps hostile et se réinventer en se perdant parfois dans le mythe de leurs prétendus ancêtres gaulois. De même, ceux qui ont quitté leur île pour tenter leur chance en Métropole, obnubilés par le désir de s’intégrer, abordent rarement les souvenirs de leur vie passée.

« Conserver est un réflexe de gens bien nés, soucieux de transmettre, de génération en génération, la trace lumineuse de leur lignée. Je n’avais pas cela. Nul document à l’abri dans la pierre épaisse d’une maison familiale. Nulle trace d’ancêtres, trop occupés à survivre. Mais je possédais un registre d’expériences, de gestes, de mots qui me nourrissaient de manière souterraine » 

page 176

Cette quête des origines est l’occasion de présenter la société guadeloupéenne et son lien avec la France.

Les liens avec la Métropole 

Longtemps ignoré par la France, le passé esclavagiste pèse cependant de tout son poids sur la société antillaise. Cela n’a cependant pas empêché les antillais de contribuer héroïquement à l’histoire de France. 

Ainsi, pendant la Seconde Guerre Mondiale, la Guadeloupe subissait elle-aussi le Régime de Vichy sous le joug du Gouverneur Sorin. 

« Pendant trois ans, les Guadeloupéens s’étaient battus seuls contre les Français racistes de Vichy qui, avec l’appui des békés, tenaient les îles françaises sous leur botte et violaient les libertés comme ils n’osaient pas le faire en France dans la zone libre. On se souvenait encore de Napoléon qui avait rétabli l’esclavage. Alors, des femmes et des hommes avaient pris les armes, fait passer les vivres, assuré le lien avec les îles anglaises. » 

page 106

La rébellion des antillais est mise en lumière sous le regard mystique d’Antoine. Toutefois, ces actes héroïques ont été bien vite oubliés par la France. 

« Mais ce que je lui reprochais à de Gaulle, c’est qu’après tout ça, quand il est arrivé sur les Champs-Elysées avec ses chars et ses drapeaux, il n’a pas eu un mot pour notre dissidence. Et quand il a fait son Conseil national de la Résistance, est-ce que tu as vu un seul Nègre consulté la-dedans ? Rien du tout, c’est comme si la traversée en barque par une nuit venteuse, depuis la Guadeloupe jusqu’à la Dominique, sous les feux de la marine vichyste, ça ne valait pas le sabotage d’un train entre Valence et Grenoble. » 

page 106

Malgré ce manque de reconnaissance, des antillais sont à nouveau morts au service de la France lors du conflit algérien. 

« De jeunes Antillais avaient péri sous un autre soleil, à des milliers de kilomètres de l’île, pour une France coloniale où les indigènes étaient traités comme des esclaves. » 

page 220

Après avoir payé un si lourd tribut, certains se sont pris à rêver de l’exil en France, terre de liberté et de tous les possibles. Ils furent séduit par le programme du Bumidom (Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer), qui a organisé la migration en métropole de plus de 70 000 personnes entre sa création en 1963 et 1981. Si on promettait aux Antillais des bons postes et un meilleur cadre de vie, ce fut la désillusion pour beaucoup. 

« Les Antillais persistaient à vouloir s’intégrer au paysage national et même à célébrer avec ferveur les valeurs de la partie, mais nous sentions bien que quelque chose n’était pas en accord avec les promesses de la République » 

page 95

Cette indifférence, ces fausses promesses et le traitement des révoltes ouvrières en mai 1967 sont mis en lumière sous la plume de l’auteure et permettent de comprendre les rapports compliqués avec la Métropole ainsi que les spécificités de la société guadeloupéenne. 

Un portrait de la Guadeloupe à l’état brut

Loin des clichés habituels, l’auteure dresse un portrait à l’état brut de la Guadeloupe : une terre sauvage où il faut batailler pour survivre. Comme elle le rappelle, la Guadeloupe a toujours été une terre de piraterie et cela se ressent dans le mode de vie des habitants. 

« Ton premier million, tu le voles. Je n’ai jamais eu de millions, mais tu vois l’idée ; il n’y a qu’à regarder comment les Blancs se débrouillent chez nous. La Guadeloupe, ça a toujours été une terre de piraterie. Je dis que ceux qui y arrivent sur notre dos sont plus malins que les autres. Oh oui, bien sûr, tu vas me dire qu’ils ont toujours eu la force de leur côté, qu’ils tordent toutes les règles à leur manière. D’accord, mais nous, on doit être malins, parce que si tu ne sais pas être compè lapin, tu ne seras que pauvre bonhomme. » 

pages 136-137

Cette terre a façonné les Antillais et leur a donné une force et une capacité de résilience et d’adaptation dont beaucoup ne sont même pas conscients. 

« Nous, les Antillais, nous avons toujours su nous adapter, pas vrai ? De la case d’esclaves aux HLM, nous savons ce que signifie survivre. Mais de communauté soudée, tu n’en trouveras pas. » 

page 277

Au final, la Guadeloupe est un peu comme Antoine, belle et forte, rebelle et indomptable, unique et sauvage. Je terminerais ici avec ces mots de l’auteure qui parlent au coeur d’une fille des îles en exil à 8000 km de sa terre : 

« Pour moi qui suit née dans la grisaille, l’île constitue un monde de sensations secrètes, inaccessible la plupart du temps. Les moments que je passe là-bas sont des parenthèses sensuelles, où tout prend le relief particulier de la fugacité. Je touche, je goûte, je sens. La plante de mes pieds cuit. Le jour se dérobe sous mes doigts. Je suis assommée par les étoiles. » 

page 175

L’auteur


Estelle-Sarah Bulle est née en 1974 à Créteil d’un père guadeloupéen et d’une mère ayant grandi dans le Nord de la France. Elle a travaillé dans des cabinets de conseil et au sein d’institutions culturelles. Son premier roman fut salué par la critique et lui apporta de nombreux prix tel que le Prix Stanislas du premier roman, le Prix Carbet de la Caraïbes et du Tout-Monde ainsi que le Prix Eugène-Dabit du roman populiste. 

Littérature caribéenne

La Rue Cases-Nègres, Joseph Zobel

Eh bien ! C’est à croire que vraiment cette catégorie de femmes que sont les vieilles mères noires et pauvres détiennent, dans le cœur qui bat sous leurs haillons, comme un pouvoir de changer la crasse en or, de rêver et de vouloir avec une telle ferveur que, de leurs mains terreuses, suantes et vides, peuvent éclore les réalités les plus palpables, les plus immaculées et les plus précieuses.

page 185

Informations générales

  • Année de parution : 1950
  • Genre : Roman autobiographique
  • Nombre de pages : 311

Résumé

José est une jeune garçon vivant avec sa grand-mère, m’man Tine, à la rue Cases-Nègres en Martinique dans les années 1930. Cette dernière travaille dans les champs de cannes à sucre pendant que José jouit d’une totale liberté avec les enfants de la rue. 

D’aventures en aventures, les enfants sont plus libres que jamais pendant que leurs parents travaillent dans les champs. Un évènement mettra fin à cette liberté et poussera m’man Tine à inscrire José à l’école. Commence alors une nouvelle vie pour le jeune José, qui se découvrira des talents pour l’étude et l’apprentissage. 

L’histoire est racontée à la première personne. Ainsi les conditions de vie difficiles et les injustices subies par les descendants d’esclaves sont abordées à travers le regard enfantin de José, ce qui rend le récit encore plus poignant. 

Avis et analyse 

Aux Antilles, ce roman de Joseph Zobel est souvent étudié à l’école. Il présente l’avantage de proposer une approche en douceur de l’histoire de l’esclavage et de la colonisation. Cette histoire est bien présente et constitue la trame de fond du récit. Les personnages qui gravitent autour de José sont tous des reflets de cette histoire. 

Il y a d’abord la figure forte de m’man Tine, une femme battante, capable de la plus grande douceur comme de la colère la plus terrible. C’est une femme déterminée qui fera tout pour que son petit-fils échappe au destin des descendants d’esclaves de l’époque, à savoir le travail dans les champs de cannes. 

Plus tard dans le récit, la mère de José, m’man Délia, s’acharnera, elle-aussi, à assurer à son fils un meilleur avenir. Les femmes de la famille de José sont à l’image du modèle de la femme “potomitan”, expression créole qui désigne la femme pilier, la mère courage, celle qui porte sa famille.

Le lien avec l’Afrique apparaît avec le voisin de José, Monsieur Médouze, qui apparaît comme un grand-père de substitution. José aime passer du temps à ses côtés et écouter ses histoires et ses énigmes :

Tout l’attrait de ces séances de devinettes est de découvrir comment un monde d’objets s’apparente, s’identifie à un monde de personnes ou d’animaux.

page 53

Ce passage est une référence claire à l’animisme, très présent en Afrique. Monsieur Médouze partage aussi avec José l’histoire de son pays d’origine, la Guinée : 

Rien de plus étrange que de voir M. Médouze évoquer la Guinée, d’entendre la voix qui monte de ses entrailles quand il parle de l’esclavage et raconte l’horrible histoire que lui avait dite son père, de l’enlèvement de sa famille, de la disparition de ses neufs oncles et tantes, de son grand-père et de sa grand-mère.

page 57

Pour moi, Monsieur Médouze est le lien qui existe entre les sociétés antillaises et la terre mère, l’Afrique. Il est témoin d’une autre vie, une vie bien souvent oubliée par les descendants d’esclaves mais qui ne cesse d’influencer et d’imprégner la culture antillaise. 

L’oeuvre est aussi une critique de la société post-esclavage et notamment de l’exploitation des anciens maîtres d’esclaves, les békés. Les conséquences sont nombreuses sur la vie des habitants de l’île : 

Non, non ! Je renie la splendeur du soleil et l’envoûtement des mélopées qu’on chante dans un champ de canne à sucre. Et la volupté fauve de l’amour qui consume un vigoureux muletier avec une ardente négresse dans la profondeur d’un champ de canne à sucre. Il y a trop longtemps que j’assiste, impuissant, à la mort lente de ma grand-mère par les champs de cannes à sucre

page 211

José décrit ici la mort lente de ceux qui sont exploités au service des maîtres d’esclaves. La frontière est mince d’ailleurs entre la vie des descendants et celle que vivaient leurs ancêtres esclaves. 

Une autre critique transparaît dans le récit, celle du complexe d’infériorité par rapport aux anciens maîtres. Ainsi, ce passage parle des liaisons entre femmes noires et békés : 

Chacun sait que lorsque de telles liaisons naissent ces enfants à peau “sauvée”, la mère n’est que trop fière d’avoir – elle, noire comme le tableau noir de la conscience du béké – contribué à ce qui, dans leur complexe d’infériorité, tient à coeur beaucoup de nègres antillais : “Éclaircir la race”.

page 278

Le colorisme est l’un des fléaux engendrés par l’esclavage, encore présent de nos jours, fustigé avec force par l’auteur. 

Tous les personnages rencontrés par José sont un témoignage de la société de l’époque et servent à dénoncer ses problématiques. L’école et l’éducation occupent une place centrale dans l’ouvrage et s’offrent comme un échappatoire, même si les inégalités pour y accéder sont dénoncées. 

Les réflexions de José et sa vision du monde évoluent avec l’âge et au fil des pages, nous poussant tantôt à l’émotion, tantôt à l’indignation, mais surtout nous faisant prendre conscience de la richesse et de la complexité de l’histoire des sociétés antillaises. 

L’auteur

Né en 1915 à Rivière-Salée en Martinique et mort en 2006 à Alès, Joseph Zobel était un romancier et poète martiniquais considéré comme l’un des plus grands auteurs de la littérature antillaise. La Rue Cases-Nègres est un roman autobiographique dans lequel on en apprend plus sur son enfance et son parcours.