Littérature africaine

La porte du voyage sans retour, David Diop

Car il me semble juste de penser désormais que seule la fiction, le roman d’une vie, peut donner un véritable aperçu de sa réalité profonde, de sa complexité, éclairant ses opacités, en grande partie indiscernables par la personne même qui l’a vécue.

page 158

Informations générales

  • Année de parution : 2021
  • Genre : Roman
  • Editeur : Seuil
  • Nombre de pages : 253

Résumé

Au crépuscule de sa vie, Michel Andanson, un botaniste acharné de travail, décide de rédiger ses mémoires pour les léguer à sa fille qu’il a si souvent délaissée en raison de sa passion de chercheur. Lorsque Aglaé découvrira les mémoires de son père, elle va comprendre la profonde blessure qui l’a poussé à se plonger corps et âme dans son travail. 

En effet, lorsqu’il alla au Sénégal en 1750 pour y étudier la flore, Michel Andanson, alors jeune botaniste, découvrit une légende qui bouleversa sa vie : l’histoire de Maram Seck, une jeune fille ayant été enlevée afin d’être réduite en esclavage qui aurait réussit à s’enfuir et à retourner au Sénégal. 

Michel Andanson décida de se lancer dans une véritable quête pour retrouver cette jeune femme. Cependant, il ne sera pas au bout de ses surprises et découvrira que l’histoire qu’on lui a racontée est beaucoup plus complexe qu’il n’y parait. 

Mêlant drame, passion et vengeance, l’auteur nous entraine au coeur du Sénégal à l’époque de la traite des esclaves dans un voyage initiatique. 

Avis et analyse 

Le livre aborde la question de l’esclavage sous un angle intéressant car l’action se déroule directement sur le lieu où les esclaves étaient enlevés. C’est donc à travers une quête philosophique que les horreurs de l’esclavages sont mises en lumières.

Un récit des horreurs de l’esclavage

La réalité de l’esclavage n’est pas racontée directement par ceux qui le pratiquent ou par ceux qui le subissent mais par une sorte de personnage intermédiaire qui n’est ni une victime, ni tout a fait un bourreau. On peut donc considérer que les faits sont présentés de manière plutôt neutre. 

A travers l’expérience de Michel Andanson, on va appréhender la dureté des gouverneurs et leurs  nombreux abus mais aussi le climat de terreur qui régnait au sein des différents villages. 

« L’état de guerre perpétuelle qui régnait à cette époque dans ce royaume entrainait la famine sur des terres où des céréales nourrissantes comme le mil ou le sorgho viennent très facilement. » 

page 78

On a donc un récit des conséquences du système esclavagiste sur les terres africaines directement. Les habitants doivent survivre aux conditions de vie difficiles engendrées par les guerres mais aussi échapper aux rapts pour ne pas être réduits en esclavage. 

On sent très bien ce climat pesant tout au long du récit et Michel Andanson va progressivement prendre conscience des dangers qu’il fait courir à ses accompagnateurs sénégalais. 

La complexité des rapports et du rôle de chacun est assez bien retranscrite puisqu’il n’y a pas uniquement les méchants esclavagistes contre les gentils sénégalais. Le récit met ainsi en lumière les tractations politiques entre plusieurs rois qui tentèrent de protéger comme ils le pouvaient certains de leurs sujets. Ainsi, certains villages pouvaient vivre dans une relative sécurité s’ils étaient placés sous la bonne protection mais ce n’était pas le cas de tous.

La figure de Maram est intéressante car elle est à la fois victime de la tyrannie des français qui ont voulu la réduire en esclavage mais aussi de la folie des siens. Ce n’est peut-être pas un hasard si son Djinn (son dieu protecteur) prend la forme d’un serpent. Le serpent apparaît comme la figure opposée à la religion chrétienne, tout comme Maram est l’opposée du système de domination raciale et patriarcale qu’on veut lui imposer. 

Ainsi, avec Maram, on peut se rappeler que la résistance à l’esclavage, sous différentes formes, a toujours existé. 

Une quête philosophique sur les terres sénégalaises

David Diop tisse son histoire en imaginant l’épopée de Michel Andanson (un botaniste ayant réellement existé 1727-1806) au coeur des terres sénégalaises. Arrivé au Sénégal dans l’espoir d’étudier les plantes, Michael Andanson va être confronté aux contradictions de son peuple. 

« Le genre humain dans son ensemble me paraissait désormais haïssable et je me haïssais moi-même. » 

page 218 

Lui qui se destinait à servir la religion, va prendre conscience de l’hypocrisie du système auquel il appartient. 

« La religion catholique, dont j’ai failli devenir un serviteur, enseigne que les Nègres sont naturellement esclaves. Toutefois, si les Nègres sont esclaves, je sais parfaitement qu’ils ne le sont pas par décret divin, mais bien parce qu’il convient de le penser pour continuer de les vendre sans remords. » 

page 54 

Porté par des valeurs humanistes, il va s’intéresser véritablement à la culture sénégalaise et s’ouvrir à une autre vision du monde.  

« J’ai tout simplement appris une de leurs langues. Et dès que j’ai su assez le wolof pour le comprendre sans hésitation, j’ai eu le sentiment de découvrir peu à peu un paysage magnifique qui, grossièrement reproduit par le mauvais peintre d’un décor de théâtre, aurait été habilement substitué à l’original. » 

page 55 

Il comprend donc que les richesses sont différentes et qu’il n’y a pas lieu de mépriser un peuple sous prétexte qu’il accorde de l’importance à des valeurs différentes des nôtres. 

 « Leur langue est la clef qui m’a permis de comprendre que les Nègres ont cultivé d’autres richesses que celles que nous poursuivons juchés sur nos bateaux. » 

page 56 

Michel Andanson a une vision égalitariste. En effet, à plusieurs reprises, il précise que telle chose vaut bien ce que les occidentaux possèdent. 

Par exemple, concernant les langues : 

« La langue wolof, parlée par les Nègres du Sénégal, vaut bien la nôtre. Ils y entassent tous les trésors de leur humanité : leur croyance dans l’hospitalité, la fraternité, leurs poésies, leur histoire, leur connaissance des plantes, leurs proverbes et leur philosophie du monde. » 

page 56 

Ou encore la conception de la vie : 

« J’ai découvert ainsi, en racontant ma généalogie à Ndiak, que, lorsqu’on apprend une langue étrangère, on s’imprègne dans le même élan d’une autre conception de la vie qui vaut bien la nôtre. »

page 110

Même si Michel Andanson est présenté comme un humaniste ne voyant pas les différences entre les peuples, il garde quand même une certaine ambiguïté. Malgré tout ce qu’il a vu au Sénégal, il ne s’engagera que mollement contre l’esclavage à son retour, allant même jusque’à le justifier. 

« Et, prisonnier de ma quête de reconnaissance et de gloire, institué par mes pairs spécialistes de tout ce qui avait trait au Sénégal, j’ai publié une notice, destinée au bureau des Colonies, sur les avantages du commerce des esclaves pour la Concession du Sénégal à Gorée. »

page 237

De plus, il a pleinement conscience que son amour pour Maram ne l’aurait pas exonéré de ses préjugés et qu’il n’aurait pu s’empêcher de vouloir la transformer.  

« Je ne partageais pas les croyances de Maram, que je jugeais superstitieuses, mais j’aurai volontiers partagé ma vie avec elle. Aurions-nous pu vivre heureux ensemble ? N’aurais-je pas tenté, si je l’avais épousée, de la rendre acceptable pour mon entourage en substituant mes certitudes aux siennes ? […]mes préjugés m’auraient peut-être conduit à désirer la « blanchir ». » 

page 177 

Si les écrits qu’il lègue à sa fille montrent qu’il est pétri de regrets, ils ne sont pas non plus un appel à changer le système et à lutter contre l’esclavage. Il s’agit d’un témoignage touchant d’un père à sa fille mais cette dernière saura t’elle y déceler une pensée humaniste et s’engager contre le système esclavagiste ? 

« Découvrir ces feuilles manuscrites, c’était peut-être découvrir un Michel Andanson caché, intime, qu’elle n’aurait jamais connu autrement. » 

page 48

Littérature africaine

Lecture croisée sur l’émancipation de la femme africaine

La condition de la femme est par conséquent le noeud de toute la question humaine, ici, là-bas, partout. Elle a donc un caractère universel.

Page 27 – L’émancipation des femmes et la lutte de libération de l’Afrique, Thomas Sankara

Résumé

Les impatientes

Au Cameroun, il existe des cultures où les femmes n’ont droit à rien et ont pour seul destin leur mariage. On leur répète sans cesse d’être patientes et de tout supporter en silence. Le récit présente le destin croisé de trois femmes qui n’en peuvent plus d’être patientes. Mariées de force, violées, humiliées, elles sont contraintes de tout accepter… mais jusqu’à quand ? Ramla, Safira et Hindou sont le reflet de la condition féminine au Sahel. A travers leurs histoires, l’actrice dénonce l’ensemble des violences faites aux femmes, ce qui donne au récit une portée universelle. 

L’émancipation des femmes et la lutte de libération de l’Afrique 

Lors d’un rassemblement de plusieurs milliers de femmes à Ouagadougou, le 8 mars 1987, Thomas Sankara livra un discours puissant dans lequel il appela à la fin de l’oppression des femmes. Il expose les origines de cette oppression et explique à quel point cela pose problème non seulement au Burkina Faso mais aussi dans le monde entier. Il développe une compréhension marxiste de la société humaine et met la libération de la femme au service de la Révolution. 

Analyse

Le féminisme est souvent considéré comme une valeur occidentale et est parfois présenté en opposition à certaines traditions africaines. Pourtant, que ce soit en Occident ou en Afrique, force est de constater que le patriarcat est le schéma dominant (bien qu’il existe des sociétés matriarcales sur le continent africain). Ainsi, il serait faux de croire que la lutte féministe est une lutte occidentale. Cette lutte existe aussi en Afrique et ces deux livres en sont le parfait exemple. 

La critique des sociétés patriarcale

La vidéo montrant un pasteur africain affirmer avec fougue que « La place de la femme c’est la cuisine » a fait le tour du monde. Si cette vidéo a pu nous faire rire (jaune), elle ne doit pas nous faire oublier que c’est une réalité pour certaines femmes sur le continent (et dans de nombreuses régions du monde). 

La patriarcat peut se définir grossièrement comme une société dominée par les hommes et fondée sur l’autorité prépondérante du père. Pour autant, il n’est pas pertinent de comparer le patriarcat qui s’exerce en Occident à celui qui s’exerce en Afrique ou encore en Asie ou en Amérique. Chaque culture a ses propres spécificités et la comparaison peut vite atteindre ses limites. 

On peut cependant soulever le fait que les premières victimes de ces systèmes sont les femmes. Elles sont bien souvent placées à un rang inférieur et mènent une vie jalonnée d’épreuves. 

Dans le livre Les impatientes, Djaïli Amadou Amal dénonce le poids du mariage ainsi que la polygamie et les mariages forcés. Dans la société qu’elle décrit, les filles sont élevées dès le plus jeune âge dans le seul objectif d’être mariées.

« Nous ne sommes ni les premières ni les dernières filles que mon père et mes oncles marieront. Au contraire, ils sont plutôt contents d’avoir accompli sans faille leur devoir. » 

page 21 – Les impatientes

Dans certaines cultures, le mariage apparaît comme un véritable instrument de domination. Après la domination du père, les femmes subissent la domination de leur époux. 

« Les conseils d’usage qu’un père donne à sa fille au moment du mariage, et par ricochet, à toutes les femmes présentes, on les connaissait déjà par coeur. Ils ne se résumaient qu’à une seule et unique recommandation : soyez soumises ! » 

page 77 – Les impatientes

Les femmes sont muselées, elles n’ont pas le droit à la parole et doivent être totalement soumises. La vie maritale est le destin funeste promis aux jeunes filles, une prison dont elles ne peuvent s’échapper. 

« En catimini, les femmes de la famille me parlaient du mariage comme d’un devoir auquel on ne pouvait échapper. Et si, par malheur, il m’arrivait encore d’évoquer l’amour, elles me traitaient de folle, me disaient que j’étais égoïste et puérile, que je manquais de coeur et n’avais pas la sens de la dignité. » 

page 54 – Les impatientes

Cette condition est également dénoncée par Thomas Sankara. Bien que la situation soit différente au Burkina Faso, les femmes sont pour lui tombées dans le piège du patriarcat. 

« La tendresse protectrice de la femme à l’égard de la famille et du clan devient le piège qui la livre à la domination du mâle. » 

page 29 – L’émancipation des femmes et la lutte de libération de l’Afrique

Ces deux écrits ont pour point commun de dénoncer le poids des coutumes et des traditions qui empêche l’émancipation des femmes.

« La coutume interdit aux filles d’éconduire un prétendant. Même si l’on n’est pas intéressée, on doit quand même éviter de froisser un homme. » 

page 37 – Les impatientes

Bien que les traditions camerounaises et burkinabé soient différentes, les femmes subissent des formes d’oppression que les auteurs dénoncent avec force. 

« Un homme, si opprimé soit-il, trouve un être à opprimer : sa femme. » 

page 34 – L’émancipation des femmes et la lutte de libération de l’Afrique

Je répète que ces ouvrages ne sont pas une description de ce que vive toutes les femmes africaines au sein des 54 pays du continent. Djaïli Amadou Amal décrit la situation des femmes dans certaines communautés peules et de la condition féminine au Sahel et Thomas Sankara adresse son discours aux femmes burkinabé. C’est certes une réalité mais il ne faut pas généraliser à l’ensemble du continent africain. Ce qui est intéressant dans ces ouvrages est de montrer que les idées féministes existent aussi en Afrique.

L’émancipation des femmes nécessaire à la libération du Continent

Djaïli Amadou Amal, décrit parfaitement les conséquences de ces différentes oppressions sur les femmes. 

« Il est difficile, le chemin de vie des femmes ma fille. Ils sont brefs, les moments d’insouciance. Nous n’avons pas de jeunesse. Nous ne connaissons que très peu de joies. Nous ne trouvons le bonheur que là où nous le cultivons. A toi de trouver une solution pour rendre ta vie supportable. Mieux encore, pour rendre ta vie acceptable […] J’ai piétiné mes rêves pour mieux embrasser mes devoirs. » 

page 121 – Les impatientes

Le fait de tout devoir supporter en silence a un impact sur la santé mentale des femmes africaines et fini par les détruire totalement. 

« On confirme que je suis folle. On commence à m’attacher. Il parait que je cherche à fuir. Ce n’est pas vrai. Je cherche juste à respirer. Pourquoi m’empêche-t-on de respirer ? De voir la lumière du soleil ? Pourquoi le prive-t-on d’air ? Je ne suis pas folle. […] Si j’entends des voix ce n’est pas celle du djinn. C’est juste la voix de mon père. La voix de mon époux et celle de mon oncle. La voix de tous les hommes de ma famille. […] Non, je ne suis pas folle. Pourquoi m’empêcher-vous de respirer ? Pourquoi m’empêchez-vous de vivre ? » 

pages 151-152 – Les impatientes

Le livre Les impatientes contient de nombreux passages éprouvants. Sa lecture est difficile et bouleversante. C’est pourtant une lecture nécessaire pour comprendre l’impact des sociétés fondées sur la domination masculine. En le lisant, on ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec les femmes afghanes dont les conditions de vie ont empiré avec le retour des talibans. 

C’est la raison pour laquelle, Thomas Sankara souhaite mettre fin à la société patriarcale et dominatrice de son pays. 

« Aussi le  sort de la femme ne s’améliorera-t-il qu’avec la liquidation du système qui l’exploite. » 

page 30 – L’émancipation des femmes et la lutte de libération de l’Afrique

Balayant toute idée d’infériorité de la femme, Thomas Sankara met en avant sa force. Son discours est une ode à la femme burkinabé et à la femme de manière générale. Entre colère contre des hommes qui ne cessent d’exploiter et de soumettre les femmes et exaltation à la libération, son discours résonne encore aujourd’hui. 

« […] cet être dit faible mais incroyable force inspiratrice des voies qui mènent à l’honneur […] »

page 25 – L’émancipation des femmes et la lutte de libération de l’Afrique

Pour lui, la libération des femmes est étroitement associée à la Révolution. Les femmes sont utiles à la société. Il ne s’agit pas d’êtres fragiles mais de véritables forces. A ce titre, les laisser rayonner est un service rendu à la nation. 

« Car la révolution ne saurait aboutir sans l’émancipation véritable des femmes. » 

page 53 – L’émancipation des femmes et la lutte de libération de l’Afrique

Ainsi, si ces deux livres parlent de la situation des femmes dans des sociétés bien distinctes, il n’en ont pas moins un dimension universel. 

« Cette main de la femme qui a bercé le petit de l’homme, c’est cette main qui bercera le monde entier. » 

page 67 – L’émancipation des femmes et la lutte de libération de l’Afrique

Ces deux livres m’ont permis de prendre conscience qu’il existe une véritable lutte féministe sur le continent africain. Il serait réducteur d’associer cette valeur uniquement au monde occidental. Souvent caricaturée, la femme africaine a de grands enseignements à partager au reste du monde et ses luttes méritent d’être mises en lumière.

Littérature caribéenne

Moi, Tituba sorcière…, Maryse Condé

Que deviendra le monde si nos femmes ont peur ? Ils s’effondrera le monde ! Sa voûte tombera et les étoiles qui le constellent, se mêleront à la poussière des routes !

pages 95-96

Informations générales

  • Année de parution : 1986
  • Genre : Roman
  • Nombre de pages : 278

Résumé

Tituba est la fille d’une esclave violée par un marin anglais. A la mort de sa mère, elle va être recueillie par Man Yaya, une guérisseuse qui va lui enseigner son art. Se retrouvant seule à la mort de la vieille dame, Tituba va perfectionner les pouvoirs enseignés par Man Yaya et vivre dans une certaine liberté alors même que les siens sont encore esclaves. 

Sa rencontre avec d’autres esclaves et notamment avec John Indien dont elle tombe amoureuse vont lui donner envie de sortir de sa solitude. Prête à tous les sacrifices pour l’homme qu’elle aime, elle décide de renoncer à sa liberté pour le suivre et se mettre au service de sa maitresse. 

Après des péripéties chez cette dernière, Tituba va être contrainte de quitter la Barbade, toujours pour suivre John Indien, pour atterrir au village de Salem. Au service de Samuel Parris, elle va devoir survivre au sein d’une communauté puritaine obsédée par le mal en pleine chasse aux sorcières. 

Trigger Warning : ce livre contient des scènes de violences sexuelles. 

Avis et analyse 

Ce livre est pour le moment incontestablement celui que je préfère dans l’œuvre de Maryse Condé. On retrouve la plume subtile et percutante de l’auteure mais également des personnages complexes qui ne laissent pas indifférents. 

Il y aurait en effet énormément de choses à dire sur les différents personnages et peut-être que cela fera l’objet d’une autre chronique mais pour le moment j’ai souhaité vous présenter les deux axes qui m’ont le plus marqués dans cette lecture. 

Le magico-religieux, arme de résistance

Bien que le récit se déroule pendant la période esclavagiste, Tituba se distingue par sa relative liberté. 

En effet, même si elle est née esclave, elle a connu une période de liberté lorsqu’elle vivait seule dans la forêt. Contrairement à ses contemporains qui n’ont pas eu le choix, toute la subtilité réside dans le fait que c’est elle-même qui choisit de renoncer à sa liberté. Ainsi, par amour, elle fera ce choix à deux reprises. Toutefois, est-on vraiment libre quand on est amoureux ? C’est toute l’ambiguïté du roman. 

« Il éclata de rire à nouveau. Mon Dieu, comme cet homme savait rire ! Et à chaque note qui fusait de sa gorge, c’était un verrou qui sautait de mon coeur. » 

page 32

Cette décision distingue déjà Tituba des autres esclaves. Mais ce qui fait d’elle un être exceptionnel, ce sont surtout les pouvoirs qu’elle possède. 

« Qu’est-ce qu’une sorcière ? Je m’apercevais que dans sa bouche, le mot était entaché d’opprobre. Comment cela ? Comment ? La faculté de communiquer avec les invisibles, de garder un lien constant avec les disparus, de soigner, de guérir n’est-elle pas une grâce supérieure de nature à inspirer respect, admiration et gratitude ? En conséquence, la sorcière, si on veut nommer ainsi celle qui possède cette grâce, ne devrait-elle pas être choyée et révérée au lieu d’être crainte ? » 

pages 33-34 

Ainsi les pratiques de Tituba s’inscrivent en opposition au puritanisme incarné par Samuel Parris, le pasteur qui deviendra son maitre à Salem. Alors que Tituba est à l’écoute de la nature et des esprits, Samuel Parris incarne une religion puritaine dans laquelle l’obsession du mal est reine. 

« C’est peut-être parce qu’ils ont fait tant de mal à tous leurs semblables, à ceux-là parce qu’ils ont la peau noire, à ceux-là parce qu’ils l’ont rouge, qu’ils ont si fort le sentiment d’être damnés ? » 

page 78 

Tituba n’aura de cesse de chercher à guérir et à faire le bien autour d’elle alors que les habitants de Salem sont aveuglés par leur haine engendrée par la peu du malin. Tout le monde devient suspect et la terreur s’installe au fur et à mesure. Avec un certain cynisme, Maryse Condé dénonce les dérives de la religion à cette époque. La résistance passe donc par le refus de la religion imposée et par le fait de maintenir les pratiques enseignées par les ancêtres. 

« Ont-ils tant besoin de haïr qu’ils se haïssent les uns les autres ? » 

page 246

Tituba est à la fois crainte et détestée par ses différents maîtres car elle incarne l’insoumission. Par tous les moyens, ils chercheront à la faire plier mais elle incarne quelque chose qui ne peut être mis en esclavage. La force de Tituba est aussi sa faiblesse car cela l’entrainera dans des situations complexes. Au contraire, John Indien incarne un autre mode de survie. Il n’est pas dans la révolte mais dans une sorte de manipulation de ses maîtres, il joue au parfait esclave et réussi à s’en sortir comme cela. A plusieurs reprises, il invite Tituba à faire de même, mais jamais celle-ci ne pliera. 

Au fil de l’histoire, la révolte va prendre de plus en plus de place dans le coeur de Tituba. 

« Aguerrir le coeur des hommes. L’alimenter de rêves de liberté. De victoire. Pas une révolte que je n’ai fait naître. Pas une insurrection. Pas une désobéissance. » 

page 268

Tituba est une créature d’amour et elle n’aura de cesse d’aider aux qui croise son chemin, parfois cela lui portera préjudice et elle ne sera pas toujours récompensée. Pourtant, lorsqu’il s’agit de la liberté des siens, Tituba n’hésitera jamais à mettre ses pouvoirs à contribution.

 « Un jour, nous serons libres et nous volerons de toutes nos ailes vers notre pays d’origine » 

page 18

Si vous souhaitez en apprendre davantage sur les différents cultes et pratiques magico-religieuse, je vous renvoie à l’interview de Valérie du compte La fleur curieuse qui en parle à la perfection.  

La sorcière, figure du féminisme

Maryse Condé a l’art de mettre en scène des personnages féminins complexes au sein desquels se mêlent force et faiblesse, ombre et lumière. Bien que différente, Tituba m’a rappelée Rosélie, l’héroïne de L’histoire de la femme cannibale par la complexité et la profondeur de son caractère. 

Plusieurs éléments du roman soulèvent des questions féministes comme la question de l’avortement ou encore de la libération sexuelle de la femme. 

« Pour une esclave, la maternité n’est pas un bonheur. Elle revient à expulser dans un monde de servitude et d’abjection, un petit innocent dont il lui sera impossible de changer la destinée. » 

page 83

Malgré toute les difficultés qu’elle traverse, Tituba est assez libérée et n’hésite pas à suivre ses désirs, comme le montre de nombreuses scènes avec John Indien. Cette libération sexuelle entre en contraste avec la situation vécue par Elizabeth Parris, la femme de Samuel Parris qui vit dans la peur et la soumission de son époux. 

« – Si tu savais ! Il me prend sans ôter ni mes vêtements ni les siens, pressé d’en finir avec cet acte odieux.

[…]

– Odieux ? Pout moi, c’est le plus bel acte du monde ! ». 

page 70

La puissance féminine du récit apparait également à travers les esprits de la mère de Tituba et de Man Yaya qui lui rendent visite pour lui donner des conseils et l’aiguiller dans ses choix, notamment en ce qui concernent ses relations amoureuses. 

« Pourquoi les femmes ne peuvent-elles se passer des hommes ? » 

page 34 

Tout au long du récit, il y une véritable critique de la société patriarcale. A cet égard, l’attitude de Tituba contraste avec celle de John Indien, ce dernier réussissant à s’en sortir en toute circonstance. 

« Les hommes n’aiment pas. Ils possèdent. Ils asservissent. » 

page 29

« Blancs ou Noirs, la vie sert trop bien les hommes ! » 

page 159 

Un des plus beaux passages témoignant du féminisme de l’oeuvre de Maryse Condé est la rencontre entre Tituba et Hester, une femme également soupçonnée de sorcellerie. Leurs échanges sont magnifiques et reflètent une véritable sororité entre les deux femmes. Ce personnage marquera d’ailleurs profondément Tituba.  

« Je sais qu’elle poursuit son rêve : créer un monde de femmes qui sera plus juste et plus humain. »

page 271

Si le thème des sorcières et du féminisme vous intéresse, je vous recommande vivement l’essai Sorcières de Mona Chollet.

L’auteur

Photo tirée du site Internet de RCI, Maryse Condé, lauréate du Nobel alternatif de Littérature

J’ai eu la chance de découvrir les ouvrages de Maryse Condé dès l’école primaire. J’ai toujours été surprise du manque de visibilité de son oeuvre en France alors même que sa renommée est mondiale.  Née en 1937 à Pointe-à-Pitre, ses romans sont célébrés dans le monde entier. Angela Davis a même écrit la préface d’un de ses livres, Moi, Tituba sorcière… Noire de Salem

Elle est la fondatrice du Centre des études françaises et francophones de l’Université Columbia aux Etats-Unis et reçu le prix spécial de la Francophonie 2013 « pour sa contribution au rayonnement de la Francophonie à travers l’ensemble de ses œuvre ». Parmi les nombreux prix qu’elle a reçu, il y a le prix de la Nouvelle Académie de littérature (The New Academy Prize in Literature), qualifié de « prix Nobel alternatif » par la presse en 2018 . 

On papote ?

Livres et identité

Comme toujours, quand je me lance à l’abordage de moi-même, les livres-aimés, les auteurs-aimés, me font des signes. Ils sont là. Ils m’habitent en désordre. Ils me comblent d’un fouillis. Tant de lectures depuis l’enfance m’ont laissé mieux que des souvenirs : des sentiments.

Ecrire en pays dominé, Patrick Chamoiseau, page 24

Savez-vous pourquoi vous lisez ? Savez-vous ce que la lecture vous apporte réellement ? Depuis sa création, le livre est un formidable outil de partage de connaissances. Parfois instrument de propagande, parfois instrument de libération, les livres sont bien plus puissants qu’on ne le pense. 

« J’ai un livre sur ma table de chevet. Parce que je n’ai pas de pistolet. » 

Un monstre est là, derrière la porte, Gaëlle Bélem, page 139 

Pour ma part, j’ai toujours aimé lire, et pourtant, ce n’est que récemment que la lecture m’a fait son plus bel apport : la prise de conscience de mon identité. En effet, ce n’est que depuis quelques années que j’ai une réelle connexion avec mes origines et que j’ai pris conscience de la richesse de l’histoire de mon île et de la force de mes ancêtres.

La question de l’identité occupe une place importante en Guadeloupe. Ses rivages ont vu autrefois se déverser une génération de déracinés arrachés à leurs terres africaines, des hommes avides de richesses et des travailleurs malheureux, tout cela au détriment des Arawaks et des Kalinagos, ses premiers habitants.  

La lecture de certains ouvrages m’a éveillé à la complexité de l’identité antillaise. Je vais vous présenter ceux qui ont été pour moi les éléments déclencheurs de cet éveil.

Comprendre la réalité de la colonisation avec Aimé Césaire

C’est un peu par hasard que j’ai décidé de lire le Discours sur le colonialisme et depuis il est devenu une oeuvre de référence dans mon panthéon livresque. C’est LE livre qui m’a fait véritablement m’interroger sur la question coloniale. Césaire y dénonce avec force les horreurs de la domination de l’homme par l’homme et balaie d’un revers de plume les arguments visant à trouver des justifications à la colonisation.  

« Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte. Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. »

Page 7

L’un des points qui m’a marqué c’est la manière dont il aborde le fait que la colonisation tend à déshumaniser non seulement le colonisé mais aussi le colonisateur. 

« La colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral […] Au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et « interrogés », de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès, lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent. »

Page 12 

Notons ici l’utilisation par Aimé Césaire du mot « ensauvagement » (si souvent repris aujourd’hui pour propager des thèses racistes).

« La colonisation, je le répète, déshumaniste l’homme même le plus civilisé »

Page 21

Connaître l’histoire de ses ancêtres avec Christiane Taubira

Au sein de ma famille, la question de l’esclavage n’est jamais abordée. J’ai pu observer un certain tabou dans les familles antillaises surtout chez nos ainés. Cette période sombre est étudiée à l’école de manière assez succincte, du moins lorsque j’y étais. Pour faire simple, j’y ai appris que des africains ont vendu leur frères en échange de pacotilles. Evidemment l’histoire est beaucoup plus complexe que ne le laisse entendre les livres scolaires. 

« J’aime les Nègres marrons, mais aussi tous les insurgés, rebelles, mutins, résistants et abolitionnistes de toutes les époques et de toutes les causes. »

L’esclavage raconté à ma fille est un bon moyen pour connaitre l’histoire de l’esclavage et son impact. Il se présente sous la forme de question/réponse et a donc l’avantage d’être très pédagogique. L’analyse de Christiane Taubira est très juste et aborde aussi les problèmes contemporains. C’est un excellent livre quand on commence à s’intéresser à la question de l’esclavage et à son histoire. 

« La France, qui fut esclavagiste avant d’être abolitionniste, patrie des droits de l’homme ternie par les ombres et les « misères des Lumières ».

Etre fière de ses origines et des siens avec Lilian Thuram

Mes étoiles noires est un petit bijou à avoir dans sa bibliothèque. Il met en lumière des hommes et des femmes noires au parcours exceptionnel. Des inventeurs, des résistants, des artistes… si souvent oubliés de l’histoire quand ils n’ont pas été carrément effacés.

« Tous les enfants connaissent les fables de La Fontaine. Il serait bon que les professeurs expliquent le lien entre Esope et La Fontaine, le Noir et le Blanc. Dire aux élèves que l’intelligence n’a pas de couleur, c’est éduquer contre le racisme avec sensibilité, intelligence et humour. »

La question de la représentation occupe une place de plus en plus importante dans le débat public et ce livre est un excellent moyen de se rappeler que, de tous temps, des hommes et des femmes noirs ont contribué à l’histoire universelle. 

Ces trois livres sont donc les premiers qui m’ont permis de me reconnecter à mon identité. Bien sur, depuis j’en ai lu d’autres comme Peau noire, masques blancs de Frantz Fanon ou encore Nations nègres et culture de Cheikh Anta Diop dont j’ai déjà parlé. Je terminerais sur ces mots de Cheikh Anta Diop :

«  Ce qui est indispensable à un peuple pour mieux orienter son évolution, c’est de connaitre ses origines, quelles qu’elles soient. » 

Nations nègres et culture, Cheikh Anta Diop

Interview

Interview de Valérie Rodney, auteure du livre « Pawol pou makrel »

Dans notre lutte de reconnaissance, malgré l’Histoire tragique (qu’il ne faut pas oublier) et la ségrégation raciale, il y a eu l’Amour entre nous (tamouls, nègres, chinois etc) face à la misère des champs de canne. 

PAWOL POU MAKREL, PAGE 118

Yékrik ! Yékrak ! Si vous reconnaissez ces expressions alors vous êtes surement un enfant des îles et vous avez déjà eu l’occasion de plonger dans le monde mystérieux des légendes antillaises.

Pour ma part, la venue du conteur à l’école primaire était toujours un évènement ! Les histoires de compè lapin prenaient vie au rythme du ka et la voix envoutante du conteur nous transportait dans un autre univers. Aujourd’hui encore, les histoires de dorlis et de soukougnan me font frissonner et j’évite toujours soigneusement les quimbois au milieu des quatre chemins ! 

Si vous n’avez rien compris au paragraphe précédent, essayez de vous remémorer les légendes de votre lieu de naissance. Peut-être que le croque-mitaine a traumatisé une partie de votre enfance ou alors était-ce un loup-garou ou encore la sorcière de la rue Mouffetard ? Ces croyances font partie intégrante du folklore d’un pays. Il en existe partout dans le monde, que ce soit le monstre du Loch Ness en Ecosse ou encore les leprechauns en Irlande. 

Le folklore antillais est extrêmement riche car il mélange diverses croyances et est le fruit d’un  véritable métissage culturel. Le poids de l’histoire n’est jamais loin et les croyances ont été un formidable outils de résilience des peuples. Plus encore que de simples contes, ces croyances font partie intégrante de la société antillaise. C’est l’âme de nos ancêtres qui continue à vivre à travers elles. 

Bien que le magico-religieux tend à reculer devant l’évangélisation et la rationalisation des sociétés antillaises, des personnes comme Valérie Rodney se battent pour continuer à faire vivre notre héritage. 

A travers son recueil, elle nous propose des contes inspirés des légendes de nos îles. L’écriture de l’auteure est savoureuse ! Le mélange du créole et du français est parfaitement maitrisé. On retrouve un véritable phrasé créole mêlant des descriptions très imagées à un ton très enjoué. 

Afin d’en savoir plus sur cette auteure talentueuse, je vous propose de découvrir l’interview qu’elle m’a gentiment accordée. 

Bonjour, peux-tu te présenter en quelques mots ?

Je suis Valérie une martiniquaise qui adore la littérature antillaise et africaine. A travers mon site et page instagram je partage mes recherches sur notre riche culture antillaise.

Qu’est-ce qui t’a donné envie d’écrire ?

Ce sont les œuvres de Raphaël Confiant et de Patrick Chamoiseau qui m’ont donnée envie d’écrire. Particulièrement La Jarre d’or de Confiant et Solibo Magnifique de Chamoiseau. J’ai enfin trouvé une manière d’écrire qui me correspondait et qui me permettait d’exprimer librement ma vision de notre société antillaise.

Où trouves-tu l’inspiration pour tes contes ? Sont-ils inspirés d’histoires réelles ?

Je trouve mon inspiration au fil de mes lectures dont les récits se déroulent dans les îles. Puis je mélange avec des milans de ma jeunesse. Et pour finir je rajoute ma touche personnelle de vagabonnagerie. En effet j’aime le bordel qui animent si bien nos commérages. 

Je peux prendre la trame d’une histoire personnelle d’un membre de mon entourage pour mélanger avec une idée de sorcellerie. On peut dire que je réinterprète sa vie selon ma vision du magico-religieux.

Selon toi, comment pousser la jeunesse antillaise à s’intéresser davantage à son héritage magico-religieux ?

Il faut tout d’abord se réapproprier son Histoire, pas celle dans les livres scolaires. Mettre de côté nos préjugés sur le vaudou, quimbois, médecine traditionnelle en lisant des livres écrits par des anthropologues et historiens. Puis petit à petit déconstruire sa vision négative sur cet aspect de notre culture. Bien évidemment en n’étant pas crédule à tout !

Pour ma part, je trouve que les contes sont un bon compromis pour amorcer la déconstruction.

Quels sont tes autres projets littéraires ?

Depuis que j’ai écrit Pawol pou makrel, je ne m’arrête plus. Mon objectif est d’être aussi créative que Raphaël Confiant. Du coup, j’ai écrit plein de contes pour faire la suite de Pawol pou makrel. 

Je me suis lancée également dans l’écriture de plusieurs romans. Mais j’espère qu’un jour je pourrais écrire un petit livre en créole.

Où peut-on trouver ton livre ?

On peut le trouver à la librairie Presence Kreol à Fort de France ou à la libraire Calypso à Paris. Vous pouvez également le commander sur mon site lafleurcurieuse.fr (livraison France et Dom-ton) et sur le site thebookedition.com (livraison internationale).

Maintenant que vous en savez plus sur l’auteure, je vous invite à plonger sans plus tarder dans l’univers des mythes et légendes antillais ! 

Littérature caribéenne

Peau noire, masques blancs, Frantz Fanon

Je suis noir, je réalise une fusion totale avec le monde, une compréhension sympathique de la terre, une perte de mon moi au coeur du cosmos, et le Blanc, quelque intelligent qu’il soit, ne saurait comprendre Armstrong et les chants du Congo. Si je suis noir, ce n’est pas à la suite d’une malédiction, mais c’est parce que, ayant tendu ma peau, j’ai pu capter toutes les effluves cosmiques. Je suis véritablement une goutte de soleil sous la terre.

page 43

Informations générales

  • Année de parution : 1952 
  • Genre : Essai 
  • Nombre de pages : 227

Résumé

A l’heure où l’on accuse souvent les intellectuels anti-racistes d’importer des théories en provenance des Etats-Unis, il est important de se rappeler que des personnalités françaises comme Frantz Fanon ont été de véritables précurseurs et ont influencé le monde entier à travers leurs thèses antiracistes et anticolonialistes. A ce propos, je vous encourage à écouter le podcast Le Paris Noir avec Mame-Fatou Niang qui explique avoir découvert Frantz Fanon lors de ses études aux Etats-Unis. En effet, bien que peu étudié en France, cet auteur est une véritable référence outre-atlantique.  

Peau noire, Masques Blancs s’inscrit ainsi dans la lutte contre le colonialisme et ses effets pervers. Le principal apport de cet essai est qu’il mêle la psychanalyse à l’analyse politique. Il décortique les rapports Noir-Blanc en tenant compte des effets de la colonisation et de l’esclavage. Selon lui, la colonisation est à l’origine d’une névrose collective dont il faut se débarrasser.

Ce livre fut très critiqué notamment par certains antillais car c’est avant tout ces derniers qui sont visés. Pourtant, force est de constater que les thèses qui y sont développées, vieilles de plus de cinquante ans, sont toujours d’actualité.

A travers son analyse scientifique, linguistique, psychanalytique et politique, accompagnée d’envolées poétiques magnifiques, Frantz Fanon nous met face à la réalité de la colonisation et de ses conséquences. 

Avis et analyse 

Je vous propose une analyse en trois temps qui, je l’espère, vous permettra de comprendre l’essence de cet essai. N’étant pas psychanalyste, je n’ai pas la prétention de vous proposer une critique des thèses de Fanon. Mon but est simplement de vous donner envie de lire cette oeuvre et de vous en présenter les principaux axes.

1. Analyse du problème : La domination d’un peuple sur un autre

Pour Fanon, il faut déjà commencer par admettre que nous évoluons dans une société raciste. 

« Une société est raciste ou ne l’est pas. Tant qu’on n’aura pas saisi cette évidence, on laissera de côté un grand nombre de problèmes. Dire, par exemple, que le nord de la France est plus raciste que le sud, que le racisme est l’oeuvre de subalternes, donc n’engage nullement l’élite, que la France est le pays le moins raciste du monde, est le fait d’hommes incapables de réfléchir correctement. » 

page 83

Aujourd’hui encore, certains refusent l’évidence. Beaucoup vous affirmerons que la France n’est en aucun cas un pays raciste et que d’ailleurs eux-mêmes ont des amis noirs avant de vous clouer le bec avec la fameuse formule magique « moi, je ne vois pas la couleur des gens ».  

L’auteur démontre que ce n’est pas uniquement la France mais que l’Europe a également une structure raciste, en raison principalement de son activité coloniale. Affirmer qu’une société a une structure raciste ne signifie pas que chacun de ces citoyens est un ignoble personnage plein de haine. Cela signifie simplement que cette société porte en elle les stigmates d’une partie de son histoire. On ne peut à la fois célébrer la grandeur de l’Europe et oublier que cette grandeur s’est construite sur l’exploitation d’autres peuples. 

Fanon se moque d’ailleurs de ceux qui s’obstinent à penser que la France serait le pays le moins raciste du monde : 

« Beaux nègres, réjouissez-vous d’être français, même si c’est un peu dur, car en Amérique vos congénères sont plus malheureux que vous … »

page 90 

Il est aussi assez révélateur de noter que la question des statues se posait déjà au sein de la réflexion de l’auteur. 

« Le Noir s’est contenté de remercier le Blanc, et la preuve brutale de ce fait se trouve dans le nombre imposant de statues disséminées en France et aux colonies, représentant la France blanche caressant la chevelure crépue de ce brave nègre dont on vient de briser les chaînes ». 

page 213 

Ceci étant posé, Fanon part d’un postulat très simple, à savoir que le racisme est une question de domination. 

« C’est un fait : des Blancs s’estiment supérieurs aux Noirs. C’est encore un fait : des Noirs veulent démontrer aux Blancs coûte que coûte la richesse de leur pensée, l’égale puissance de leur esprit. »

page 10 

C’est cette domination qui conduit certains blancs à adopter des attitudes paternalistes ou méprisantes envers les noirs et qui fait que certains noirs sont prêts à tout pour être validés et acceptés par les blancs. (Je précise et Fanon le dit clairement dans sa préface, il ne s’agit pas de faire des généralités en parlant de tous les noirs et de tous les blancs, il observe simplement des comportements répandus qui ont des effets néfastes pour tout le monde). 

2. Les conséquences : Le sentiment de supériorité et l’aliénation

La rencontre avec la civilisation blanche qui s’est faite dans les conditions que nous connaissons (esclavage, colonisation) a impacté durablement la vie des peuples noirs. 

« La civilisation blanche, la culture européenne ont imposé au Noir une déviation existentielle » 

page 14

Cette déviation se caractérise par ce que Fanon appelle un « complexus psycho-existentiel ». Plusieurs conséquences découlent de cela, notamment des comportements déviants comme le fétichisme ou la volonté de modifier qui l’on est. 

« Celui qui adore les nègres est aussi « malade » que celui qui les exècre. Inversement, le Noir qui veut blanchir sa race est aussi malheureux que celui qui prêche la haine du Blanc » 

page 9 

Cela s’illustre également à travers le langage. A l’époque de Fanon, certaines personnes s’adressaient aux noirs en petit-nègre (par exemple : « moi dire à toi de faire ça ») et d’autres étaient choqués de voir un noir s’exprimer correctement en français. Les éloges faites aux Noirs qui s’exprimaient normalement on poussé certains antillais à laisser tomber leur langue d’origine. S’il n’y a rien de mal dans le fait d’apprendre une langue, il est en revanche regrettable de renier ses origines. L’espagnol qui apprend le français n’a pas pour autant idée d’oublier sa langue maternelle. 

On retrouve encore des conséquences au sein des relations entre les hommes et les femmes. Je n’aborderai pas ici toute l’analyse proposée par l’auteur ayant trait à la question sexuelle. Je vous renvoie à son ouvrage pour comprendre la problématique de l’érotisation de l’homme noir ou encore le sentiment d’infériorité sexuelle qui amènerait à la détestation de ce dernier. 

Fanon illustre de manière brillante le désir de blancheur de certains noirs et l’impact que cela a sur leur relation. Il se montre ainsi très critique envers l’ouvrage de Mayotte Capécia, Je suis Martiniquaise (éditions Corrêa, 1948), qui fait l’apologie de l’homme blanc. 

« Mayotte aime un Blanc dont elle accepte tout. C’est le seigneur. Elle ne réclame rien, n’exige rien, sinon un peu de blancheur dans sa vie. » 

page 40

De la plume moqueuse de l’auteur ressort une véritable problématique qui sévit encore aujourd’hui au sein des sociétés antillaise : le colorisme. 

Le colorisme se définit comme une séries de discrimination fondée sur les variations d’intensité de la couleur de la peau des personnes. J’ai eu l’occasion de vous en parler dans mon article sur La rue Cases-Nègres de Joseph Zobel.

Aux Antilles, il est présent au sein du vocabulaire employé quotidiennement. Plusieurs expressions valorisent la clarté de la peau. Par exemple, un enfant à la peau claire sera appelé un « peau chapé », ce qui signifie que sa peau est sauvée car plus claire. Il existe aussi tout une classification allant de la chabine à la négresse pour définir les femmes en fonction de l’intensité de leur couleur. Fanon déplore cela et nous invite à lutter contre. 

Ce désir de blancheur est analysé par l’auteur comme une névrose entrainant une « lactification hallucinatoire ». Dans son métier de psychanalyste, Frantz Fanon a aidé de nombreux patients à prendre le dessus en conscientisant leur inconscient. 

En effet, il faut que les concernés prennent conscience qu’ils s’identifient aux personnes blanches. Cette identification est due en partie au fait que les Antillais se sont vus répétés pendant plusieurs années que leurs ancêtres étaient gaulois. Fanon démontre que l’Antillais ne se pense pas noir, il se pense blanc et prend conscience de sa noirceur quand il est confronté à diverses discriminations. 

3. La solution : libérer l’homme de couleur de lui-même

L’oeuvre de Frantz Fanon peut être analysée comme un refus, un refus de sa condition et de la place que la société veut lui assigner. 

« Pourtant de tout mon être, je refuse cette amputation. Je me sens une âme aussi vaste que le monde, véritablement une âme profonde comme la plus profonde des rivières, ma poitrine a une puissance d’expansion infinie. Je suis don et l’on me conseille l’humilité de l’infirme… » 

page 137 

L’auteur refuse que quiconque se laisse enfermer par sa couleur. 

« Le Blanc est enfermé dans sa blancheur. Le Noir dans sa noirceur. » 

page 10

« Il n’y a pas de mission nègre ; il n’y a pas de fardeau blanc. »  

page 222

Sans tomber dans l’aveuglement stupide de « ceux qui ne voient pas les couleurs », Frantz Fanon nous invite à dépasser cette question afin que chacun puisse se réaliser. 

« Que jamais l’instrument ne domine l’homme. Que cesse à jamais l’asservissement de l’homme par l’homme. C’est-à-dire de moi par un autre. Qu’il me soit permis de découvrir et de vouloir l’homme, où qu’il se trouve. Le nègre n’est pas. Pas plus que le Blanc. » 

page 225 

Il plaide pour que les noirs et en particulier les antillais prennent conscience de leur névrose pour s’en libérer.

« Ce que nous voulons, c’est aider le Noir à se libérer de l’arsenal complexe qui a germé au sein de la situation coloniale. »

page 28 

Il appelle à une véritable « catharsis collective » qu’il définit comme « une sorte de porte de sortie par où les énergies accumulées sous forme d’agressivité puissent être libérées ». Page 143. 

Ce livre nous permet donc de comprendre d’un point de vue psychanalytique les effets que la colonisation a eu sur les noirs et invite à soigner les traumatismes qui en découlent. Ainsi, l’auteur offre à ses lecteurs de ne pas rester bloquer dans le passé et d’avancer tout en ayant conscience de l’impact de la colonisation sur leur vie.

« Je ne suis pas esclave de l’esclavage qui déshumanisa mes pères. » 

page 224 

L’auteur

Source : Site internet de France Info  ©DR

Frantz Fanon est né en 1925 à Fort-de-France. Psychiatre et essayiste, il est notamment connu pour son analyse des conséquences psychologiques de la colonisation. Très impliqué dans le conflit qui opposa la France à l’Algérie, il dirigea notamment l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville. Il décède en 1961 d’une leucémie à l’âge de 36 ans. 

Pour finir voici quelques anecdotes que je vous avais partagé sur Instagram !

Littérature caribéenne

Cinquante ans de musique et de culture en Guadeloupe, Marcel S. Mavounzy

Oui, le Guadeloupéen est d’origine africaine. C’est une évidence qu’il ne peut renier et ne renie pas. Vouloir lui interdire de perpétuer la culture musicale de ses grands-parents est impossible.

page 142

Informations générales

  • Année de parution : 2002
  • Genre : Mémoires
  • Nombre de pages : 230

Avis et analyse

Aujourd’hui, je vous présente un livre très intéressant pour apprendre à connaître la musique et la culture guadeloupéennes. J’ai souvent constaté que les gens parlaient des îles comme si elles étaient interchangeables et qu’elles n’avaient pas chacune leur propre culture.

Combien de fois on m’a déjà demandé si je retournais souvent en vacances en Martinique ou en Guyane alors même que je n’y ai jamais mis les pieds parce que je viens de Guadeloupe ! Loin de moi l’idée de renier les liens qui nous unissent, simplement chaque île, tout comme chaque pays ou chaque région a sa propre histoire et sa propre culture. 

Si certains en doutaient, je les invite à lire cet ouvrage, véritable plaidoyer pour la reconnaissance de la Guadeloupe comme précurseuse de nombreux style musicaux dont la célèbre biguine.

Je vous invite donc à vous laisser bercer au rythme du toumblak ou du kaladja, à vous déhancher sur une biguine et à fredonner le zandoli pas tini pattes, en plongeant dans cet ouvrage. 

Le toumblak et le kaladja font partie des sept rythmes du gwoka avec le graj, le padjanbèl, le woulé, le menndè et le léwòz. Il faut savoir que chaque rythme a sa propre signification. Ainsi, le toumblak est un rythme festif évoquant souvent l’amour alors que le kaladja est un rythme plus lent qui évoque la souffrance et la tristesse.

Le zandoli pas tini pattes est un rythme appelé boulaguél ou bouladjel qui consiste en une succession d’onomatopées et de battement de mains. Cette pratique est considérée par la France comme patrimoine culturel immatériel. Quant au gwoka, il a été inscrit en 2014 comme patrimoine culturel  immatériel de l’humanité !

La biguine est un style musical propre aux Antilles. Sur Wikipédia, vous lirez que la biguine est originaire de la Martinique mais cela n’est pas l’avis de Marcel S. Mavounzy qui démontre dans son ouvrage que la biguine est originaire de Guadeloupe. 

« Pourquoi veut-on priver la Guadeloupe du rythme de sa biguine qui est unique, indéchiffrable à première vue par les grands prix des conservatoires de musique dans le monde ? Rythme qui n’intéressait personne, dont d’autres pays de la Caraïbe tentent de nous priver de la paternité alors qu’il est le bien de la Guadeloupe et de ses musiciens » 

page 22 

Derrière l’histoire de la musique guadeloupéenne, se tisse celle de l’île et on mesure l’apport des esclaves et de leurs descendants à sa culture. Encore une fois, je suis impressionnée par la capacité de résilience de mon peuple, ces hommes et femmes arrachés à leurs terres, humiliés, torturés et qui pourtant n’ont jamais cessé de créer, notamment à travers la musique. 

Interdits de bals et de fêtes, ils ont créé leur propre musique et leur propre mode d’expression. Ils ont ainsi transformé la quadrille de leurs maitres, danse d’origine slave, en y introduisant un nouveau rythme plus tropical. 

« Les nègres sur le sol de la Guadeloupe, et particulièrement les serviteurs dans les différentes réceptions organisées par les colons blancs, n’avaient pas la possibilité d’organiser des fêtes. Mais presque en silence, ils faisaient revivre les rythmes de leurs terres natales. » 

page 21 

De nombreux obstacles se sont dressés devant eux. Ainsi, on tenta de leur faire abandonner le gwoka mais rien n’empêcha les guadeloupéens de faire vivre cette musique, véritable âme de la Guadeloupe. En effet, les maîtres l’interdisaient car ils avaient peur que le son du tam tam soit un signe de ralliement pour une éventuelle révolte d’esclaves. Ensuite, ce fut le clergé qui interdit cette musique. Mais des hommes et des femmes se sont battus pour leur culture, comme l’auteur du livre qui fut le premier à procéder aux enregistrements de musique guadeloupéenne sur disque phonographique. 

« Une grande partie des esclaves d’Afrique a été dirigée vers la Nouvelle-Orléans, la Caraïbe, etc. et malgré les voyages difficiles qu’ils ont eu à supporter, ils ont gardé en leur sang, en leur âme, en leur fierté, le résidu de leur culture : le tam-tam, bien spirituel et culturel. » 

page 23 

L’auteur nous raconte également la jeunesse antillaise des années 1930 et 1940. C’était une jeunesse créative et pleine d’espoir. De nombreux groupes de jeunes sont devenus célèbres et ont contribué à l’héritage culturel de l’île. D’ailleurs, en bonus, l’ouvrage regorge de nombreuses images d’archives !

Aujourd’hui encore notre culture est menacée par certaines personnes qui arrivent sur nos îles dans le seul but de vivre la dolce vita sur la plage en sirotant un ti punch sans même s’intéresser à notre héritage culturel et à notre histoire. Les récentes polémiques à propos de la voiture à pain dont le passage dérange certains nouveaux venus ou encore les festivités jugés trop bruyantes le démontrent bien. 

A l’image de l’auteur de ce livre, nous devons absolument défendre notre héritage culturel. Cela commence par connaitre son histoire et ceux qui y ont joué un rôle important. 

Enfin, ce livre m’a permis de découvrir le passé de la ville de Pointe-à-Pitre. D’environ 2 km2, cette petite ville m’a toujours intriguée. Quand j’étais au collège, à Massabielle, j’aimais aller manger une glace chez Fabienne Youyoutte à Coco Banane, récemment élue meilleur artisan de France, et flâner sur la place de la Victoire.

J’aimais aussi observer les doudous du marché aux épices et me perdre à la librairie Saint John Perse. Les joueurs de ka n’étaient jamais loin et il n’était pas rare de voir des personnes danser devant eux. J’adorais aussi aller au cinéma Rex et me plonger dans un univers lointain. 

Malgré tout cela, Pointe-à-Pitre me semblait quand même une ville dangereuse et pauvre et j’avais beaucoup de mal à imaginer son passé glorieux. Toutefois, grâce à ce livre j’ai réellement compris l’âme de cette ville, lieu de fêtes, de musiques et de création. 

J’y suis allée bien souvent mais je ne voyais pas, je ne voyais rien. Pourtant, j’aurais pu voir dans la poussière tourbillonnante des coins de rue, un reste de passé festif. J’aurais pu voir à travers les vitres des maisons abandonnées, l’ombre des danseurs virevoltant sur la piste de danse. J’aurais pu imaginer devant ces cases aux peinture usées, la splendeur des casinos de l’époque. J’aurais pu entendre les notes d’une biguine envoutante dans le souffle du vent.

Pour voir les choses différemment, il ne suffit pas toujours d’ouvrir les yeux mais surtout d’adopter un autre regard sur les choses. Pour cela, je vous invite à découvrir cet ouvrage, disponible chez Présence Africaine

L’auteur

Source : Site internet de Présence Africaine

Avant la lecture de ce livre, je ne connaissais pas du tout M. Marcel S. Mavounzy. Désormais, je suis réellement reconnaissante pour le travail qu’il a accompli pour sauvegarder et préserver la culture guadeloupéenne. Né en 1919 et frère du musicien Robert Mavounzy, il fut le premier à réaliser un enregistrement de disque phonographique aux Antilles françaises sur disque Emeraude.

En tant que producteur, il a aidé de nombreux artistes guadeloupéens à se lancer et à contribuer à diffuser la musique guadeloupéenne. Il fut récompensé par la médaille d’or des musiciens en 1997 et reçu l’Oscar Maître Ka en 1992. Ce grand homme s’est éteint en 2005 mais la Guadeloupe n’oubliera jamais son oeuvre.  

Interview

Interview de Matthieu Gama, auteur de l’essai « Le jour où les Antilles feront peuple »

Nos rêves sont l’étincelle de vitalité qui allume le feu de nos ambitions. 

Matthieu GAMA

Aujourd’hui je vais vous parler d’un petit essai contenant de grands projets. Ne vous fiez pas à sa petite taille, parfois il suffit de quelques pages pour faire évoluer notre vision des choses. A travers son ouvrage, Matthieu Gama nous livre sa vision et l’ambition qu’il nourrit pour son peuple. 

Avec simplicité et finesse, il nous explique l’histoire des Antilles et les traumatismes qui en découlent. Les thèses exposées par Fanon, Césaire ou encore Cheikh Anta Diop y sont analysées et intelligemment utilisées pour expliquer les problématiques qui sévissent aux Antilles et qui empêchent ses ressortissants d’être un véritable peuple. 

En effet, c’est bien la question de savoir ce qui constitue un peuple qui est au coeur de l’ouvrage. Cette question est d’autant plus importante en ce qui concerne les Antillais, peuple déraciné au passé complexe. 

L’auteur nous explique également les raisons pour lesquels les Antillais ont tant de mal à faire preuve de solidarité à travers les traumatismes de l’esclavage. De la séparation des familles dans différentes plantations à la peur des colons d’une union des esclaves qui leur serait fatale, les causes de division sont nombreuses.  

Au fond toutes ces interrogations peuvent se résumer aux questions : qui sommes nous ? Avons-nous un projet commun ? Où allons-nous ? 

Une fois l’histoire et le contexte sociologique et psychologique analysés et la problématique posée, l’auteur exhorte les siens à dépasser leurs blessures pour aller vers la résilience collective. 

J’ai été très sensible aux idées développées comme celle de la création d’écoles caribéennes dont l’enseignement correspondrait mieux à l’histoire et à la géographie de la région ou encore la plus grande implication des Antilles françaises dans les organisations régionales caribéennes. 

Comme le dit si bien Matthieu Gama dans son essai : 

« Il nous faut sortir de la logique victimaire pour avancer en plein lumière vers ce que nous souhaitons devenir collectivement ». 

page 164 (ebook)

J’ai énormément de choses à dire sur ce livre mais je ne veux pas vous spoiler donc je vais laisser la parole ou plutôt la plume à l’auteur qui a gentiment accepté de répondre à quelques questions ! 

Peux-tu te présenter en quelques lignes et nous parler de l’Usine à rêves ? 

Matthieu GAMA : Je suis un Rêveur ! D’aussi longtemps que je m’en souvienne, j’ai toujours voulu entreprendre des projets qui n’étaient pas en adéquation avec mon âge : en CM1, en Guadeloupe, j’ai entraîné tous mes camarades de classe dans une représentation théâtrale d’Haiti Chérie de Maryse Condé. Et guess what ? We did it ! On l’a joué deux années de suite au spectacle de fin d’année de l’école ! Pour répondre complètement à ta question, je suis  Huissier de Justice en Martinique, marié et père de trois enfants.

L’usine à Rêves, c’est un rêve concrétisé : c’est une opportunité que j’ai su exploiter. Je t’explique : face au climat anxiogène de la société, j’ai voulu créer un espace de co-création et de reappropriation de notre capacité universelle à se projeter dans un avenir meilleur. J’ai invité des gens sur ce pitch là et cela a eu un succès inattendu. J’ai réussi à réunir des gens qui ne se connaissaient pas autour de cette seule idée de rêver ensemble.

Qu’est-ce qui t’as poussé à écrire cet essai ? 

Matthieu GAMA : C’est l’usine à Rêves qui m’a naturellement emmené à écrire, et à écrire cet essai, je l’explique dans le livre et je ne voudrais pas tout dévoiler !

Quel est le livre dont tu recommandes la lecture ? 

Matthieu GAMA : Je cite tellement d’auteurs dans mon essai qu’il a failli ressembler à une thèse ! Mais la réflexion sur l’antillanité, la négritude et la créolité est tellement fournie que c’était difficile de ne pas situer ma pensée par rapport à nos illustres auteur.e.s antillais.e.s. Et en même temps, la pensée antillaise est tellement dynamique que l’on ne peut pas l’assigner à résidence dans ces trois seuls concepts littéraires et philosophiques. Donc je recommanderais la lecture de l’ouvrage « discours sur le neo-colonialisme » de Fola Gadet, un auteur guadeloupéen vivant en Martinique, pour lequel j’ai un énorme respect, mais aussi l’ouvrage de l’artiste Murielle Bedot, « Petites histoires d’éducation : décolonisons la transmission ». Je trouve remarquable le courage dont elle fait preuve dans ses écrits. Il y a un surgissement identitaire résilient dans cette nouvelle vague littéraire qui me séduit au plus haut point.

Quel est l’auteur qui t’as le plus marqué ? 

Matthieu GAMA : L’auteur qui m’a le plus marqué ? Difficile de ne pas en citer deux : la première, Maryse Condé, je l’ai rencontrée en 1988, dans ma classe de CM1, et il s’est passé un truc ce jour là, j’avais déjà le goût de la lecture et elle m’a donné le goût de l’écriture. Je ne serais pas ce que je suis aujourd’hui sans cette rencontre fabuleuse

Mais au même titre, je dois citer Ernest Pepin, mon père littéraire qui est le plus grand romancier antillais de tous les temps.  Si vous prenez le temps de lire La darse rouge par exemple, vous verrez de quel talent je parle. J’aimerais beaucoup pouvoir étudier son art pour un jour tenter le défi d’écrire un roman… mais je n’ai pas encore ce talent…

Quels sont tes futurs projets littéraires ? 

Matthieu GAMA : Mes futurs projets ? Oh my God, I’ve got so many ! J’aimerais écrire sur le thème de la femme antillaise à qui on colle une étiquette de poto mitan de la famille sans lui donner l’espace de vivre sa condition de femme, j’aimerais écrire sur le fait que les hommes se sentent rassurés lorsqu’ils vivent auprès d’une femme ronde et voluptueuse, j’aimerais publier un nouvel essai sur les sociétés amérindiennes premières des Antilles. Pour faire tout ca, je t’annonce en exclu mondiale que j’ai créé ma propre maison d’édition : les éditions Kalinas. C’est un nouveau défi personnel, professionnel et entrepreneurial mais j’en ai besoin pour rester en alerte intellectuellement !

Où peut-on trouver ton essai ? 

Matthieu GAMA : Mon essai est publié à compte d’auteur : j’ai tout financé moi-même parce que j’avais besoin de faire cette démarche d’accomplissement personnel et d’affirmation de soi. Ça a été compliqué par moments mais désormais j’ai une maîtrise du processus de création littéraire de la plume jusqu’au lecteur/lectrice. J’ai fait des choix forts en terme de stratégie : j’ai d’abord choisi de mettre mon livre à disposition du lectorat que mon essai intéresse au principal, les populations antillaises et guyanaises qui ont subi la colonisation française. Il est donc dans toutes les bonnes librairies de Guadeloupe et de Martinique mais aussi à Matoury. Il est également à Paris à la Librairie Calypso et bien sûr, je suis un enfant d’internet donc il peut être commandé sur Apple Books en ebook, et sur Amazon au format papier et en ebook.

J’aimerais finir cette interview en exprimant ma gratitude à toutes les personnes qui m’ont consacré de leur temps en me lisant, et en particulier à toi Kelly, qui fait un job formidable pour donner goût à d’autres de lire. Pour écrire, il faut d’abord aimer lire et pour ce que tu partages tous les jours sur tes réseaux, tu as toute ma reconnaissance. #gratitude #lejouroulesantillesferontpeuple

Merci à l’auteur pour ses réponses ! J’espère que cette petite interview vous aura donné envie de découvrir son oeuvre. Continuons à soutenir la création et le talent de nos artistes antillais !

Essais

Sorcières, la puissance invaincue des femmes de Mona Chollet

La sorcière surgit au crépuscule, alors que tout semble perdu. Elle est celle qui parvient à trouver des réserves d’espoir au coeur du désespoir.

Page 30

Informations générales

  • Année de parution : 2018 
  • Genre : Essai féministe
  • Nombre de pages : 231

Analyse

Mona Chollet nous raconte l’histoire des chasses aux sorcières et analyse leur impact sur la place de la femme dans nos sociétés actuelles. Elle démontre que les chasses aux sorcières furent en réalité une chasse aux femmes libres et indépendantes et nous fait prendre conscience des conséquences de ces sombres épisodes sur notre perception de la femme. 

En achetant ce livre, je ne m’attendais pas à une telle remise en question. Je me suis rendue compte que j’avais encore beaucoup à apprendre sur le féminisme et que nombre de mes pensées étaient orientées par une conception de la femme façonnée par la société. 

Fascinée depuis petite par l’image de la sorcière, j’ai longtemps été persuadée que ma grand mère en était une (je reste persuadée de l’avoir vu s’envoler sur son aspirateur, ne me demandez pas pourquoi) et ceux qui lisent ce blog savent que je suis une grande fan de la saga Harry Potter. C’est donc tout naturellement que j’avais hâte de lire cet essai. 

Je souhaitais en effet en apprendre davantage sur la figure historique de la sorcière mais je ne m’attendais pas à ce que ce livre m’apporte autant. 

Une chasse aux femmes libres et indépendantes 

On a tous plus ou moins entendu parler des chasses aux sorcières. De Jeanne d’arc aux sorcières de Salem, de nombreuses femmes connurent les flammes du bûcher. Ce que l’on sait moins, c’est l’ampleur de ces chasses et le climat de terreur qui régnait sur les femmes à cette époque. 

« Plus largement, cependant, toute tête féminine qui dépassait pouvait susciter des vocations de chasseurs de sorcières. Répondre à un voisin, parler haut, avoir un fort caractère ou une sexualité un peu trop libre, être une gêneuse d’une quelconque manière suffisait à vous mettre en danger. »

page 17 

Pendant plusieurs siècles on a accusé les femmes d’être porteuses du mal. Toute absence de soumission de leur part pouvait entraîner la mort. Je pensais que ces chasses dataient du Moyen Âge alors que la plupart des grandes chasses se sont déroulées à la Renaissance et qu’il y eut des exécutions jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. 

« La mise en scène publique des supplices, puissant instrument de terreur et de discipline collective, leur intimait de se montrer discrètes, dociles, soumises, de ne pas faire de vagues. En outre, elles ont du acquérir d’une manière ou d’une autre la conviction qu’elles incarnaient le mal ; elles ont dû se persuader de leur culpabilité et de leur noirceur fondamentales. » 

page 23 

Cette volonté d’écraser, d’asservir et de bâillonner les femmes a encore des conséquences de nos jours. 

« En anéantissant parfois des familles entières, en faisant régner la terreur, en réprimant sans pitié certains comportements et certaines pratiques considérées comme intolérables, les chasses aux sorcières ont contribué à façonner le monde qui est le nôtre. Si elles n’avaient pas eu lieu, nous vivrons probablement dans des sociétés très différentes. » 

page 13

Les conséquences sur notre vision actuelle de la femme 

Même si de nos jours, on ne brûle plus les femmes sur des bûchers (ce qui n’empêche pas les féminicides, violences sexuelles, violences physiques et morales, discriminations et autres amabilités), la figure de la sorcière reste omniprésente. 

« Une femme sûre d’elle, qui affirme ses opinions, ses désirs et ses refus, passe très vite pour une harpie, une mégère, à la fois aux yeux de son conjoint et aux yeux de son entourage. » 

page 154

Il n’est d’ailleurs pas rare de traiter une femme peu appréciée de « sorcière ». Il est aussi fréquent de  brandir la menace de « la vieille fille à chat » aux femmes célibataires. De même, une femme qui ose exprimer ses opinions haut et fort sera vite affublée du qualificatif d’ « hystérique ». Le spectre de la sorcière, femme folle ayant pour seul compagnie son fidèle chat noir, transparaît clairement derrière ces accusations. 

Ce rejet des sorcières explique que la vieillesse des femmes soit si mal vécue dans nos sociétés. La jeunesse est sans cesse valorisée et l’industrie cosmétique gagne des milliards en vendant des promesses anti-âge, qui ne sont ni plus ni moins que les nouvelles potions magiques promettant une jeunesse éternelle. Jeune, la femme doit se montrer douce et docile, vieille elle est écartée de l’espace public. L’auteure nous interroge : et si la peur des vieilles femmes masquait en réalité une peur des femmes d’expérience ? 

«  Des siècles de haine et d’obscurantisme semblent avoir culminé dans ce déchainement de violence, né d’une peur devant la place grandissante que les femmes occupaient alors dans l’espace social. »

page 20

Mona Chollet dénonce également le contrôle exercé par la société sur le corps de la femme. Si le culte de la jeunesse domine, il n’a pas les mêmes conséquences sur les hommes et les femmes. L’exemple qu’elle cite à propos des cheveux blancs est assez révélateur. En effet, on valorise les hommes aux cheveux dits « poivre et sel » et on a aucun mal à les considérer comme séduisants. En revanche, une femme portant des cheveux blancs sera considérée comme négligée et sera fortement incitée à les teindre.  

Cela m’a rappelé les diverses injonctions sur les tenues vestimentaires des femmes. Trop couvertes, elles sont des femmes soumises qui font du prosélytisme ou des femmes coincées qui ne savent pas se mettre en valeur. Pas assez couvertes, elles sont sommées de porter une « tenue républicaine ». Seins nus sur la plage, elles portent atteinte à la pudeur. Couvertes d’un burkini, elles portent atteinte à la laïcité. Je n’ai jamais entendu pareilles injonctions concernant la tenue des hommes. Pourquoi la société est-elle si obsédée par le contrôle des femmes jusqu’à contrôler leur manière de s’habiller ?

Un autre aspect du contrôle du corps des femmes s’illustre tristement par les diverses violences gynécologiques qui sont longuement abordées par l’auteure. Enfin, il y a aussi une réflexion intéressante sur l’analogie entre le contrôle du corps de la femme avec celui de la nature que je vous laisse découvrir au chapitre 4 intitulé « Mettre ce monde cul par-dessus tête. Guerre à la nature, guerre aux femmes ». 

La réappropriation de l’image de la sorcière

L’auteure se plait à imaginer un monde dans lequel les femmes n’auraient pas été brimées, un monde dans lequel elles auraient pu exprimer tout leur potentiel. 

A titre d’exemple, beaucoup de femmes accusées de sorcellerie étaient en réalité des guérisseuses et de véritables précurseuses en médecine, alors même que, bien souvent, les professions médicales leur étaient interdites. 

« Ce furent les sorcières qui développèrent une compréhension approfondie des os et des muscles, des plantes et des médicaments, alors que les médecins tiraient encore leur diagnostics de l’astrologie. » 

pages 217-218

Evidement, leur travail a été bien souvent approprié par des hommes. Cela m’a fait beaucoup réfléchir car j’ai souvent entendu parler des « grands hommes » et, à part Marie Curie, l’école ne nous parle pas vraiment de l’apport des femmes dans nos sociétés. De même, les noms des rues mettent rarement à l’honneur des femmes. 

« Les associer au Diable signifiait qu’elles avaient outrepassé le domaine auquel elles étaient censées se cantonner, et empiété sur les prérogatives masculines. » 

page 218

Ces tentatives d’empêcher les femmes de s’élever et d’effacer leur rôle dans la société sont maintenant dénoncées. Ainsi, différents mouvements féministes n’hésitent pas à se réapproprier l’image de la sorcière en tant que symbole de la puissance des femmes. 

L’auteur


Photo du site Revue Ballast

Née en 1973, Mona Chollet est une journaliste et actrice suisse. Elle est connue pour ses essais féministes. Elle commença sa carrière en tant que pigiste chez Charlie Hebdo puis quitta le journal après un désaccord avec le directeur de la rédaction. Elle est actuellement cheffe de la rédaction au Monde diplomatique.

Littérature caribéenne

Histoire de la femme cannibale, Maryse Condé

Les femmes noires c’est un monde opaque, impénétrable, l’inconnu, le mystère. L’envers de la lune.

page 32

Informations générales

  • Année de parution : 2005
  • Genre : Roman
  • Nombre de pages : 352

Résumé

Rosélie est une guadeloupéenne exilée en Afrique du Sud qui tente de se reconstruire après le meurtre de son mari, Stephen. Incomprise, déracinée et abandonnée par les hommes qu’elle a aimés, elle va pourtant devoir apprendre à s’accepter et à s’affirmer. 

Le roman suit le fil des souvenirs de cette femme aux émotions complexes. Si elle a parcouru le monde, Rosélie reste une femme en exil vivant dans l’ombre de ceux qui ont partagé sa vie. Son histoire avec Stephen, faite de voyages, de dîners mondains et autres festivités avait tout l’air d’un conte de fée mais la réalité est tout autre.  

L’histoire de Rosélie se croise avec celles d’autres femmes toutes abandonnées par des hommes. On y suit, entre autre, le destin tragique de la mère de Rosélie ainsi que celle d’une femme accusée d’avoir tué son mari et surnommée la femme cannibale. Loin des personnages tout lisses, les femmes de ce récit sont complexes et profondes. Si le récit est sombre, il n’en est pas moins plein d’espoir.

Avis et analyse 

Une femme complexe

Ce récit, comme la plupart des ouvrages de Maryse Condé, est extrêmement riche. Les souvenirs de Rosélie s’entremêlent à la narration et le destin de plusieurs femmes s’entrecroisent, entraînant le lecteur dans un véritable tourbillon d’émotions. 

« Les romanciers ont peur d’inventer l’invraisemblable, c’est-à-dire le réel. » 

page 27

L’héroïne est une femme complexe, difficile à comprendre même pour le lecteur qui lit ce roman à travers ses pensées les plus profondes. Est-ce une femme égoïste qui a tourné le dos à sa famille pour suivre des hommes à travers le monde ? Une femme n’ayant aucune reconnaissance pour un mari qui a tout fait pour l’aider à percer en tant qu’artiste-peintre ? Une femme n’ayant aucun sens de la morale  ? Une tueuse ou une veuve éplorée ? Une sorcière ou une guérisseuse ?  Une femme faible ou une femme forte ? 

« Certains êtres ne sont pas bénis par la bonne chance. A leur naissance, des comètes furieuses zigzaguaient à travers le ciel, s’y cognaient, s’y bousculaient, s’y chevauchaient. Conséquence, ce désordre cosmique a influencé leur destinée et, dans leur vie, tout va de travers. » 

page 17

Ce sont toutes ces questions que le lecteur est amené à se poser au fil des pages. On comprend vite que Rosélie est en réalité complètement perdue. Elle a coupé les liens avec sa mère comme elle a coupé les liens avec son île. 

« Elle aussi disait « rentrer ». Rentrer dans son l’île comme dans le ventre de sa mère. Le malheur est qu’une fois expulsé on ne peut plus y entrer. Retourner s’y blottir. Personne n’a jamais vu un nouveau-né qui se refait foetus. Le cordon ombilical est coupé. Le placenta est enterré. On doit marcher crochu marcher quand même jusqu’au bout de l’existence. » 

page 273

Elle ne sait pas qui elle est et s’accroche aux hommes qu’elle rencontre pour vivre à travers eux. 

« Chez moi ? Si seulement je savais où c’est. Oui, le hasard m’a fait naître à la Guadeloupe. Mais, dans ma famille, personne ne veut de moi. A part cela, j’ai vécu en France. Un homme m’a emmenée puis larguée en Afrique. De là, un autre homme m’a emmenée aux Etats-Unis, puis ramenée en Afrique pour m’y larguer à présent, lui aussi, au Cap. Ah, j’oubliais, j’ai aussi vécu au Japon. Cela fait une belle charade, pas vrai ? Non, mon seul pays c’est Stephen. Là où il est, je reste. » 

page 43

Elle pensait trouver du réconfort auprès de Stephen et s’est raccrochée à lui, quitte à vivre dans son ombre. 

« Après les dérives en eaux troubles, les plongeons, les semi-noyades terrifiées de ses journées, la nuit, il lui plaisait de retrouver à la même place le ponton ferme et réconfortant du corps de Stephen. » 

page 122

Ce manque de confiance en elle ne s’exprime pas uniquement au sein de ses relations amoureuses. Incomprise par sa propre famille, elle l’est aussi des autres noirs et c’est là toute la complexité du roman. Ainsi, lorsque Rosélie pense aux afro-américaines c’est pour à nouveau se sentir diminuée, insuffisante, inexistante.

« Elle gratifiait cette inconnue des traits des Africaines-Américaines qu’elle avait côtoyées, frissonnant à leur souvenir et s’apercevant qu’elles l’avaient mieux que quiconque convaincue de ses manques en la mesurant subtilement à une aune pour elle impossible à atteindre : celle des matrones, poto-mitan, des civilisations de la diaspora. Qu’avait-elle accompli, elle, dont puisse se glorifier la Race ? » 

pages 144-145

Vous pouvez retrouver une définition de la femme photo-mitan dans mon article sur La rue Cases-Nègres de Joseph Zobel.

Si Rosélie est une femme difficile à cerner, elle n’en est pas moins tout à fait consciente du racisme qu’elle subit. 

Une histoire d’amour ou de racisme ? 

Rosélie a du mal à faire le deuil de Stephen car elle s’accrochait à lui dans un monde qui lui est hostile. En effet, qu’importe le pays dans lequel elle vit, elle est toujours confrontée au racisme. C’est bien la seule chose sur laquelle elle n’a aucun doute. Même si Stephen a sans cesse minimisé les atteintes qu’elle a subit, elle n’a jamais été dupe à ce sujet. 

« Venons en au racisme. Je pourrais écrire des tomes là-dessus. Si le racisme est plus mortel que le sida, il est aussi plus répandu, plus quotidien que les grippes en hiver. » 

pages 43-44

Stephen étant un homme blanc, elle est également confrontée aux difficultés relatives aux couples mixtes. 

« Non, en vérité, aucune société n’est prête à accepter la liberté de l’amour. » 

page 75

D’abord, le couple mixte n’est pas toujours bien vu par certaines personnes noires qui y voient une  véritable trahison. 

« Désormais, Alice et Andy considérèrent Rosélie avec un sombre apitoiement et ne lui adressèrent plus la parole. Il ne fallait pas plaindre une soeur qui restait avec ce Caucasien de l’espèce la plus dangereuse. Masochisme ? Non ! Elle était l’illustration du complexe de lactification à la Mayotte Capécia, si magnifiquement dénoncé par Fanon, encore lui ! « Elle ne réclame rien, n’exige rien sinon un peu de blancheur dans sa vie. » » 

page 221 

Cette réaction d’Andy et Alice fait suite à des propos très limites tenus par Stephen mais on y décèle clairement l’amertume face à une femme accusée de rejeter les siens uniquement pour mettre de la blancheur dans sa vie. Beaucoup de personnes qui sont dans un couple mixte ont déjà entendu des remarques plus ou moins semblables. 

Ensuite, le couple mixte scandalise certaines personnes blanches comme la mère de Stephen qui considère que les métis sont « l’abomination des abominations » (page 59). Mais, et c’est surtout ce que pointe Maryse Condé dans cet ouvrage, il y aussi certaines personnes blanches qui sont de véritables fétichistes des personnes noires ou qui se mettent en couple dans l’unique but de provoquer. 

Une scène du livre met en lumière cela et le tourne magnifiquement à l’absurde. Il s’agit d’un dîner mondain dans lequel sont invités Rosélie et Stephen. 

« Toutefois, ce qui frappa Rosélie […] ce fut que le dîner réunit uniquement des couples mixtes, hommes blancs, femmes noires, comme s’ils constituaient une humanité singulière qu’il ne fallait sous aucun prétexte confondre avec l’autre. » 

page 73

Sous l’apparence d’une ode à l’amour et au métissage qui serait le symbole d’un monde dans lequel la tolérance règnerait, il y a en réalité ici un fond de racisme associé à un soupçon de fétichisme. 

« Tous se regardaient avec gêne. N’était-ce pas précisément contre ces clichés qu’ils luttaient ? L’amour d’un Blanc pour une Noire n’est pas simple quête d’exotisme ou désir exacerbé de jouissance ! Ah ! Remplacer les mots d’érection, blow-job, orgasme, par ceux de tendresse, de communication et de respect ! » 

page 79 

Encore une fois, le récit va plus loin, car le personnage de Stephen est bien plus complexe que cela. Il aime briller et être au centre de l’attention. Avoir une femme noire est pour lui l’occasion de choquer et de se différencier de ses semblables. Rosélie en est consciente et voit clairement le plaisir qu’il éprouve à chaque fois qu’il la présente à des inconnus. 

« Chaque fois, c’était la même chose ! Elle l’accusait de jouer au prestidigitateur tirant de son chapeau un objet funeste et surprenant. Avec ses collègues, ses connaissances, les commerçants du quartier, marchands de journaux, de cigarettes, de fleurs. Contrainte et forcée, elle marmonnait un salut. » 

page 135

Aux souvenirs qu’elle a de Stephen, s’ajoutent les éléments de l’enquête sur sa mort qui vont lui faire prendre conscience que sa vie n’était absolument pas comme elle se l’imaginait. 

« C’est archi-connu : chacun de nous tue ce qu’il aime. 

The coward does it with a kiss

The brave does it with a sword. »  

pages 297-298

En réalité, les révélations auxquelles elle va être confrontées n’en sont pas entièrement mais elle avait choisi de vivre dans l’ignorance de la vérité. 

« Simplement, elle avait choisi d’ignorer l’évidence. Heureux ceux qui ont des yeux pour ne rien voir. Sa zyé pa ka vwé, kyè pa ka fè mal, dit le proverbe guadeloupéen. Elle avait refusé de payer le prix terrible de sa lucidité. » 

pages 309-310

Une ode à l’émancipation 

Rosélie prend conscience progressivement qu’elle a vécu dans l’ombre de son mari pendant de nombreuses années. 

« En fin de compte, Stephen avait-il été vraiment son bienfaiteur ? Partager ses jours, vivre dans son ombrage lui avait peut-être causé un dommage considérable, lui interdisant de devenir adulte. » 

page 149 

Sa peur de l’abandon l’a empêchée d’être elle-même. La thématique de l’abandon a une place centrale dans le récit et concerne plusieurs personnages féminins du roman. 

« J’ai l’impression d’avoir passé mille ans. Je suis un arbre dont les cyclones ont rompu toutes les branches, dont les grands vents ont charroyé toutes les feuilles. Je suis nue, je suis dépouillée. » 

pages 165-166

La puissance du récit réside dans le parallèle qui est fait entre l’histoire de l’héroïne et un fait divers relatant celle d’une femme accusée d’avoir tué son mari. Rosélie va en effet véritablement se reconnaitre en cette femme, ce qui ajoute à la profondeur de l’histoire. 

« Fiéla, tu t’es installée dans mes pensées, mes rêves. Pas gênante pour un sou. Discrète, comme un autre moi-même. Tu te caches derrières mes actions, invisible, pareille à la doublure de soie d’un vêtement. Tu as dû être comme moi, une enfant solitaire, une adolescente taciturne. Ta tante qui t’a recueillie te disait une ingrate. Tu n’avais pas d’amies. Tu ne retenais pas l’attention. Les garçons passaient sur toi sans te regarder, sans s’occuper de ce que tu brûlais d’envie de leur offrir. » 

page 106

Toute cette complexité s’exprime dans les peintures de Rosélie, qui sont à la fois sombres et passionnées. 

« Les seules créations valables sont celles de l’imaginaire. » 

page 63

Finalement, c’est à travers la peinture qu’elle réussit à s’exprimer véritablement et que le lecteur peut comprendre la multitude d’émotions qui l’anime.

« L’art est le seul langage qui se partage à la surface de la Terre sans distinction de nationalité ni de race, ces deux fléaux qui interdisent la communication entre les hommes. » 

page 196

Au final, l’héroïne devra apprendre à avancer et à devenir elle-même qu’importe le poids de son passé.

« Que faire du passé ? Quel cadavre encombrant ! Devons nous l’embaumer et, ainsi idéalisé, l’autoriser à gérer notre destin ? Devons-nous l’enterrer, à la sauvette, comme un malpropre et l’oublier radicalement ? Devons nous le métamorphoser ? » 

page 142 

Ce roman est une ode à la différence, à la bizarrerie et aux dérives de l’esprit mais surtout une ode à l’acceptation de soi et à l’émancipation des femmes. 

L’auteur

Photo tirée du site Internet de RCI, Maryse Condé, lauréate du Nobel alternatif de Littérature

J’ai eu la chance de découvrir les ouvrages de Maryse Condé dès l’école primaire. J’ai toujours été surprise du manque de visibilité de son oeuvre en France alors même que sa renommée est mondiale.  Née en 1937 à Pointe-à-Pitre, ses romans sont célébrés dans le monde entier. Angela Davis a même écrit la préface d’un de ses livres, Moi, Tituba sorcière… Noire de Salem

Elle est la fondatrice du Centre des études françaises et francophones de l’Université Columbia aux Etats-Unis et reçu le prix spécial de la Francophonie 2013 « pour sa contribution au rayonnement de la Francophonie à travers l’ensemble de ses œuvre ». Parmi les nombreux prix qu’elle a reçu, il y a le prix de la Nouvelle Académie de littérature (The New Academy Prize in Literature), qualifié de « prix Nobel alternatif » par la presse en 2018 .